‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 7 sur 51 · I.\ DirCHESSB · texte numérisé non relu

I.\ DirCHESSB

colossale tbi-tuiio, n'avaient pas besoin du i-eveiiu qu'ils tirent de leur marbre fameux, arraché aux entrailles de Crussol. Ce nid d'aigle est leur berceau, le cher bei-ceau autour duquel battent les blanches ailes de la légende, autour duquel doi-ment dans leurs cercueils de pierre les grands ancêtres des temps chevaleresques . Lui rendre quelque reflet des antiques splendeurs eût été, sans aucun doute, chose digne de cette lignée de grands seigneurs. Lequel, parmi eux, osera cette œuvre de Titan, cette résurrection superbe du passé, alors que tout croule et que tout se brise de ce qui fut le passé ?

Mais revenons à la duchesse. Devenue veuve en pleine jeunesse, elle s'est créé dans le monde une vie à part. Comme il n'y avait rien en elle des frivolités féminines, l'éducation de ses enfants a sufti aux premières années de son veuvage, et la sévérité de ses longues robes noires ne lui a pas permis de faire ses preuves d'élégance — du moins en ce qui concerne la coquetterie.

Même à la chasse, elle ne porte jamais que l'amazone de drap noir, avec le petit tricorne également noir. A Bonnelles, le ceinturon seul, galonné de vénerie, rappelant les couleurs de l'équipage, coupe la sévérité de son deuil austère.

Sans 6tre jolie, la duchesse d'Uzés est charmante ; et, chose remarquable, quoique do taille peu éle-

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vée, c'est à cheval qu'elle est réellement en valeur. Cela vient de son élégance native, de sa science parfaite de Téquitation, de sa certitude, de la correction de sa tenue aisée et gracieuse.

L'équitation, la chasse, en particulier, tout ce qui est mouvement, sport et vitesse, en général : — tels sont d'ailleurs les goûts qui ont fait son originalité et sa personnalité. Elle les a empruntés à son mari, qui était un sportman accompli autant qu'un chasseur enragé. Et ses propres instincts lui ayant assimilé ce qui n'était d'abord que sympathie, elle est devenue en France la reine du sport, prenant chez nous cette souveraineté du cheval que l'impératrice d'Autriche étend sur l'univers. Pour sceptre une cravache, pour trône un pur sang : son habit de cheval est son manteau royal ; sa pourpre^ la couleur ardente de son équipage. Pour domaine les vastes forêts, pour sujets et pour courtisans les plus belles meutes de France ! — Et ceux-là du moins ne sauraient faillir à la fidélité envers leur suzeraine ! Ils adorent leur maîtresse, tout prêts à se faire éventrer pour elle.

La duchesse d'Uzès n'est pas seulement une cavalière et une chasseresse, c'est une artiste d'un goût parfait et une studieuse. Elle joue de l'orgue comme sainte Cécile, et sculpte... beaucoup mieux que Sarah Bernhardt. Très nerveuse, c'est une infatigable, et elle met une ardeur sans pareille à

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tout ce qu'elle entreprend. Chaque jour, levée à six heures du matin, elle est rendue à sept heures à la chapelle, qui est à cinq cents mètres du château, pour entendre la messe matinale. Après, elle monte à cheval et s'en va visiter ses pauvres... et ses meutes !

Car les meutes ne sont pas à Bonnelles. Une part des écuries, la vénerie, les chenils et leurs dépendances sont à trois ou quatre kilomètres, à l'entrée des bois qui touchent ceux de Rambouillet. C'est là que Ton rejoint l'équipage les jours de chasse.

Bonnelles est la résidence d'automne de la duchesse d'Uzès, et c'est aussi sa résidence favorite. Elle y tient assises princières, et les visites royales s'y succèdent ainsi qu'en un rendez-vous de t haute élégance et de noble compagnie ».

On y mène grande vie et l'on y perpétue les vieilles traditions cynégétiques. On y retrouve la correction parfaite en même temps que la suprême magnificence des anciens jours. Les équipages aux couleurs éclatantes — écarlato à revers bleus galonnés d'or et d'argent — y sont presque royaux, et Ton v chasse avec l'exactitude d'un cérémonial de cour. Le code de saint Hubert, prenant la place des discussions philosophiques et des menus potins qui forment le fonds de toute causerie mondaine, s'y discute avec le dévot respect qu'on ap-

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portait jadis « dans les gentils cénacles du moyen 1 âge aux haultes questions de la galante science >

Bonnelles n'est cependant point un ancien manoii" mis au diapason du luxe modei'ne. C'est le J grand-père du duc actuel qui le fil construire dansl ses beaux bois de la vallée de Chevreuse. Le châ- i teau, bâti au centre d'un grand parc, est d'apparence relativement minuscule. On ne croirait | jamais, en l'apercevant, qu'il puisse contenir lesJ appartements superbes qui se succèdent dans l»i rez-de-chaussée monumental.

Cela tient â ses proportions harmonieuses, à l'ensemble parfait de chaque détail, au savoir de l'architecte, qui a réédité une petite merveille de la Renaissance.

On est donc tout étonné, quand on pénétre dans le grand salon par un vestibule très vaste, de sa dimension rare : pas moins de vingt-quatre mètres, c'est-à-dire une vraie salle d'autrelbis, au temps où les châteaux étaient de véritables cités, et où le châtelain logeait une partie de ses vassaux.

Ce salon, de forme rectangulaire, — ce qui ie rend d'autant plus élégant, — est tapissé de panneaux des Gobelins. D'immenses baies l'éclairenl à chaque extrémité, et au milieu se dresse la grande cheminée sculptée qui sert de cadre â un très beau portrait de la duchesse d'Uzés, mère du duc Emmanuel, dont la mort prématurée étendit si longtemps

tA Bâmisse d'uzès

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uucrôpctle deuil sur la jolie résidence, son œuvre, et sa préféi'ée, comme elle est aujourd'lmi celle de sa veuve.

Des meubles d'une très grande richesse et d'un confortable parfait achèvent le décor, savamment installés, de façon à favoriser la conversation, divisant les groupes de causeurs et permettant aux cercles de se former en petits a parte, ou de se réunir, suivant le caprice de la causerie.

Contiguë au salon est la bibliothèque, où, sur des étagères de chêne, s'alignent tous les joyaux de la reliure, enfermant tous les chefs-d'œuvre de la science et de la littérature. Le duc d'Uzès, qui les a rassemblés, était évidemment un esprit distingué et un connaisseur. Plusieurs portraits de famille décorent cettepièce un peu grave. Au centre rayonne ladorable Hgure de M'" de la 'Vallière, û laquelle le costume de Madeleine, avec ses beaux cheveux blonds dénoués, pareils à un manteau d'or, communique une poésie sans pareille et dont l'idéale beauté emprunte à ce fond sévère un regain de grâce et d'éclat.

En face de la bibliothèque, un panneau vitré donne accès dans la serre : un jardin des tropiques, cette serre, avec des arbres de toute hauteur élevant vers le dôme leurs longs éventails légers, tandis que les bancs rustiques s'eiifuncent dans

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des gradins de verdure, où la flore exotique étale ses plus incroyables fantaisies.

Une longue galerie, véritable musée où les portraits des Crussol alternent avec les tableaux de maître, les bustes de marbre avec les fantaisies cynégétiques, conduit à la salle à manger, à laquelle son plafond en coupole donne un aspect des plus grandioses. Cette salle contient aisément plus de cent convives. La duchesse, qui est fort hospitalière, y tient presque quotidiennement table ouverte, continuant une tradition de faste très familière à nos aïeux, mais bien rare aujourd'hui.

A Paris, la duchesse d'Uzès habite maintenant l'ancien hôtel de la reine Christine, qu'elle a acheté à M. Secrétan. On assure qu'en le payant trois millions elle a fait une mauvaise affaire. Car l'hôtel était en médiocre état et fort mal construit. Seuls les phxfonds, dus au pinceau de Fortuny, se trouvaient absolument intacts et dignes de la splendide installation que la nouvelle propriétaire complète chaque année par quelque amélioration. Son atelier de sculpture est un véritable petit temple de l'art, et les grands salons du rez-de-chaussée, qui .forment autour du vestibule un vaste triangle dont la façade principale s'étend le long du jardin, en regard des Champs-Elysées, fournissent le champ le plus luxueux aux sauteries intimes offertes par M"'' de Crussol à leurs jeunes amies. La duchesse

V a amoncelé toutes les richesses de son mobilier seigneurial : tapisseries merveilleuses, tableaux précieux, meubles de prix, somptuosités de toutes sortes, encadrées par la délicieuse coquetterie dont le luxe moderne sait habiller les chefs-d'œuvres du passé.

On mena grand tapage autour de la vente du vieil hôtel d'Uzès, lorsque la duchesse s'en défit pour acheter celui-là. Cette vente causa même un vrai scandale parmi les douairières du faubourg. La vérité est qu'en cela, comme en toutes choses, la duchesse sacrifiait à son penchant : les Champs- Elysées n'étaient-ils point indiqués de droit pour la demeure de cette charmante sportswoman ?

D'ailleurs sa devise favorite n'est-elle pas : « Bien faire et laisser dire. »

Toute sa sagesse est là ! Sagesse d'autant plus grande que la duchesse d'Uzés, tout en faisant ce qui lui convient et en vivant comme il lui plaît, a su se tenir au-dessus de toute médisance : je dirai même de toute calomnie !

Inattaquable en son veuvage exemplaire, sa propre convenance aussi bien qu'un respect scrupuleux pour la mémoii'e de son mari l'ont tenue éloignée du monde. Réduisant donc son entourage à une intimité très restreinte, elle a choisi surtout cette intimité parmi ceux qui partagent ses goûts, se trouvant sans doute une assez

grande dame pour demander à ses amis moins de parchemins que de réelle sympathie. D'ailleurs, beaucoup se targuent de son amitié, qui ont tout au plus franchi sa porte, les jours de réception. Et bien des gens qui, volontiers, lorsqu'ils la nomment, l'appellent de son petit nom « Anne » se font volontairement l'illusion de compter parmi les privilégiés : rien n'est plus respectable que les illusions !

Ses enfants tiennent une trop large place dans la vie de la duchesse d'Uzès pour qu'il en reste beaucoup pour les étrangers. Outi*e le duc Jacques* qui vient d'accomplir ses dix-sept ans et partage désormais avec sa mère l'honneur de recevoir ses hôtes royaux, dans la superbe hospitalité de Bonnelles, la duchesse a deux fillettes, — M"" Simone et Mathilde de Crussol, — dont Taînée est presque une jeune fille. C est une préoccupation constante et une incessante sollicitude pour la jeune femme de diriger leur éducation, de les distraire et de les conduire par un chemin semé de roses à la haute existence qui est leur destinée. Cette affection remplit ses loisirs lorsque la charité ne les usurpe point. Car les pauvres en ont leur part, et bien des gens seraient surpris, s'ils la suivaient en ses tournées matinales, de voir cette femme élégante visiter elle-même les chaumières les plus misérables, les mansardes les plus repoussantes, et pan-

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ser de ses mains blanches des plaies qui répugneraient à une sœur de charité.

La duchesse d'Uzès est de celles qui trouvent que répandre Targent ne suffit pas à remplir le précepte divin !

Pour finir, je mentionne l'achat projeté par M"' d'Uzés d'une écurie à ses couleurs. Ce sera désormais son sport de printemps comme la chasse est son sport d'automne. Ses chevaux seront à la hauteur de ses équipages; car le goût de la duchesse n'est pas une pose, et elle est passée maître en tout ce qui concerne ses préférences. Tous les habitués des Champs-Elysées l'ont admirée se rendant à la Croix de Berny en tête du défilé des mails et conduisant celui deM.de laHave-Jousselin avec une crânerie et une désinvolture qu'envierait plus d'un sportsman. Ceci d'ailleurs est une singularité que la duchesse seule pouvait oser: car c'est la première fois que l'on a vu une femme du monde conduire un mail. Dans une autre sphère, M*"* Musard l'avait jadis essayé ; mais ce caprice avait eu peu de succès. Quelques rigides se sont donc récriés devant l'audace de la duchesse d'Uzès. Mais les très grandes dames ne sont-elles pas placées au-dessus de certaines conventions, si haut qu'on ne peut leur attribuer l'idée d'attirer le regard par une bizarrerie ou une exception.

Puis, la duchesse conduit avec tant d'élégance,

tant de correction, sévèrement habillée dans son eostume de drap anglais, presque masculin; les autres mails on; paru si piteux i\ nMé du sien, — bref son succès a été si complet <^|u'i! a été l'absolution de sa fantaisie.

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