LA PRINCESSE DE SAG.\N
cesse est au-dessus de cela, et les règles étroites qui régissent les petites gens ne sont point à sa taille.
Le prince, comme Don Juan, a sa liste de mille e tre. Elle, elle a fait jadis, par des fêtes étourdissantes et ininterrompues, sonner tous les grelots de la renommée. Il lui convient aujourd'hui de vivre enfermée dans la plus stricte intimité, jetant en pâture au public un seul jour dans Taimée, le jour du grand bal, pour lequel, conviant toute la société, elle adresse des invitations aux quatre coins du Paris mondain, dépensant cent mille francs en une seule nuit d'ivresse, et répandant, comme Cléopàtre, les perles dans la coupe enchantée qu'elle porte à ses lèvres. C'est sa façon, voilà tout, et elle se débarrasse ainsi d'un seul coup de tous les importuns.
Ceci est, au fond, d'une profonde philosophie : vivre pour soi et ne donner au monde qu'une heui'e pour conser\^er sa royauté. Devoir à cette heure perdue dans l'éternité un sceptre immortel. Laquelle, parmi les célèbres du passé, a su accomplir ce prodige i
Par exemple, si, au lendemain du c Bal de Mai », de ces fêtes inoubliables qui sont la célébrité et Toriginalité de chaque saison, les invites de la princesse se trouvent sur son chemin, qu'ils passent et ne s'étonnent pas de n'être point re-
GHANDKS DAUSS O AUJOUtlD HUt
connus : polio pour tous, les a-t-elle seulement aperçus t Sa têle ploierait plus vite qu'une fleur secouée par l'orage s'il fallait saluer tous ceux qui s'inclinent !
Quelques soirées très intimes sont, pour elle, une compensation à la « gi;'néralité • de son bal. Celles-là gardent un charnie de sanctuaire, et ce sont celles auxquelles les Altesses de passage à Paris font la faveur de leur présence.
C'est la princesse de Sagan qui, en sa qualité de reine de l'élégance, lance les modes les plus hardies. La première, elle a trempé sa chevelure dans les matières blondissantes qui ont mis au front des Parisiennes le diadème des filles du Titien. C'est elle qui, il y a deux ou trois ans, imagina de s'habiller de rouge durant son séjour à Trouville, ce qui fait que, la saison dernière, le sable de la plage était transformé en un vivant champ de coquelicots.
Elle aussi, comme la princesse de Metlornicli et la baronne de Poilly, elle comprit le génie de
Worlh, et fut l'une de ses premières clientes, fière de le « lancer » par la façon dont elle, portait ses
plus ciiarmanles créations.
Aussi quelques-uns des costumes créés pour
^e resteront-ils la gloire de l'immortel couturier.
Le costume de Persane inventé pour son grand
bal d'il y a deux ans, et celui de Paon, qui, à
LA PHIRCBSBB DR UOAH
lui seul, eùl motivé le bal des BHes du dernier printemps, dépassent toutes les resplendissances du xviii' siècle. Il fallait la princesse pour les porter ; mais il fallait un artiste incomparable pour composer ce cadre à sa beauté, mariant avec un art invraisemblable l'éclat féerique de ces parures rêvées en un conle d'Orient à son propre éclat, et le complétant, lui mettant en quelque sorte une apothéose dans laquelle se fixera cette séduisante figure pour rayonner aux yeux de la postérité.
Trois résidences se partagent l'existence de la princesse : Paris d'abord, où, précédé d'une cour d'honneur qui pourrait être celle d'un palais, s'élève, à l'entrée du faubourg Saint-Germain, son magnifique hôtel.
Je ne m'arrêterai point à décrire cet hôtel, dont toutes les élégantes ont gravi l'escalier magistral, avec sa rampe garnie de coussins moelleux, qui invitent au repos les belles empressées d'en gravir les marches de marbre recouvertes d'Aubusson, plus superbes que celles d'Alfred de Musset; les salons somptueux du premier étage, où dominent le blanc et l'or autour de tapisseries merveilleuses; la galerie des glaces, qui fait songer à 'cellede Versailles; la salle à manger, où cent vingt ceiivives sont à l'aise; le rez-de-chaussée, qui, contrairement à l'usage, est réservé à l'intimité,
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et le jardin-parc, qui englobe tout un quartier du Faubourg.
C'est ce jardin qu'on illumine las jours de gala, constellant les grands arbres séculaires de fruits lumineux qui ressemblent à des pierreries, sertissant les massifs de longs rubans de flamme, allumant les salles de verdure impénétrables — que forment les tilleuls de toute hauteur — d'une pluie de girandoles, et jetant sur le tout des nappes de clarté au moyen de la lumière électrique.
La saison d'été ramène la princesse à la jolie villa persane, qui devient le palais du chic au moment où les courses de Deauville amènent sur la plage c la fleur des pois • mondaine.
L'hiver enfin, Cannes, qui a désormais remplacé Mello, le beau château, jadis, sa résidence de prédilection, cédé, depuis son mariage avec M"* de Galliffet, au baron Franck Seillère. Dans l'un comme dans l'autre, la princesse mène la haute existence qui lui convient, et c'est pour la continuer ici, au milieu d'une cour qui l'adore, qu'elle a confié aux soins de son architecte la mission de bâtir autour de son bel hôtel une série de petits hôtels dans lesquels elle loge ses amis.
Pour en grouper davantage, elle a acheté tous les terrains qui avoisinent ses vastes jardins, depuis la rue Saint-Dominique et la rue de Grenelle, jusqu'à l'esplanade des Invalides; et