‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 50 sur 51 · LES COMTESSES PILLET-WILL ET JACQUEMONT · texte numérisé non relu

LES COMTESSES PILLET-WILL ET JACQUEMONT

Deux jolies figures familières à tous fes habitués de l'Opéra ou de la Comédie, ce sont celles des comtesses Pillet-Will et Jacquemont, les deux sœurs les plus inséparables qui soient.

Commençons par l'ainéc, M"* Pillet-Will, qui est aussi la plus connue.

J'ai dit quelque part qu'en notre société moderne — où chacun, fauted'être quelqu'un, cherche dans le passé quelque ressemblance qui lui soit une sorte de nimbe et d'apothéose — nombre de femmes s'identifient le type charmant de quelque

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grande disparue. Or, s'il est de nombreuses copistes de la reine Marie-Antoinette, si M"*Wilkinson vénère Henriette d'Angleterre, dont le portrait resplendit dans son salon Louis XIV, ainsi qu'une idole sur son autel, M"** Pillet-Will a choisi pour se l'approprier un type qui lui est tout à fait spécial : ce type, tout à fait en dehors des lois communes et du féminisme habituel, c'est le roi Louis XV, le Bien-Aimé, dont elle a crânement endossé l'uniforme à un bal costumé, il y a quelques années : grand gilet de satin brodé retombant sur la jupe écourtée, redingote d'apparat, en velours cramoisi rebrodé d'or , tricorne coquettement empanaché, cordon bleu de Saint- Louis en sautoir, plaques authentiques de tous les ordres royaux, et jusqu'à la petite épée d'apparat, à poignée do strass, en souvenir de l'époque.

Cela seyait fort bien à son allure décidée, à ses beaux cheveux noirs, voilés par la poudre qui donnait aux grands yeux un regain de })iquante coquetterie. Et, charmée do son succès, M"*' Pillet- Will adopta depuis lors ces habits brodés, — copiés sur ceux des plus pimpants marquis, —

qui sont devenus durant un moment une mode presque générale parmi toutes les élégantes. Elle en a toute une collection : plus de trente, m'a-t-on assuré.

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, ET JACQUEMOîlT

Tandis que j'en suis à ses parures, je mentionnerai la façon originale dont la comtesse Pillet- Will porte son beau collier de perles, en aiguillettes, et formant brandebourg, k presque tous ses corsages de bal.

M— Pillet-Will est une collectionneuse de premier ordre : elle recherche tous les vieux bibelots et les déniche comme un commissaire-priseur. Si bien que son bel hôtel de la rue de Monceau en est encombré.

Car, pour se rapprocher de ses belles amies, la comtesse Piilet-Witl a tout dernièrement déménagé. Jusque-là elle était demeurOe fidèle à la belle demeure aujourd'hui vendue qu'elle possédait aux environs de la place Moncey, dans ce quartier étrange et lointain qu'iiabitent seuls bienséamment les artistes, les rapins et les abonnés du Chat-Noir.

Une demeure royale, pourtant, cet hôtel ijui semblait dormir sous les grands arbres, en pleine hauteur, à l'avant-garde de Montmartre. Un parc splendide cache sous ses l'euillées touffues les constructions seigneuriales, et une avenue superbe conduisait au perron les belles invitées lors des fêtes fastueuses que M"" Pillet-Will réservait pour les premières aubes du printemps.

Pour être plus moderne, l'hôtel du parc Mon-

ceau ne le cède en rien au précédent en fait d'élégance et de faste. Mais hélas^ à peine ouvertes les portes s'en sont refermées, un crêpe noir s'étant répandu sur l'éclat de ce foyer !

Car la comtesse Pillet-Will a perdu naguère une adorable petite fille de douze ans, sa joie et son orgueil. Et, comme pour longtemps la jeune mère ne saurait rouvrir son hôtel au fracas mondain, les seuls plaisirs qui y pénètrent désormais sont ceux qu'y apportent aux jours de fêtes ses jeunes fils, les chers enfants sur lesquels elle a reporté toutes ses tendresses.

L'été, c'est au château d'Offémont^ près de Compiègne, que les Pillet-Will offrent à leurs amis une hospitalité princière. Situé au haut d'une colline toute boisée et fleurie de parterres, Oflfémont a conservé quelque chose de l'imposante majesté féodale. Si ses murs épais renferment toutes les délicatesses du confortable moderne, son aspect extérieur, ses terrasses à balustres, gardent un souvenir des hautaines fiertés d'autrefois. Dans un coin du parc on retrouve les ruines de la vieille abbaye : par ici une chapelle démantelée; par là une colonne gisante sur son lit de gazon, sous sa chevelure de lierre; plus loin une arcade brisée dont la fine moulure est une signature et une date. C'est la vieille poésie qui chante sa mys-

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térieuse ballade, le tombeau du passé grandiose, qui reproche au présent banal son infidèle copie, faite de strass et de sirailor !

Lo portrait ci-joint retrace le charmant visage de la comtesse Jacquemont, Plus jeune que M"' Pillet-Will, elle est aussi plus fine et plus gracieuse, et c'est la plu--^ jolie brune que l'on puisse voir, avec ses cheveux épais, tordus en lourdes tresses, son œil mutin et son minois fripon. Faite à ravir, elle a un pied charmant que font valoir les petit* souliers vernis et pointus, à l'anglaise, qu'elle ne quitte guère qu'aux jours d'apparat.

M"" Jacquemont, marife à un ancien zouave pontifical, a rapidement pris rang parmi les femmes les plus élégantes. L'intimité de la duchesse d'Uzês a été pour elle un brevet de chic et un certificat de haute fashion. Elle joue la comédie à. merveille, et son succès de la saison dernière restera inoubliable pour tous les invités de la duchesse, qui avait organisé, à Montreux, une représentation sans précédents avec le concours de la jolie comtesse M""* de Fougères, du marquis de Castellane et de quelques autres amateurs mondains.

Octave Feuillet avait pris la direction de la troupe, et jamais le Voyageur, dont c'était en réa-

lité la première audition, n'obtiendra un pareil triomphe, fût-il, comme aux Adieux de M™* Carvalho, interprêté par des artistes tels que Febvn* et M"** Reichemberg.

M""' Jacqucmont, qui est comme sa sœur une sportswoman di primo cartellOy suit toutes les courses et toutes les chasses. Mais en voiture : car ni Tune ni l'autre n'étant née cavalière, le cheval leur cause une commune terreur, qu'elles n'ont pas essayé de dompter.

La théorie seule leur convient, et elles préfèrent applaudir do leurs jolies mains les exploits d'autrui qu'y prendre la moindre part.

M™*' Pillet-Will et Jacquemont sont nées Briattc. Elles ont une troisième sœui*, M°*' Froissard, que Ton dit plus jolie encore que toutes deux : sans doute parce qu'on ne la connaît })as encore à Paris, où, très récemment mariée, elle vient fort rarement.

En revanche, les deux aînées, je l'ai dit, ne se quittent guère. Jusqu'à son deuil, la comtesse PilletAVill se montrait inséparablement aux côtés de sa jolie sœur.

On les a vues à tous les bals, à toutes les courses, au Cirque les samedis, au théâtre les jours élégants, à toutes les réunions^ aussi enragées sportswomen qu'intrépides cotillonneuses.

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belles toutes deux, se partageant sans rivalité succès et admirateurs.

M™ Jacquemont n'a qu'un fils, un charmant garçonnet qui promet d'être tout le portrait de sa mère.

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