SON ALTESSE LA PRIN'CESSE JOURIEWSKY
Un roman étrange qui nous transporte en pleine épopée romanesque, celui de cette princesse quasi impératrice qui gravit le plus grand trône de l'univers, — arrêtée tout à coup à la dernière marche par la mort implacable, au moment même où la main toute -puissante de son souverain allait poser sur sa tâte blonde la triple couronne de
toutes les Russies. Portant en ses veines le sang des premiei-s tzars, le lendemain elle eût été la reine, l'impératrice, la souveraine orgueilleuse et enviée: elle est restée l'aimée, la poétique et la charmante figure qui traversa le règne d'Alexandre II, doux rayon de soleil ji-té sur l'horizon noir. La Valliére par le charme et l'amour, Montespau par la beauté, Maintenon par la dignité altière, elle fut l'amante et l'épouse. Et les grâces de sa jeunesse naïve amassent sur l'aurore de cette union tant de fleurs embaumées, il y eut tant de candeur et de sincérité dans l'abandon de sa tendresse que, si elle ne put tout d'abord posséder que la main gauche cite celui qui mit tant de joie à lui donner sa main droite, — comme il eût mis tant de fierté à lui donner sa couronne, — qui pourrait aujourd'hui la condamner? La princesse Catherine était une enfant. La longue passion que je dirai plus loin devait fatalement la jeter aux bras du souverain qui l'adorait, dont l'amour ardent et sincère l'aveuglait pour ainsi dire de son éclat, et par la puissance même do son intensité s'imposait à son propre cœur.
Mais je n'ai point ici à expliquer Je n'ai qu'à raconter ; et ce roman vrai, ou plutôt cette histoire fidèle, suffit à l'intérêt de cette étude.
Donc voici les faits succinctement résumés.
La princesse Catlierine Jouriewsky, veuve du
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tzar Alexandre II, est la fille ainée du prince Dolgorouky; elle appartient donc à l'une des plus illustres maisons de l'empire moscovite. Les Dolgorouky, en effet, dont la souche anticjue remonte au roi Rurik, donnèrent à la Russie ses plus antiques souverains. C'est en tenant la main blanche de l'une de leurs filles, Marie Wladimirowna Dolgorouky, que le premier des Romanoff créa sa dynastie en 162i. Plus tard, en 1729, Pierre II allait épouser Catherine Dolgorouky lorsqu'il mourut, subitement emporté par une petite vérole très violente. C'est dire combien lurent injustes certaines clameurs qui s'élevèrent lorsqu'un ukase du défunt empereur proclama son mariage avec la princesse Catherine Dolgorouky, — lorsque, plus tard, il dévoila son intention de poser sur ce front charmant le diadème de la grande Catherine.
Mais je parlerai de tout cela en sou temps. L'enfance de la jeune princesse, qui avait perdu sa mère presque au berceau, mérite tout d'abord un souvenir. Le prince Dolgorouky habitait alors une grande partie de l'année ses belles terres de Teptowka, dans la Petite Russie, non loin des champs de bataille où furent livrés de sanglants combats entre Charles XII et Pierre le Grand.
De grandes manœuvres ayant été ordonnées sur ce terrain, en 1857, l'emporour Alexandre, qui
voulait V assister, fixa sa résidence dans la demeure seigneuriale du prince Dolgorouky, d'où il pouvait tout voir et tout gouverner. La petite princesse Catherine, qui avait alors neuf ans, fut désignée pour présenter des fleurs à son souverain et, à défaut do sa mère morte, lui souhaiter la bienvenue de l'hospitalité. L'enfant, très grave en son rôle de petite femme, fut vivement impressionnée par cette physionomie haute et bonne dont l'œil clair s'abaissait vers elle, si paternel et si tendre; et, dans ses rêves naïfs, la grande figure de cet empereur passa comme une vision aimée, confondue avec celle de son père, brillant dans un lointain avenir d'espérance et de douleur.
Dès cette époque, le prince Dolgopouky^ qui menait un train de grand seigneur, avait fortement entamé sa fortune. L'installation de fabriques de sucre, dont il voulut enrichir son domaine, acheva de le ruiner. Déjà sa superbe résidence, près de Moscou, avait dû être vendue ; et son palais même, à Saint-Pétersbourg , allait passer aux mains du prince d'Oldenbourg. L'empereur, durant son séjour à Teptowka, fut mis au courant de ces tristes affaires et son cœur excellent en fut d'autant plus touché que chaque jour il s'affectionnait davantage à ses hôtes. Pour préserver le prince, il lui fit la rare faveur de mettre ce qui restait encore de ses
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terres « en tutelle impériale », ce qui les lui conservait au moins sa vie durant. Quant aux enfants, il se chargea de leur avenir. Les fils étaient faciles à pourvoir. Pour les petites filles, il les plaça comme pupilles au couvent de Smolna, à Saint-Pétersbourg.
Lorsque la princesse Catherine eut achevé son éducation elle avait dix-sept ans à peine. Orpheline déjà depuis plusieurs années, elle s'était de plus en plus attachée au souverain qui lui tenait maintenant lieu de père, — sorte de tuteur très aimé en qui elle avait une confiance infinie, lui abandonnant tout son cœur et toutes ses pensées avec cetlo naïveté de la jeunesse qui est un charme suprême.
L'empereur, de son côté, chérissait chaque jour davantage cette enfant quelamortavait faite presque sienne. U la plaça chez son frère aîné, récemment marié à cette comtesse Vulcano qui a marié naguère sa fille au fils du duc Gualtieri.
En même temps, il la nomma Demoiselle d'Honneur de Ville, titre purement honorifique et très différent de celui de Demoiselle d'Honneur du Palais.
Cette différence mérite ici une digression et une explication :
Tandis que la Demoiselle d'Honneur du Palais, tenue à un service très exigeant et dûment sala-
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riée, suit partout sa maîtresse, raccompagne à la promenade et en voyage, lui sert de secrétaire, rattendant même dans l'antichambre tandis qu'elle fait ses visites, — la Demoiselle de Ville, sorte de chambellan femelle, ne reçoit ni salaire ni cadeau qui Tasservisse, et garde sa complète liberté. Elle porte simplement t le Chiffre » dont les diamants resplendissent sur une cocarde de ruban bleu, et qu'elle attache à son épaule lorsqu'elle paraît dans les bals de Cour. Son seul service est « la garde x en cas de mort d'une grande-duchesse.
La princesse Catherine, qui n'a jamais approché l'impératrice Marie, n'ajamaiseu occasion défaire ce service sans importance. Elle parut même très peu aux bals de la Cour, car sa belle-sœur, inquiète de Tattention de l'empereur, l'emmena à Naples dès l'année suivante.
Mais suivons par ordre les événements. La princesse Catherine fut accueillie dans le monde par un véritable triomphe. L'exquise douceur de sa très remarquable beauté était une séduction toutepuissante. Elle-même, un peu enivrée de ses succès, elle se produisit beaucoup à ce moment. Très entourée, on la voyait partout, à toutes les fêtes, à tous les spectacles, et toujours la plus belle, la plus enviée. Ses trois jeunes frères, tous trois des cavaliers très recherchés, lui formaient une escorte d'honneur et une garde inexpugnable. Admirée de
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tous, nul ne put donc obtenir même une préférence !
Ici se place naturellement une esquisse rapide de cette figure charmante. Comme toutes les Slaves lorsqu'elles se mêlent d'être jolies, la princesse Catherine possédait en la fraîcheur de ses dix-huit ans une beauté complète. De taille plus que moyenne, elle semblait grandie par la sveltesse de son buste élégant, qu'elle ne voulut jamais emprisonner dans un corset, ce qui lui garda durant de longues années sa ligne parfaite de statue éblouissante. Éblouissante est le mot : jamais marbre n'égala Téclat de son teint de neige, sur lequel une lueur rosée jetait comme un reflet d'aurore. La tête mignonne et fine, bien posée sur un col charmant avec une magnifique chevelure châtaine, aux reflets d'or, qui, dénouée, tombait jusqu'à terre. C'est cette chevelure superbe que quinze années plus tard la veuve désolée devait répandre en signe de deuil sur le cercueil de celui qui avait possédé toutes ses tendresses, sacrifice touchant des femmes russes à la mort de leur époux!
Quant au visage, ce que Ton peut imaginer de plus délicat et de plus gracieux : des traits de madone, un ovale très pur, une miniature de nez grec; pour bouche, un sourire : — ou plutôt Técrin pourpré d'un fil de perles ! Avec cela de
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grands beaux yeux clairs, voilés d'une très grande douceur. Beaucoup de grdce dans fa physionomie, etdaiis ia démarclie comme dans les mouvements cette dignité calme des femmes d'Orient qid est le trait distinetif de la race, et cette assurance de la grande dame qui, en toute circonstance et partout, la place de suite à son rang.
On comprend que cette jeuno tiHe idéaicmeut belle, passionnément éprise, dans le secret de son cœur, de celui dont l'amour la flattait plus qu'elle n'eût osé se l'avouer à elle-même, ait séduit l'empereur Alexandre, — que, pris à ses propres liens, il se soit indissolublement attaché à cette femme qui l'adorait, i>ersonniflant pour lui le dévouement, la tendresse et l'amour. Dès qu'il la revit, superbe et fêtée, le souverain tenta de se rapprocher d'elle. Mais trop jeune pour le comprendre et pour deviner lo sentiment trop vif que cachait son attention, son ignorance môme la préserva.
C'est alors que, plus clairvoyante, sa belle-sœur l'emmena è. Naples, où elle retrouva tous ses succès et tous ses triomphes. Il n'eût teim qu'à elle alors do choisir parmi les nombreux prétendants qu'attiraient sa beauté. Pourquoi les refusa-t-ellû tous, insensible à toutes les séductions de la sympathie, de la fortune et de la grandeur? C'est que son sort était autre, et qu'il était inscrit déjà au grand livre de la destinée!
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D'ailleurs sa santé, dès lors très délicate, se trouvait à merveille du séjour de Naples, dont le climat la ravivait et la tortillait. Sa beauté même y trouvait un regain d'éclat, un ensoleillement nouveau, comme achevée et épanouie à cette tiédeur dorée du ciel étincelant. Aussi, lors(|ue l'Exposition de 1807 Tattira à Paris, était-elle à l'apogée de son printemps radieux. Le tzar, qui ne l'avait point oubliée durant cette année de séparation, l'attendait, secrètement attiré par elle, et bien certain qu'elle viendrait. 11 fut ébloui lorsqu'il la revit si belle et toujours plus aimante et plus dévouée.
Le sort en fut jeté ! il l'avait i-etrouvée : rien désormais ne pourrait la lui ravir !
L'entourant donc de tout ses soins, il se mit au siège de ce cœur que la reconnaissance lui livrait par avance. A'éritablement ensorcelé par ses beaux yeux, il ne la quitta plus. On le vit avec elle au spectacle le soir, — le matin, au Bois, lorsqu'elle montait la belle jument offerte par lui, avec le duc Nicolas de Leuchtemberg, maintenant tixé ici et resté son ami ; — aux Tuileries, lorsque, dans le cadre féerique des fêtes données aux souverains, elle apparaissait radieuse, plus belle que toutes les belles.
L'inclination du tzar était devenue passion : cet homme déjà mûr était enivré de cette jeunesse
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et de ce printemps. Quand ÎI repartit pour la Russie, il exigea de la princesse Dolgorouky et de sa belle-sœur que toutes deux rentrassent l'hiver suivant. Alors, de nouveau réunis, le tzar et la princesse Catherine se retrouvèrent à Saint-Pétersbourg. La jeune fille, très gardée par les siens, ne se montrait qu'à de rares intervalles à cette cour où l'appelaient tous les vreux de son souverain comme peut-être son secret désir. Puis, lorsque vint l'été, un hasard ou tout simplement une de ces coïncidences voulues qui suppléent à la Providence, les rapprocha tout à coup. Ce fut dans l'une des résidences d'été où Alexandre vint à l'impi-oviste passer quelques jours. Là, dans le cadre enchanteur d'une nature merveilleuse, à cette atmosphère de poésie tendre qui, à la campagne, s'exhale de toute chose, leur destinée s'accomplit.
La vie de la jeuno femme fut dés lors toute changée. S'éloignant peu à peu du monde, qui maintenant l'importunait, no paraissant plus ni au théâtre ni à aucune réunion en dehors de celles de la cour, elle se fixa tantôt avec sa belle-sœur, tant6t avec sa sœur, mariée au prince Mestcheresky — en seconde noces la comtesse Berg. Elle lie voulait plus vivre que pour son cher souverain, allant chaque jour le trouver au Palais d'hiver ; ou bien l'été le recevant chez elle dans les belles
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terres de Crimée qu'il lui avait données, se faisant son secrétaii'e avant d'être sa femme, travaillant avec lui, déiwuitlaiit ses dépêches et y répondant pour lui. L'empereur tous les soirs lui adressait une longue lettre, sorte de journal où il résumait les événements grands ou petits qui l'avaient frappé. Chaque fois qu'il devait prononcer un discours, il lui eu remettait le plan, prenant son conseil et agissant d'après sa direction. On peut juger de quelle importance sont ces documents précieux restés aux mains de la princesse Jouriewsky, et avec lesquels on pourrait écrire l'histoire intime de ce régne.
L'influence de la jeune femme était immense. Le tzar l'initiait i tous ses actes de quelque nature qu'ils fussent.
Lorsque naquit son tils et que le souverain se prit de passion pour cet enfant, — le miroir fidèle de son visage comme de son caractère impétueux, et bon, -• cette influence gi-andit encore. Puis vint un autre enfant qu'ils perdirent, et, enfln, les mignonnes princesses Olga et Catherine, les deux anges chéris qui ont emprunté à leur mère toute sa grâce et sa beauté,
Entourée de ces têtes blondes, la princesse Catherinen'étaitplus seulementune femme aimée: elle était la famille! Elle était le foyer où l'empereur lassé venait se reposer do ses préoccupations
et de ses lassitudes, où il oubliait un instant la politique, la cour, l'étiquette et les nihilistes ! Déjà assailli de sombres pressentiments et de craintes trop motivées, voyant à Thorizon rougi luire le flambeau fatal, symbole de crime et d'incendie, il se retrempait à la paix de cette âme tendre et dévouée qui ne vivait que par lui, que pour lui. Son amour le reposait et sa confiance le gagnait. Bonne plus encore que belle, elle usait de son influence pour le bien du pays, écartant d'elle toute intrigue et toute cabale.
On a dit que l'impératrice Marie avait souffert beaucoup de cette union prématurée, que sa mort devait sanctionner. On a mis à son front d'agonisante cette poésie des douleurs refoulées, cherchant sous le voile do mélancolie qui l'enveloppait le mystère de son cœur. Hélas ! pour être plus sérieuse que les autres, cette union n'était pas la première qui eût éloigné l'empereur d'une compagne respectée, aimante peut-être, mais trop froide et trop imposante en sa dignité d'impératrice pour charmer ce cœur chaud et généreux.
Quoi qu'il en soit, l'impératrice mourut, et six semaines après, un ukase du tzar promulgua son mariage avec la princesse Dolgorouky , à laquelle -r- en attendant qu'il la fît impératrice — il donnait le titre héréditaire de Jouriewsky , titre qui
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appartieiil à la maison des Romanoff, et sous lequel le souverain voulait quo ses enfants fussent reconnus.
Dire que l'épouse fut aimée plus encore que l'amante semble impossible. Et cependant ce fui ainsi. Le tzar auprès d'elle se sentit parfaitement heureux. Heureux de ce bonheur qui terrifie tant il est complet!
Cependant^ préoccupé malgré tout de l'orage qui grondait suspendu sur sa tète, Alexandre ne voulut pas que, le cas échéant, sa femme ni ses enfants pussent être victimes de son sort. L'année même qui précéda sa Jin tragique, il écrivit de sa propre main un acte qui leur assurait une fortune très considérable dont les titres furent déposés à l'étranger.
Très décidé d'ailleurs à la conduire pas à pas jusqu'à son propre li-ûne, il donna à la princesse Jouriewsky ce grand cordon de Sainte-Catherine qui est accordé aux seules grandes-duchesses. Il exigea ensuite que sa femme eût le pas sur toutes les princesses, même sur la tzarewna, et lui inscrivit une pension supérieure  celles des grandesduchesses.
Et, comme pour mieux cimenter l'union de sa famille nouvelle avec la famille impériale, il voulut que la princesse Jouriewsky figurât non seulement aux fêtes de la Cour, mais à toutes les réunions in-
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times et même à ces dîners du dimanche qui réunissaient exclusivement tous les membres de sa maison.
Il ne se cachait nullement de son intention de la couronner impératrice et le répéta maintes fois devant différents témoins. La mort seule a pu l'empêcher d'exécuter ce projet qui eût parachevé Télévation de la princesse Catherine.
D'ailleurs, la jeune femme, fêtée de tous, était comblée par celui qui Taimait. Son écrin était vraiment digne du trône qui l'attendait : car la princesse Jouriewsky possède des diamants à acheter Saint-Pétersbourg, les plus belles perles de rOrient, des pierreries de toutes sortes, parmi lesquelles ses préférées sont ses beaux saphyrs dont elle se parait si volontiers, et que son deuil seul a pu enfermer à tout jamais.
Outre la belle propriété de Crimée où ils coulèrent ensemble des jours si heureux, Tempereur donna à sa femme une autre terre voisine de la résidence d'été, non loin de Saint-Pétersbourg. C'est l'empereur actuel qui a complété son installation en lui offrant, pour résidence d'hiver,le beau palais de marbre qui appartenait au feu grandduc Michel.
Certes, si la fortune pouvait emplir une destinée, on voit que celle-ci ne laisse place à aucun souhait. Hélas ! chaque joie a son revers ! Et la
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femme d'Alexandre II devait payer cher son court et fugitif bonheur!
C'était le 13 mars 1881, — moins de deux ans après son mariage, — Tempereur, la veille, secouant ce spectre des nihilistes qu'incessamment ses officiers terrifiés agitaient devant ses yeux, avait passé la soirée en famille, jouant avec ses enfants, morigénant le petit prince Georges , riant de ses réparties vives et lui parlant gravement de l'avenir : € Comme je me reconnais en cet enfant, disait-il complaisamment ; c'est tout à fait moi à son âge : je revis en lui ! »
En prenant le thé, la princesse Jouriewsky lui demanda s'il comptait se rendre à la parade du lendemain : — < Pourquoi pas? » répondit l'empereur.
Et comme quatre fois déjà elle Tavaitreténu, elle ne trouva pas de motifs sérieux pour Tempecher cette fois encore de courir au-devant d'un danger qu'il croyait imaginaire.
Elle exigea seulement qu'il évitât la perspective Xewski, dont elle redoutait l'immensité, et qu'il prît de préférence le canal Catherine, bien plus facile à garder.
C'est là, hélas ! — la princesse ne s'en doutait guère, — qu'il devait trouver la nu >rt !
Raconter cette scène horrible sort de ce cadre. J'en résume donc rapidement les événements prin-
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cipaux. Le tzar, après avoir déjeuné avec sa jeune femme, s'était rendu au manège où avait lieu la revue, qui se passa sans le moindre incident. Au retour il voulut s'arrêter chez la grandeduchesse Catherine, qu'il aimait beaucoup. Puis, toujours accompagné de cette escorte de six Cosaques que la princesse Jouriewsky lui imposait à toutes ses sorties et qu'il tolérait pour lui être agréable, il reprit le canal Catherine afin de rentrer au palais d'Hiver, où la princesse l'attendait impatiemment. A peine la voiture impériale étaitelle engagée sur le quai étroit, qu'une première explosion blessa plusieurs personnes sans atteindre le souverain. Ainsi averti, Alexandre aurait dû rentrer au plus vite; mais retenu par la bonté de son cœur, il s'attarda auprès des blessés, et c'est ainsi que les assassins profitèrent de sa générosité môme pour le viser en toute tranquillité.
Adressée avec une exactitude absolue, la seconde bombe atteignit l'empereur en plein corps, lui emportant les deux jambes, mises littéralement en bouillie. — Et c'est ainsi que s'accomplit la sinistre prédiction qui annonçait que le tzar devait mourir « en bottes rouges » .
C'est dans cet état qu'il fut rapporté au palais, respirant encore, mais presque sans connaissance et pouvant à peine, par intervalles, prononcer quelques faibles syllabes : « Plus vite... A la maison...
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disait-il pendant qu'on le transportait. Là... Au palais... Mourir!... »
On juge de Témotion de la princesse lorsque son valet de chambre, entrant à pas précipités, lui cria : € Altesse, l'empereur se trouve mal ! »
Elle l'attendait paisiblement, son chapeau sur la tête, pour leur promenade habituelle. Elle crut d*abord à Tune de ces crises d'asthme auxquelles Alexandre était sujet. Lorsque, accourant dans la chambre où on venait, paie et mourant, de le déposer sur son lit de repos, la vérité lentement se fit jour en son esprit, une douleur poignante la priva tout d'un coup de tout sentiment. Elle doutait de sa raison même : sa tête défaillait devant ce qu'elle se refusait à croire. Cependant, par un effort suprême, elle reprit ses sens, voulant lutter quand même. Il v avait un souffle de vie : ces veux déjà voilés par la mort semblaient se rouvrir pour elle, la reconnaître encore et la bénir. Elle se cramponna donc à un vain esiK)ir, et suppliant les médecins, tous les soins furent prodigués, tout fut mis en œuvre pour sauver cette vie qui s'en allait.
Hélas ! l'amour de la princesse pouvait, tout au plus, la prolonger de quelques instants. Aveuglée par sa tendresse, elle se lit l'illusion que, ranimé subitement à l'appel poignant de sa douleui\ l'empereur revenait à lui. Car, se redressant tout à
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coup, et tournant la tête vers elle, il lui envoya dans un dernier regard, — dans un de ces regards que connaissent seuls ceux qui les ont cherchés dans la prunelle hagarde des mourants ! — son adieu suprême, cet adieu désespéré, ardent et tendre, dans lequel semble passer Tâme tout entière. Puis sa tête retomba sur sa poitrine, et ce fut fini
La princesse, agenouillée au chevet de l'empereur, ne le quitta que lorsqu'il eut rendu le dernier soupir. Auprès d'elle la tzarewna qui sanglotait, appuyée sur l'épaule de son mari; puis toute la famille impériale, étroitement unie en son unanime douleur. Et lorsque tout fut achevé , lorsque Alexandre II eût expiré entre ses bras aimés, et lorsque sa main légère eût à jamais fermé ces beaux yeux encore tout pleins de son visage, la princesse, à bout de force, tomba brisée de son effort, et ce fut Théritier du trône qui la reçut et qui voulut la soutenir, essayant de la consoler en mêlant ses propres larmes à celles de la veuve de son père.
La princesse Jouriewsky, quelle que fût sa douleur, prélendit remplir auprès de celui qui n'était plus sa tâche d'épouse et de compagne. Elle eut le courage de suivre jusqu'au bout les cérémonies lugubres que leur solennité rendait plus poignantes. Ce fut elle-même qui para de ses propres mains la chapelle funéraire, empHe de fleurs
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autour du catafalque. Et il fallut employer la force pour Tarracher à ce cerceuil où elle demeurait rivée pour ainsi dire, se répétant à elle-même, comme pour essayer de se consoler, les paroles que l'empereur lui adressait dans son testament : € Sache que de lù-haut je ne cesserai de t'aimer comme je t'ai aimée sur la terre!... ^> Toutes les tendresses, toutes les bénédictions, toutes les adorations, cet époux les lui prodiguait en effet après la mort comme durant la vie. La mort même était impuissante à les séparer, et il sembla que, plus que jamais, étroitement unis par la communion de leurs âmes, la princesse se cramponnant à sa tombe, voulût mourir elle aussi, no pouvant se résoudre à s'éloigner, même passagèrement, de celui qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore !
Il fallut, bien longtemps avant qu'on pût triompher de son abattement et de son mutisme, la rappeler en quelque sorte à elle-même.
Sa santé, très ébranlée après ces événements sinistres, exigeait un changement de climat. Elle». s'y refusa cependant, sans force pour réagir et n'ayant pas mémo le courage de se défendre contre l'envahissement mortel. <' Si je n'avais pas eu mes enfants, dit-elle encore parfois, je serais morte à coup sûr. »
Cependant au bout d'un an et demi son médecin
rengagea, plus encore pour sa petite fille que pour elle-même, à voyager dans ce midi de la France dont la température modérée était indispensable à toutes deux. La princesse s'en trouva si bien qu'après un essai infructueux de retour en Russie elle résolut de se fixer tout à fait à Paris, d'où elle pourrait rayonner vers Cannes ou Pau suivant sa fantaisie. Elle loua donc pour plusieurs années le bel hôtel de Clermont-Tonnerre, rue de Las- Cases, où elle est maintenant installée.
C'est ainsi que l'aimable femme est devenue nôtre, ainsi qu'elle prend place dans cette société parisienne dont elle est désormais Tune des personnalités les plus hautes.
Si, en effet, elle n'est pas ici comme en Russie « l'impératrice », elle est du moins Tune de nos plus grandes dames. Déjà son visage charmant est connu do tous les habitués des Acacias, qui [yen à peu deviendront les habitués de son salon, — c'est-à-dire de son cercle et de son intimité : car, décidée à ne quitter jamais ses crêpes de deuil, la veuve du tzar nu veut point mener l'existence mondaine, ni s'entourer de fêtes et de fracas. Enfermée chez elle, elle aura simplement « son salon » : salon très éclectique, — qui ne sera ni politique, ni littéraire, ni diplomatique, comme quelques-uns ont voulu l'insinuer, — mais où se coudoieront toutes les aristocraties de Tart, de
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Tesprit et du sang, terrain neutre où Ton se rencontrera sans compromission, où Ton pactisera pour une heure, quitte à emporter le regret de demeurer dans un camp divers, avec Tespoir de se rencontrer à nouveau.
La princesse Jouriewsky est fort belle encore. Toujours très simplement habillée, elle dédaigne absolument toute prétention de toilette, toute coquetterie même; ses beaux cheveux, qui ont repoussé maintenant, massés sur le sommet.de la nuque « à la chinoise » sont sa seule parure. J'allais oublier son sourire qui Téclaire tout entière et qui répand sur sa triste robe noire comme un rayon de soleil.
Elle vit paisiblement, de la façon la plus austère, se consacrant tout entière à Téducation de ses enfants,n'ayantplus d'autre amour que leur tendresse, plus d'autre rêve que leur bonheur, plus d'autre souci que celui do leur avenir. Elle les élève à merveille, leur apprenant la générosité, la dignité et le culte de tout ce qui est beau et bon, leur imprimant l'horreur du vice et le respect de toute vertu, leur enseignant le sacrifice, et les préparant à la haute destinée qui convient aux enfants d'un empereur.
Le petit prince Georges, qui a atteint sa treizième année, est la grande préoccupation de .sa mère. Son souci unique, en effet, est d'en faire un
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homme sage et distingué, utile à son pays, dévoué aux siens, — lui inspirant une saine horreur pour tout ce qui n'est pas droit et honnête, le culte de rhonneur, et la bravoure ferme qui est la marque de tout vrai gentilhomme.
Elle est d'ailleurs admirablemiMit secondée en cette tâche ardue par rexcellent gouverneur donné par le défunt empereur à son jeune fils. Ce gouverneur, qui est un homme éminemment distingué et un. vrai gentilhomme, est assisté par un second précepteur et par les très nombreux professeurs qui se partagent la journée du petit prince, dont les études sont menées avec le plus grand tact et la plus scrupuleuse attention.
Diction fran(;aisc, escrime, danse, équitation, études grecques et latines, histoire, littérature, mathématiques se succèdent, intelligemment pondérées et distribuées. Puis le tir au pistolet; puis les maîtres de frani^ais, d'anglais, d'italien et d'allemand, langues que le prince Georges possède à l'égal de sa langue maternelle.
En tout et pour tout, l'éducation la plus complète comprise et dirigée d'après les propres données de Tempereur et suivant le plan établi par lui-même. Et de cette façon, tandis que se forment le cœur et rame du charmant enfant, son esprit et son corps se développent sous l'impulsion habile de ses professeurs. Peu de princes sont élevés avec
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une plus rare perfection. Bien peu promettent aussi un plus brillant avenir et une plus accomplie supériorité.
Quant aux petites princesses Olga et Catherine, elles ont deux institutrices. L'aînée, jolie comme sa mère, altière comme son père, avec des traits fins de médaille romaine, est grave et sensée. Elle a dix ans et c'est une petite femme déjà, la compagne et Tamie de la princesse. Quant à l'autre, moins régulièrement belle que sa sœur, cette enfant, d'une précocité étonnante, est le charme incarné : de l'esprit comme un démon^ généreuse comme un ange, ses saillies drôles sont le rayon clair de cet intérieur attristé. Elle seule a le don de faire rire sa mère. C'était l'enfant préférée de son père, et elle a failli mourir de sa mort, tant cette mignonne, nerveuse et débile, s'est trouvée vivement impressionnée par cette horrible catastrophe. Elle en a gardé une affection nerveuse très tenace qui, ramenée chaque hiver par le froid, ne se calme qu'au doux climat de Cannes, où l'enfant va reprendre la santé et refleurir à la vie.
La princesse Jouriewsky mène une existence très occupée, sans sortir des devoirs de son intérieur. Existence bien grave pour une jeune femme, mais devenue nécessaire à celle que les épreuves ont précocement vieillie d'esprit, si elles n'ont pu atteindre le frais incarnat de son doux visage.
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Chaque matin, éveillée de bonne heure, le premier soin de la princesse est d'examiner sa correspondance, qu'on lui présente après lavoir préparée, de feuilleter les journaux, les revues ou volumes qu'elle lira plus tard, selon les loisii's de la journée.
Sitôt sa toilette achevée, vers onze heures, elle répond à ses lettres, met ordre à ses affaires, qu'elle mène avec beaucoup d'entente, re<;oit les communications de ses chargés de pouvoir, au sujet de sa maison, dont elle abandonne complètement la direction à des intendants.
Elle déjeune à une heure. Puis, elle va se promener avec ses enfants pour se rendre ensuite à son « hydrothérapie », qui lui est indispensable.
A cinq heures, sauf les jeudis, où, de cinq à sept, elle entr'ouvre sa porte aux amis, elle s'occupe de ses enfants, visite leurs devoirs avec les professeurs, établit l'ordre des le(;ons du lendemain, etc.
A sept heures, un valet annonce que « Son Altesse est servie », et l'on passe à la salle à manger. Le soir, la princesse va au théâtre, reçoit quelques intimes ou litjusqu'à ce que le sommeil lui rappelle que la journée est achevée.
Comme on voit, sa vie est fort simple. Jl n'y a pas place à la calomnie en cette existence occupée et studieuse. Et, s'il est des ennemis qui essayent de l'atteindre, leurs traits s'émoussent à la
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calme sérénité de sa façon d'être, à la paix qui s'exhale d'elle et de toute chose autour d'elle. Ni intrigues ni complots ne sauraient trouver asile en cette demeure tranquille, l'abri et le refuge d'une vie brisée, la calme retraite où la veuve inconsolée se reprend à l'existence au nom de ses enfants. Le repos, après tant d'orages, n'est-il pas mérité? Et quelle démence viendrait tenter de troubler celui-ci, gagné au prix de tant de douleurs.
Dernièrement on accusait la princesse Dolgorouky de songer à un remariage, qui serait à la fois une trahison et une déchéance. On l'accusait aussi de vouloir livrer son fils, ce petit prince Georges qui est l'incarnation de son père, à des gens qui eussent exploité cette ressemblance contre l'empereur actuel et au profit de la révolution. « Mais, ces gens sont donc fous! s'écriait la pauvre femme en son désespoir touchant. N'est-ce point assez d'avoir reçu des mains des nihilistes le corps sanglant de mon époux, et croient-ils que je veuille encore leur livrer mon fils ? Ah ! jamais, moi vivante, aucun de mes enfants ne sera mêlé à la politique. Dieu merci, nous avons le droit, nous autres, de nous en tenir écartés. Rien ne pourrait en rapprocher ni moi ni les miens f . . . »
« Quant à mes crêpes de veuve je ne saurais les quitter. C'est dans le souvenir de mon cher et bien aimé souverain que je veux m'ensevelir à jamais !
Je ne puis oublier qu'il fut toute ma vie, comme je^ fus la sienne, et je porterai jusqu'à la mort le nom qu'il m'a donné avec le deuil de sa mémoire ! »
Ces sentiments indiquent le caractère do la princesse Jouriewsky, sa dignité haute et la fermeté de son cœur. Et son existence tout entière découle de ce caractère. Simple à l'intérieur et d'une régularité presque monacale, elle lui donne, en son hôtel seigneurial le cadre splendide, qui convient à sa situation. Dés l'entrée, au fond de la cour d'honneur, le grand vestibule que précède un large perron impose le souvenir des grandeurs souveraines. Les larges tentures en velours grenat foncé, sur lesquelles resplendissent les armes impériales, les laquais à la hvrée de deuil, noire à aiguillettes et brandebourgs d*or, tout garde un cachet solennel et comme une ressouvenance de cour.
A droite, Tescalier qui conduit au premier étage, où sont les appartements particuliers de la princesse. A gauche, le salon t d'attente >, qui est comme une seconde antichambre, tendu de velours olive sur lequel se détachent de beaux paysages signés de Ruper, Van Glein, Cornât, etc., etc.
Puis, la salle à manger, de style Henry II, drapée de vert rehaussé d'or. Un beau portrait du tzar, tenant sur ses genoux la petite princesse Catherine, et fait deux mois avant sa mort, est le trait remarquable de cet appartement.
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Le portrait du tzar se retrouve dans chaque pièce pour ainsi dire. C'est le souvenir qui plane en cette demeure où la princesse veut rencontrer partout le visage aimé, le maître absent et toujours vivant en son cœur !
Les salons forment une longue enfilade, doublant celle-ci et prenant jour sur le beau jardin où les jeunes princes vont saisir le moindre rayon de soleil^ jouant au milieu des plates-bandes fleuries sur le gazon vert, gardés et regardés par leur mère sans qu''elle quitte son boudoir, qui fait Tencoignure.
C'est dans ce boudoir, on effet, que se tient presque toujours la princesse. Toute tendue de soie bleu ciel, avec de jolis meubles Louis XV en satin Pompadour et de grands rideaux en peluche bleue, c'est aussi la pièce la plus coquette et la plus chôme* de toute l'enfilade. Des tableaux de maîtres, des objets d'art, et surtout un superbe portrait d'Alexandre II, à cheval et dans tout Téclat de sa jeunesse, de son élégance, de sa séduction crâne et triomphante, achèvent Tornement de ce petit salon intime et charmant.
Le second salon est tendu et meublé de très beau velours de Gênes, fond crème, avec « jardinières » veloutées en relief. Encore le portrait du tzar : celui-ci moins remarquable.
Le salon du milieu forme une demi-rotonde à
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trois fenêtres. Là, le style un peu solennel du grand siècle donne un caractère plus grave à Tappartement, dont la magnificence s'accentue par de belles tapisseries des Gobelins sur lesquelles se détachent des peintures d'un style grave et très grandiose qui font défiler en leur coloris sombre et superbe les figures altières de Don Juan et de toute la famille royale de Portugal.
Le fumoir vient ensuite, meublé de divans turcs et de tapis orientaux. De très jolis tableautins de Makovvsky sont très? remarqués par leur finesse, opposant leurs proportions à la Meissonnier au grand tableau qui surmonte la cheminée, représentant Alexandre II, avec la princesse Catherine debout à son côté, et ses enfants groupés autour de lui.
Et, pour finir, tout au fond, le cabinet de travail du petit prince, très simplement meublé comme il convient, et aménagé de façon à ce que le jeune écolier puisse se livrer en paix à son goût pour Tétude, que développent les leçons prises sous la direction de ses précepteurs.
La princesse Jouriewsky n'a pas encore inauguré ses salons par Tune de ces réceptions considérables qui marquent dans les fastes d'une saison. Son deuil est encore trop récent pour qu'elle veuille ainsi ouvrir ses portes toutes grandes.
Mais, en attendant les concerts qu'elle promet^
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elle donne chaque semaine de très beaux diners servis avec un très grand luxe et d'une chère excellente. Les convives se succèdent à sa table, et, comme si le charme seul de Taimable maîtresse de maison ne suffisait pas à les rappeler, tout est mis en œuvre pour leur laisser le souvenir le plus exquis : séduction du regard , séduction de la gourmandise^ abondance de fleurs, argenterie magnifique, service merveilleux, vins à profusion et mets délicats, rien ne manque à cette table, qui sera citée bientôt comme la meilleure de Paris.
Je ne veux pas quitter cette belle demeure sans mentionner l'un de ses hôlesle plus familiers, l'ami le plus sûr, le compagnon et l'inséparable de la princesse Catherine. J'ai nommé Néro, le dernier survivant des trois grands chiens noirs et superbes qui étaient les favoris d'Alexandre IL Néro adore sa maîtresse et ne la quitte pas un instant. Toujours blotti dans les plis de sa robe ou allongé à ses pieds, il se met à pleurer sitôt qu'il la perd du regard.
D'ailleurs Néro est aujourd'hui presque une figure parisienne. Tous les jours, couché aux pieds de la princesse^ dans la petite Victoria qui est sa voiture favorite — quelque temps qu'il fasse la princesse Jouriewsky ne va jamais qu'en voiture découverte— ou bien la suivant le long de la contre-allée des Acacias, tous les habitués du Bois l'admirent et le connaissent, le frôlant au passage et prenant
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peut-être le prétexte du chien pour jeter un regard furtif vers cette belle jeune femme au visage triste et pensif, que ses voiles de crêpes, en l'enveloppant de leur éternelle mélancolie, rendent plus attractive et plus touchante en sa grâce attendrie.
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