CHAPITRE VI
Ion à leurs dangereux remaniements. Ils sentaient instinctivement l’intérêt m ijeur ({u’il y avait à retenir l’or dans leurs états. Quand ils altéraient son litre ou bien quand ils donnaient aux pièces d’argent une valeur relative trop forte, ils voyaient l’or s’échapper au loin par les mille canaux du commerce ou s’enfouir dans la terre.
Le rapport marchand de l’or à l’argent oscilla entre 1 à 10 et 1 à 11, depuis la tin du treizième siècle jusqu’à la lin du seizième. Ap rès la surabondance d’argent causée par l’exploitation des mines du Potosi, ce rapport n’a cessé de s’élever : il a monté successivement de 1 à 12, puis de 1 à 13. Sous Louis XIH, l’or était à l’argent comme 1 esta H, en attendant d’arriver au dix-huitième siècle de là 15 1 2, point où il s’est inaintenujusqn’en 1800-1870. 11 est aujourd’hui, on le sait, de 1 à 10, 2, en chilfres ronds.
L’argent prit un rôle nouveau quand, après l’exploitation du Joachimsthal, en 1 471, il fut frapjnî en larges et belles pièces, et surtout après que les Espagnols eurent inauguré leur monnayage si loyal. L’argent espagnol acquit une circulation universelle et par-là usurpa, pendant longtemps, le rôle su|)érieur d’étalon, qui appartient à l’or. Cependant, les rois de Erance, au seizième et au. dix-septième siècle, ne cessèrent pas d'avoir l’œil fixé principalement sur la circulation de l’or, et ils cherchaient à le retenir dans le pays, quand la baisse graduelle de l’argent ou les monnayages inférieurs des états voisins, provoipiaient sou e.vportation.
Le retour au monnayage illimité de l’argent aurai t actuellement pour consé(pience de transformer la monnaie d’or en une marchandise faisant prime etdeüxer toutes les valeurs par rapport à l’argent. Le résultat ultérieur serait une hausse sur les prix d’environ 25 0/Ü. Aussi y a-t-il quelque intérêt à étudier les elfets produits au seizième siècle par une hausse des prix due également à une diminution du pouvoir d’acquisition de la monnaie. Mais il faut tenir compte de la proportion bien plus considérable dans laquelle elle se produisit. La diminution du pouvoir des métaux fut, en elfet, de 300 0 0, et elle fut aggravée considérablement par les abaissements de la livre, en France, et du shilling, en Angleterre.
Les premiers elfets de cette révolution monétaire furent avantageux à tous ceu.v qui avaient des dettes ou des redevances en argent à payer : ils se libéraient à bien meilleur
Luk'v
LA CRISE Dü X^^® SIÈCLE
compte. Les propriétaires, qui avaient des denrées à vendre, gagnaient beaucoup. Les financiers surtout réalisaient rapidement des fortunes, car des changements de ce genre leur fournissent toujours de belles occasionsde spéculation. Aussi y pousseront-ils en tout temps. Le luxe prit un grand essor dans les hautes classes et s’étendit à toutes les couches de la poj)ulation. Bodin, en 1568, signale les habitudes de dépense des ouvriers parisiens. Les gouvernements augmentèrent aussi les leurs : la politique et la guerre se firent en grand, et pour y pourvoir, on recourut à l’impôtotà l’emprunt dans des i)i'oportions inconnues aux temps passés. Le mouvementascendant des prix faisait croire à un accroissement de richesse, et rendait elfectivement moins sensible le poids des dettes ; mais le jour delà liquidan’en devait pas moins arriver.
La rareté des inslru’ments de circulation de la richesse avait été au moyen Age, un obstacle réel à l’épargne — elle est forcément limitée dans un état d’économie naturelle — à la constitution de nouveaux capitaux et à leurapplication aux entreprises de l’industrie manufacturière et commerciale. La Flandre, avec l’Italie du nord et du centre, était dans une position économique exceptionnellement favorable, contre laquelle la France et l’Angleterre ne pouvaient lutter, malgré leurs edbrts pour constituer chez elles des industries nationales. Elles le purent, quand ladilfusion des métaux d’Amérique rendit facile la mobilisation et la concentration du capital, et. amena la formation d’une classe nationale de capitalistes et d’industriels.
Le marché de l’argent prit à cette époque une amplitude qu’il n’avait pas jusque-là. Lyon est le grand centre financier de la France, et l’on peut voir, dans le Traitédes usiu'ex, de Dumoulin, écrit vers 1550, tous les détails de son organisation. Par la pratique des dépôts en banque, auxquels ils allouaient un intérêt, les banquiers concentraieiit le capital épars, et le prêtaient ensuite, soit aux marchands, soit aux gouvernements. Des vues nouvelles s’introduisent alors sur l’intérêt.
Sans revenir sur l’évolution si remarquable au quinzième et au seizième siècle de la doctrine scolastique en cette matière, il faut constater seulement que les jurisconsultes et les législateurs commencent à légitimer le prêt à intérêt fait entre marchands, parce que l’argentest employé comme capi-