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LE PROTESTANTISME EN ALLEAIAGNE

L’Allemagne est le pays où toutes les causes' qui devaient amener l’explosion du |)rotestantisme étaient les plus actives et les j)lus anciennes. Dès les dernières années du xv® siècle, une fermentation générale faisait mettre en question la constitution de l’Empire et la réforme de tous les ordres de l’Etat. A coté d’écrivains chrétiens — qui déclamaient sans raison contre les grandes sociétés commerciales et la hausse des prix, à peu près comme les socialistes chrétiens actuels — des humanistes radicaux, tels que Ulric de Hutten, proclamaient la .souveraineté du peuple, en même temps qu’ils poussaient au renversement de l’Eglise. On peut même citer un plan de réforme de l’Empire par Wendcl Ilipler, qui ressemble étonnamment à un programme du parti imtional libéral, en 1885. Les astrologues enfin venaient ajouter à l’excitation des esprits, en prédisant une ère nouvelle, où de grands malheurs frapperaient Rome, et où toutes choses seraient réorganisées pour le bien et selon la volonté du peuple.

Les paysans étaient d’autant plus accessibles à ces idées, qu’ils étaient devenus plus riches et idus libres. Ils savaient tous lire, et ils se laissaient mener par ceux qui flattaient leur orgueil et leur ambition.

Leservage personnel avait presque complètement disparu : ils étaient j)artout propriétaires ou lenanciers héréditaires. Mais sous l’action du droit romain iniroduitdepuis un siècle, l’anlique constitution coutumière avait été altérée dans beaucoup de localités, et les seigneurs s'étaient attribué, sur les forêts, les terres vagues et les cours d’eau, des droits exclusifsqui eidevaient aux paysans les avantages que leur avaient assurés les anciens usages. De là une multitude de conllils

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locaux, mais qui n’auraient jamais abouti à une explosion violente sans les excitations des prétendus réformateurs.

Les causes immédiates de cette explosion furent : 1° la prédication de Zwingli dans la partie de la Suisse qui confinait à la Souahe ; 2*^ la guerre que les chevaliers de Souahe, conduits par Franz de Sickîngen, firent a l’archevêque de Mayence, en 1525, et dans laquelle ils excitèrent les paysans à sc ruer sur les prêtres, à piller les églises et à brûler les monastères.

Dès 1524, les paysans de la Forêt-Xoire déclaraient qu’ils ne paieraient désormais plus de redevances, et ne feraient plus de corvées. Ils formèrent une Confédération écangéliqiie et répandirent dans toute l’Allemagne un programme en douze articles, dans lequel — à côté de justes revendications sur les eaux, les bois, les forêts et de plaintes contre les seigneurs et les légistes — on retrouve l’influence visible des prédicateurs de nouvel Evangile. Au mois de mars suivant, une insurrection générale éclatait et embrasait l’Allemagne, depuis l’Alsace jusqu’à la Haute Autriche, dei)uis la Forêt-Xoire jusqu’à la Thuringe. La populace des villes sympathisait avec les paysans, et Mulhouse proclama la République chrétienne ; c’était alors le nom que prenait la Commune socialiste.

Les paysans furent vaincus partout. Ils déshonorèrent leur cause par des cruautés abominables et montrèrent une incapacité absolue pour le gouvernement ; les plus violents et les plus fous étaient toujours ceux qu’ils écoutaient de préférence.

La répression fut cruelle. Luther, qui se sentait mis en cause par l’opinion publique, excitait encore la colère des seigneurs. « Que les paysans apprennent que la paix est un « tel bien qu’on ne saurait l’acheter trop cher, écrivait-il au « milieu même de l’insurrection. L’Ane doit avoir des coups, « et le peuple doit être gouverné avec vigueur. Dieu le savait « bien c’est pour cela qu’il a mis dans la main du prince « une épée et non une queue de renard. »

L’année suivante, alors que les paysans étaient partout écrasés, Luther écrivait : « Les supérieurs doivent tenir le « peuple avec le frein : il faut dompter et mener paître ce « Monsieur Omnes, rude et mal appris, comme on dompte « et jiourchasse les porcs et les bêtes sauvages... Il faut « dompter, prendre à la gorge, pendre, décapiter, rouer ! »

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Les anabaptistes avaient eu une large part dans l’insurrection des paysans. Issus directement de la prédication de Zwingli, ils représentent le développement logique du j)rotestantîsme. Après avoir affirmé la supériorité de la raison individuelle sur toute autorité religieuse, les paysans avaient arboré le drapeau de la’ souveraineté populaire contre l’autorité politique et tous les droits civils acquis.

Les anabaptistes proclamèrent l’émancipation individuelle absolue de toute règle sociale et morale, au. prolit de la liberté absolue de l’individu qui possédait la plénitude de la vérité, et avait été régénéré par un nouveau baptême. Sous des formes bibliques, empruntées généralement au livre des Juges, les anabaptistes étaient les anarcbistes de l’époque : ils entendaient, en vertu du droit de domination des rebaptisés sur tout le reste de la société, supprimer tout gouvernement, et établir la communauté des biens.

En dix ans cette doctrine se répandit j>armi les classes populaires dans tous les pays allemands, etjusqu’en Suède et en .Vngleterre. Ses propagateurs étaient (\Q%Conipa(jnons qui allaient, de ville en ville, dans les auberges du tour d’Empire. Partout ils formaient des sociétés secrètes, correspondant entre elles. En Hollande ils étaient très puissants et faillirent devenir les maîtres à .Vmsterdam. Ils s’emparèrent en lo.l3 du gouvernement à Lubeck, à Brème et à Munster.

En lô2.>, comme eu 1790, les maitres des guildes se soulèvent contre la domination du chapitre de .Munster, avec un programme de réformes politiques et économiques bourgeoises. La [lopulace, tout entière aux mains des meneurs anabaptistes, les aide de ses bras ; puis, en 1538, elle les renverse, et jiroclame le gouvernement populaire : c’est notre 1792. Les sectaires du seizième siècle font alors appel à la révolution universelle, et chercbent à propager partout l’incendie. En même temps, ils développent leurs principes. Ils établissent la communauté des biens, et, peu après, celle des femmes. Pendant les irix-buit mois de leur domination dans cette malbeureuse ville, trois partis, de plus en plus violents, se succèdent au pouvoir, et s’envoient, les uns après les autres, à l’échafaud, tout comme en 1793. Jean de Leyde, le Robespierre anabaptiste, avait lini par se proclamer roi de par le Christ !

Luthériens et catholiques s’unirent pour écraser ces fanatiques; mais leur cause avait jeté de profondes racines dans

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l’esprit des classes inférieures, et il n’y avait jias de noms plus odieux au peuple que ceux de Luther et de Mélanchton, quinze ans après la première jirédication de la Réforme.

Le protestantisme ruina matériellement l’Allemagne. .\près ces guerres sanglantes, la paix d’.Vugsbourg reconnut aux princes, en matière de religion, un j)Ouvoir absolu sur leurs sujets. Les princes |)rotcstants en protitèrent pour exiler en masse tous ceux (pii voulaient rester (îdèles à la loi ancienne. L’.Autricbe dut user, au dix-septième siècle, de mesures semblables, (iar les protestants, ([u’elle avait laissés d’abord parfaitement en })aix, se soulevèrent à plusieurs repiâses au nom de Gustave Adolphe, pendant la guerre de 'l'rente ans. Les friches reprirent pai tout le terrain que, depuis des siècles, la culture avait péniblement conquis.

L’Allemagne, qui aspirait au commencement du seizième siècle à un gouvernement plus unitaire, fut morcelée au point de vue économiipie comme en jiolitiipie. De là, la décadence de son commerce et des industries qui jadis llorissaient dans les villes libres.

Mais le peuple surtout fut écrasé. Luther et Mélanchton avaient bautement l'ecommaiulé lerétalilissementdu servage- Les princes protestants écoutèrent ces conseils et ils établirent la servitude, qui y avait été abolie gi'aduellement dans les siècles catbuliipies, ou même qui n’y avait jamais existé, dans la Doméranie, le Biundebourg, le Mecklembourg, le Schleswig-Holstein, les anciens évêchés de Minden et de Raderborn. Indépendamment de cette restauration du servage antique, partout les gouvernements allemands établirent une sorte de servitude administrative, pesant sur tous les paysans seigneuriaux ou domaniaux, c/t leur qualité d'hommes du peuple. Ce nouveau régime attribuait aux seigneurs;

1“ Le droit de lixerdes salaires;

2“ Le droit exclusif d’éiâger des cabarets. Le jtieu.v prince électeui- de Saxe, Auguste, établit, le premier, une grande distillerie domaniale d’eau-de-vie, ;i Dresde;

3® Le droit de prendre à leur service domestique, pendant un certain nombre d'années, les gareons et les lilles non mariés de leurs paysans. (Vêtait, disent les ordonnances du temps avec une odieuse hypocrisie, pour pi’éserver le peuple d’une oisiveté dangereuse pour ses mœurs. Les [letits princes allemands protitèrent de ce droit sur les garçons, pour se faire

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7narchands de soldats, pendant deux siècles, dans toute l’Europe.

Seules quelques principautés ecclésiastiques, à la fin du seizième siècle et au dix-septiéme siècle, reprirent la tradition constante de l’Église, et suivirent l’exemple de la France, en altrancbissant les paysans, et en les acheminant vers l’égalité civile.

.lamais les Ages catholiques n’avaient vu une pareille oppression du peuple. Ajoutons à cette servitude moderne la lacune immense que laissa dans la vie morale et intellectuelle des paysans allemands la destruction des écoles populaires, des fêtes religieuses, des pèlerinages, des confréries, et nous aurons l’explication de cette torpeur profonde, de cette lourdeur d’esprit oùtomha le i»eiq)le allemand, après le protestantisme, et qui contrastent avec la vivacité de son génie et ses aptitudes artistiipies, si maiapiéesaiKpiiiizième siècle. 11 ne devait se réveiller qu’au contact de la Uévolution française, îi la fois conséquence et châtiment de la révolte de Luther et des princes.

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