‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 39 sur 51 · LA MARQUISE D'AOUST SU · texte numérisé non relu

LA MARQUISE D'AOUST SU

salon très recherché dont la marquise d'Aoûst est l'idole. Elle en a fait le rendez-vous très couru d'une société d'élite où abondent jolies femmes et gens d'esprit. Rien du « monde où l'on s'ennuie », en ce salon rare dont toute pose comme toute sottise est bannie. Ingénieuse à varier les plaisirs, M"" d'Aoûst sait encore mieux retenir qu'attirer. On s'amuse toujours chez elle. Aussi, aimée de tous, elle gardera longtemps encore ce charme attirant de la femme qui sait rester jeune, sa personnalité mondaine et sa haute prépondérance. Et, loin de diminuer, le nombre de ses amis s'augmentera sans cesse de tous ceux que rallie son esprit inventif, qui restera toujours charmant en dépit des années.

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Le nom de Rothschild résonne comme un bruil d'or, métallique et musical. On l'entend sur toutes les lèvres, conspué ou béni , vénéré ou maudit, sans que l'olympienne sérénité de cette race toutepuissante, qui tient captif dans ses coffres-forts le sort de l'univers, s'en soit trouvée un instant troublée. Ses larmes intimes seules sont parfois tombées en pluie amère sur sa prospérité.

Sa Majesté l'Argent, tel était le titre d'un roman qui valut à M, de Montépin un grand succès. Telle est aujourd'hui également l'unique souveraineté demeurée debout à travers les bouleversements et les cataclysmes qui ont englouti tous les trônes. Or, c'est entre les mains de cette famille, dont les

fiM (JltAXDES DAMLS d' AUJOURD'HUI

rameaux s^tendent sur TEurope entière, étroitement liés à la souche commune, qu'est le sceptre d'or, arbitre de la destinée du monde !

II est donc intéressant d'esquisser la toute gra- <:ieuse figure de la plus jolie des Rothschild : j'ai nommé la duchesse de Gramont, cette toute charmante transfuge dont la main blanche a uni la plus haute maison de Taristocratie financière au faubourg Saint-Germain.

La première elle se maria en dehors des siens, osant bannir cet exclusivisme de race qui ne permettait aux juifs aucune union en dehors de leurs proches. Ce mariage fut tout un roman : roman étrange, doux et frais comme une idylle, en notre siècle positif et calculateur.

Marguerite de Rothschild — c'était un nom prédestiné, ces gracieuses syllabes inscrites sur i'azur en lettres de perles, ou bien dans les prés verts en blanches corolles au cœur d'or — Marfrueritc de Rothschild, éprise de la grâce chevaleresque de Tun de nos premiers gentilshommes, le duc de Gramont, — alors duc de Guiche, et veuf de M"' de Beauvau, fille du prince Marc de Beauvau, — déclara son choix à sa famille et voulut l'épouser.

L'épouser ! c'était facile iï dire ! Mais une lutte longue et douloureuse devait être la préface de ce bonheur.

LA DUCHESSE DE Gn AMONT 851

Le père de la future duchesse, un Rothschild de Francfort, professait pour Taristocratie chrétienne un profond mépris. Le vieux préjugé Israélite n'était pas encore rompu : de chaque côté Ton se fuyait et Ton se dédaignait, ne se rencontrant que sur le terrain des affaires, quand on avait besoin Tun de l'autre ! D'ailleurs, le père de famille avait déjà fixé ses vues sur l'un de ses neveux, et ce fut un amer déboire pour le vieil îsraélite de trouver dans le cœur de sa fille une opposition absolue,

M"* de Rothschild, en choisissant le duc de Gramont, faisait cependant preuve d'un jugement sur et délicat. Les Gramont, s'ils ne sont, comme les Crussol, les premiers ducs de France, s'inscrivent pourtant en tête du vieil armoriai.

Originaires de Navarre et établis en Béarn, — où ils devinrent comtes de Guiche, — la maison de Gramont remonte en effet aux temps préhistoriques du roi Pelage.

C'est au xvi** siècle que, la descendance mâle s'étant éteinte, Claire de Gramont porta au comte d'Aure — dont l'ancienneté, sinon l'illustration, égalait la sienne — les noms et titres de sa maison, qu'il adopta aux dépens des siens.

Son petit-fils, Philibert de Gramont, épousa la belle Corysandro d'Andouin, dont la gracieuse image, presque divinisée par la légende, plane ainsi qu'une poésie sur les annales de la maison

de Gramont. Devenue veuve après ce siège de la Fère, où fut tué le comte Philibert, Con'sandre fat laimée et V * amye » du. bon roi Henry, qui, fixé durant de longs mois au château de Guiche, oubliait aux pieds de sa belle ses royaumes de France et de Navarre avec tous les triomphes que lui prédisait sa voix douce, pareille à un lai d'amour.

Vingt-cinq ans, blonde comme les Espagnoles d'alors, c|ui avaient trempé dans l'or des Flandres leur clicvclure lustrée, Corysandre était en effet pour le jeune roi la jeunesse, la poésie, Tivresse et le printemps. Il signa de son sang la promesse sacrée de la mettre sur le trône de France... promesse que devait lui faire oublier cette Marguerite des Marguerites, plus tard à son tour reléguée aux vieilles lunes de Toubli.

Corysandre, elle, belle, riche, noble, généreuse, enthousiaste de ses vingt ans et de son courage^ ne calculait rien. Elle donnait à plein cœur et à mains pleines! Son argent, ses diamants, sa beauté, l'avenir qui rayonnait, les prétendants qui soupiraient, lui offrant la gloire, l'amour ou la puissance ! Tout, elle sacrifia tout à cet Henry aimé qui était devenu son univers.

Eh ! mon Dieu, lui aussi, il était sincère, et ce n'était pas un galant mensonge, ce joli billet qu'il lui écrivait au lendemain du départ :

LA DUCHBfSK DK Ofl.UliMT

-< Dieu sait quel regret ce m'est de partir tt^ci sans vous aller baiser les mains ! — Certes, mon cœur, j'en suis au grabat. Plaignez-moi, mon âme, et n'y portez point votre espèce de tourment, c'est celui que j'appréhendo le plus. Je pars vendredi, et vais à Ciayrae; je retiendrai votre précepte de me taire. Croyez que rien qu'un manquement d'amitié ne me peut faire changer la résolution que j'ai d'être éternellement à vous, non esclave, mais oui bien forçat. Mon tout, aimez-moi : votre bonne grâce est l'appui de mon esprit au choc de- mon affliction ; ne me refusez pas ce soutien. Bonsoir, mon âme, je vous baise les mains un million de fois. ■

Non certes, alors il no songeait guère à la tromper! Mais alors comme aujourd'hui « serment d'amour » trop souvent était ■ serment d'ivrogne «, et les parchemins solennels que l'on scellait du sang de sa blessure pesaient moins lourds au cœur que la feuille d'églantine, qu'emjiorte la brise d'un beau soir .'

Henry, roy de France, l'ut parjure au roy de Navarre. Corysandre pleura — moins le trône ccroulé que l'amour envolé. Mais il lui resta du moins cette goutte de sang de Navarre jjassée au sang des Gramont, qui eût pu jeter en leur êcu le lys immaculé de l'écu royal.

Corysandre, fii^re autant que belle, sut pleurer

sans se plaindre et sa douleur s'éteignit au fond du castel de Guiche sans que l'écho en vînt troubler les fêtes du Louvre, ni Talcôve fleurie de la belle Gabrielle.

Les Gramont, plus tard, emplirent tous les siècles et toute l'histoire. Sous Louis XIII, sous Louis XIV, sous Louis XV, ils occupèrent les premières charges. Leur élégance et leurs succès galants rivalisèrent avec leur bravoure et leur dévouement. Le duc de Gramont, petit-fils du fameux Guiche, tué à Fontenoy, avait épousé M"' de Choiseul, sœur du grand ministre.

Rappeler la figure étrange, très fine et sympathique, de cette laide qui sut gouverner la France et la société est ici superflu : elle se retrouve dans tous les mémoires du xvni* siècle. Dénouée sur Técliafaud de 89, cette existence fut l'une des plus extraordinaires, des plus et des mieux i*emplies, de cette époque si fertile en caractères et en € femmes ».

La grand'mère du duc actuel de Gramont était la sœur du comte d'Orsay, ce célèbre qui personnifia la jeunesse de la première moitié de ce siècle, emi)ortant dans sa tombe les dernières élégances avec la dernière fleur de chevalerie, que portaient encore les « lions » à la boutonnière de leur redingote — fanôe maintenant au veston de nos gommeux !

Le duc de Gramont, son fils^ marié à une Écossaise, tint un rôle important dans la diplomatie française. Grand seigneur et vrai gentilhomme, tin, distingué, spirituel, causeur exquis, il avait toutes les qualités requises pour être un ambassadeur hors de pair. Nul mieux que lui ne sut représenter son pays avec faste et avec gloire.

Le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères à la fin de Tempire, eut la douleur de 4*clarer cette guerre néfaste qui fut en France le signal de l'écroulement et de la ruine.

Son cœur de gentilhomme et de Français fut cruellement atteint dès notre première défaite : il est mort de nos désastres !

Son fils aîné, Antoine de Gramont, duc de Guiche, hérita de ses noms et titres en même temps que de ses brillantes qualités. Son second fils, marié à M"* de Conégliano, porte le titre de duc de Lesparre ; le troisième, comte Alfred de Gramont, a épousé depuis M"** Marguerite Sabatier, dont la sœur est la comtesse de Jumilhac. Sa fille unique, Corysandre de Gramont, est cette adorable comtesse de Brigode dont j'ai tracé précédemment la rapide et toute gracieuse esquisse.

Mais me voilà bien loin de mon sujet et je suis forcée de revenir en arrière.

Donc, M"*" de Rothschild signifia à son père sa volonté expresse d'épouser le duc de Guiche. Des

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obstacles lui furent opposés de toutes parts. Maïs le cœur. lorsqu'il est sincèrement épris, ne triomphe-t-il pas toujours de tous les obstacles?

La jeune fille reçut le baptême des chrétiens et, sitôt après, le mariage fut célébré dans la crypte do Saint-Augustin, transformée en chapelle de flamme.

Car tout devait être mystérieux comme tout devait être poétique dans cet hymen, qui empruntait aux circonstances une sorte de cachet biblique et sacré. Les jeunes gens voulurent se marier à minuit, suivant le vieil usage, pour éviter un éclat qui leur eût semblé importun. Leur union n'en eut que plus de solennité, plus de romantisme aussi, et c'est peut-être ce qui hi préserva du sort trop vulgaire de toutes les unions. L'amour des deux époux fut aussi sans doute le talisman qui garda Marguerite de Rothschild du sort fatal jeté sur tous les siens.

Ce mariage en effet fut parfaitement heureux, et la jeune duchesse est restée le rayon de soleil de sa famille, si cruellement éprouvée depuis lors.

Elles étaient six sœurs : l'une, la baronne Salomon de Rothschild, veuve depuis seize ans, a vécu durant de longues années dans une claustration absolue, enfermée dans son magnifique hôtel, cette ancienne Folie-Beaujon dont les réjouissances

menèrent si grand tapage au temps du fastueux financier.

Une autre est cette malheureuse baronne James Edward de Rothschild, inconsolable de la mort tragique qui lui a enlevé son mari en pleine existence.

Une autre mourut presque subitement à dix-sept ans, emportée en deux jours par une fièvre pernicieuse.

On dirait donc que M"' de Gramont a pris pour elle tout le bonheur des siens. Elle a acheté un superbe château dans les environs de Paris, et c'est là qu'elle se repose durant l'automne de la vie ultra-mondaine que lui fait chérir son amour de la gaieté, de la danse, des promenades, et de tout ce qui constitue la haute vie des jolies femmes. Tandis qu'à la campagne son mari, qui est un grand chasseur devant saint Hubert, s'adonne à ses goûts cynégétiques, elle s'occupe de ses deux beaux enfants, — deux amours blancs et roses, — elle court les bois avec eux, s'amuse de leurs jeux, se partageant entre eux et sa « fille aînée » — c'està-dire celle que son mari a eue de son premier mariage et qu'elle adore comme sienne. Rieuse, enjouée, charmante, elle a su s'attacher ce jeune cœur par les liens les plus tendres et s'en faire à la fois une sœur, une fille et une compagne.

Il me reste à dire combien la duchesse est jolie. Aux traits de statue, un peu froids, de ses sœurs.

%8 aHAHDES DAMES d'ADJOURD'iIUI

elle joint une taille de créole mince, souple, onduleuse comme une liane. On mettrait sa ceinture dans un bracelet, tandis que ses épaules s'épanouissent, neigeuses, le soir, comme un effeuillement de roses blanches. Ses cheveux noirs, touffus et longs, ses grands yeux de velours, voilés et rêveurs, tout eu elle rappelle ces idéales tilles d'Orient, jiétries de marbre, de roses et de soleil ; nulle mieux qu'elle ne porte ce costume d'aimée dans lequel elle apparut uu fois à un bal costumé de la princesse de Sagan. Sa poitrine blanche resplendissait sous son magniKquo collier de perles — son nom et sou symbole — dont les trois rangs moiraient le satin de sa peau comme pour en souligner l'éclat.

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