‹ Les grandes époques de l'histoire économique [microform]Chapitre 14 sur 161 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

mains qui souffrent, quelle qut^ fut leur condition ou leur nationalité, mais elle refusait tout secours à celui qui pouvait travailler. Ce fut bientôt uniquement sur l’Église, et le patrimoine que la libéralité des fidèles avait constitué aux établissements hospitaliers, que pesa le soulagement de la misère.

Il en fut surtout ainsi du rachat des captifs. Les Églises y dépensèrent une grande partie des richesses qu’elles avaient reçues. Saint Ambroise, saint Augustin donnèrent l’exemple de la vente des vases sacrés pour cet objet (1 ). Les constitutions impériales autorisèrent l’aliénation des biens ecclésiastiques en ce cas. S’il n’est pas question plus souvent de ventes d’immeubles faites par les évêques, c'est qu’au milieu des invasions on ne trouvait pas d’acquéreurs; mais il est certain qu’à la fin du v® siècle et au commencement du VI®, la plupart des Églises se trouvaient fort appauvries.

XIV. Le (fiiristianisme remédia encore à un des plus grands vices de la société romaine en donnant le devoir religieux pour base à l’obéissance due au pouvoir civil. Dès le temps des persécutions, la révolte contre un gouvernement que l’on devait regarder comme légitime, malgré l’imperfection de la constitution politique, fut toujours énergiquement désavouée par l’Église.

Après l’avènement de Constantin, Végèce exprimait ainsi les idées admises par tous les chrétiens:

«On prête le serment ; on jure par Jésus-Christ et le Saint-Esprit et par la majesté de l’Empereur qui doit être chérie et honorée après Dieu ; car, une fois que l’Empereur a reçu le nom d’Auguste, on lui doit un dévouement fidèle et un assidu service, comme au représentant de Dieu sur la terre. Soldat ou particulier, on sert Dieu, lorsqu’on aime fidèlement celui que Dieu a placé sur le trône » ('2).

Le résultat fut une plus grande stabilité dans le pouvoir

(1) Sur le rachat des captifs au iv® et au v® siècle, v.S. Ambros. (le officiis, II. 15. Il rappelle le grand nombre de captifs rachetés par l’Eglise après l’invasion de l lllyrie et <le la Tbrace.S. Grégoire le Grand y consacra des sommes considérables. X.Enistolœ III IG- IV, 17 ; VI, 35 ; VIII, 13, 20, 38; L\, 17; XI, 41.

(2) Le re militari. IL 15.

et une marche progressive vers le principe de l'hérédité monarchique. Les peuples furent les premiers à bénéficier de cette modification graduelle de la constitution prétorienne de l’Empire.

« Dans le siècle qui précéda Constantin (212-312), dit Champagny, nous comptons vingt-quatre règnes successifs, et trente-cinq personnages décorés de la pourpre et reconnus à Rome sous le titre d’Augustes ou de Césars, (je ne parle pas des tyrans dans les provinces) ; or, vingt-sept d’entre ces princes sont morts assassinés, deux ont péri à la guerre ou en captivité (Dèce et Valérien),un seul (Claude) est mort sous la pourpre, un seul (Dioclétien) a pu vivre après avoir abdiqué. Dans le siècle qui suivit la victoire de Constantin (312-412) nous comptons dix règnes seulement, douze empereurs reconnus à Rome ou à Constantinople; cinq périssent victimes de l’assassinat ou de la guerre civile ; six meurent en paix ; deux (Julien et Valens) meurent en combattant contre l’étranger ( 1).

En devenant chrétien le pouvoir donna aux sujets des garanties ({u’ils ne connaissaient plus depuis longtemps.

« Il est de la dignité de celui qui règne de se confesser sujet des lois, disent ïhéodose II et Valentinien III. Notre puissance n’est autre que la puissance du droit, et il y a quelque chose de plus grand que de commander, c’est de soumettre son commandement aux lois. Nous avons donc pour but dans le présent édit de faire connaître à nos peuples ce que nous interdisons non seulement à eux, mais à nous-même » (3).

Léon et Anthemius disaient plus tard :

« Rien n’est plus digne de la majesté du prince que de conserver à ses sujets ce que le droit leur donne... Un bon prince ne se croit [lermis que ce qui est permis aux particuliers; et, s’il est libéral, il veut l’être selon les lois en ne donnant que ce ([ui est à lui, et en ne faisant pas de la joie de l’un la douleur de l’autre » (4).

Ces maximes, qui seront la base des constitutions des

(1) Les Césars du ///« siècle, 1. 111, p. 483.

(2) G. .liislin.de legibus 1. 4, et G. Theodos. de conduclovibus et hominibus domus auguslœ, 1. 2.

(3) Ibid.

(4) V. P. Allard, Varl païen sous les empereurs chrétiens, p. 144-147.

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États chrétiens, tranchent avec celles des jurisconsultes classiques qui laisaicnt dire à des princes comme Antonin et Sévère: Quanquam leythus sohiti sumiis legibuH tamen rirh/m*-. Et les mauvais princes ne se gênaient pas pour user du pouvoir arbitraire que la jurisprudence leur reconnaissait! S. Basihe condamnait le serment qui était imposé aux contribuables dans les déclarations qu’on leur demandait pour établir l’assiette des impôts (1). C’était une notion toute nouvelle en matière de fiscalité et de procédure. La législation des Etats-Unis, qui exige à tout propos des serments dans la procédure criminelle en matière de droits de douane, aurait grandement à profiter des judicieux raisonnements du père du iv® siècle.

Des adoucissements considérables furent apportés à la conliscation qui était une des institutions fondamentales, peut-on dire, de l’Empire ; les enfants des coupables purent conserver au moins une partie d(^ leurs biens, et les délateurs, qui avaient une part dans le produit des confiscations, furent moins encouragés qu’ils ne l’avaient été sous les empereurs païens i2). La législation restait toujours inflexible en cas de lèse-majesté. Cependant l’Eglise réussit à faire pénétrer quelque modération dans la répression dos mouvements politiques si fréquents alors. On en eut un bel exemple après la victoire de ïbéodose sur Fusurpateur Maxime, puis une seconde fois après la défaite d’Eugène. L’amnistie la plus complète fut accordée aux coupables à la prière de saint Ambroise, et aucune représaille ne souilla ces triomphes du Christianisme sur les restes du parti païen. (11).

Saint Grégoire le Grand, dans une lettre à l’empereur Pbocas, rappelle énergiquement les limitations que la souveraineté rencontre dans le droit de pimpriété des particuliers. « Cessent testamentorum insidiæ, donationum gratiaî violenter exactcP ; redeat cunctis in rebus propriis secura possessio ut sine timoré babere se gaudeant, qiue non sunt

(1) Novellæ Anihemii lit. \\\, de bonis vacantibus .

(2) y. le.s nombreux textes cités et commentés par Ghami)agnv, la Chanté chrétienne dans les trois premiers siècles, p. 271

(3) S. Ambros. Epistol. xi, 25,32 i.xi, lxu. Cf.Pacatius,P«wef/î/ric. Theodosii et S. Paulin. Vila Anibrosii, c. 31.

fraudibus eis acquisita. Reformetur jam singulis sub jugo imperij pii libertas sua » (1).

.Avant lui saint Maxime de Turin avait, dans une de ses homélies, esquissé d’une main sûre toutes les obligations de fidélité, d’exactitude professionnelle, de probité surtout qui incombent à ceux qui exercent une fonction publique (2). Les Pères, en même temps qu’ils laissent par leurs critiques deviner quelles étaient encore les traditions du despotisme césarien, fixent la notion des libertés positives et réelles que le moyen âge sanctionnera dans ses chartes.

Les principes d'une meilleure constitution politique avaient été posés, et, de même que le Christianisme avait donné sa véritable signification à la notion du droit naturel si confuse et si incertaine chez les philosophes stoïciens et platoniciens, il pressentait le droit des gens, tel que l’avenir peut-être le réalisera, quand Tertullien disait : « unam omnium rcmpublicam arfnoscimus mitndinn » (3), et saint Augustin : « Ecclesia cives civiôus, qehies yentibus eipron'sui homines prinioruni parenium recordatione non socieiate tantum sed quadam fraternitate conjvngit » (4).

XV. Malgré les résultats considérables obtenus pour la réforme des mœurs et des institutions dans les quatre premiers siècles, le Christianisme ne sauva pas l’Empire romain.

Ce n’est assurément pas défaut de patriotisme et d’attachement à l’Empire de la part des chrétiens et de leurs chefs spirituels. Les quelques hésitations qui avaient pu se produire sur la question du service militaire, quand on exigeait des soldats des sacrifices aux divinités de la légion, cessèrent après Constantin. Le concile d’Arles en 314 prononça l’anathème contre ceux qui refusaient le service militaire. Saint Augustin, saint Maxime de Turin, saint Léon le Grand, Végèce, dirent bien haut que le métier des armes était parfaitement compatible avec la pratique de toutes les vertus chrétiennes (5).

(1) Epistolar, vin 31.

f2) Uomilia xiv.

(3) Apolofjet. 39.

(4) De Moribus Manicheorinn, lib. I, cap. 30 .

(5) Concilia Galliœ, 1. 1, p. 97. S. Augustin. Epistol. et 189. S, Maxime Taurin, Homilia, 14. Veget, de re niililari, II, 3. Le-

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Loin de se désintéresser de la lutte soutenue par l’Lmpire pour sa défense, les papes et les évêques ne semblaient voir de salut cpie dans la soumission <les barbares, et la liturj^ie romaine conserve encore la trace de cette opinion dans une des oraisons de l’oflice du vendr('di saint. Saint (ji’éf^oire le Grand fut le premier à rompre avec cette tradition et à faire appel aux nations qui s’élevaient pour édifier a\ec elles ■ un ordre chrétien nouveau. Encore place-t-il l Eiiiipereur audessus de leurs rois et pose-t-il lo. principe d'une suprématie contre laquelle pendant une partie du moyen âge les représenlants en Erance de 1 idée nationale eurent a luttei énergiquement (1).

Mais, indépendamment du mystère des desseins providentiels que l’homme ne pourra jamais sonder, il semble que certains éléments naturels d'une bonne constitution sociale soient indispensables pour assurer la prospérité temporelle des sociétés; or le monde romain écrasé par le césarisme, bouleversé par l’instabilité du pouvoir, ruiné parla liscalité dans ses forces économiques, ne présentait plus ces éléments. Ils devaient se reconstituer par une sorte de recommencement de la civilisation dans les nouveaux royaumes où au moins la règlementation administrative et le lise furent inconnus pendant de longs siècles. Puis il ne faut pas s’exagérer la christianisation du monde romain à l’époque oü les barbares entrèrent dans l’Empire.

Une partie considérable des populations n’avait pas été atteinte par l’Evangile.

«.La civilisation n’était pas répandue à dose égale dans toutes les parties de l’empire. On ne saurait faire, à ce point de vue, aucune comparaison entre les cités intelligentes de l’Asie, de la Gaule Méridionale, de la Grèce ou de l’Asie Mineure, et les cantons perdus de la Bretagne les forêts qui couvraient le centre et le nord de la (jaule, les cités encore à dimi-barbares de la Belgique et de la Germanie, les •villes sensuelles et turbulentes qui s’élevaient sur les côtes

Blanl, De quelques principes sociaux rappelés dans lesCon- (stlcs ô*xt iv^ staclo •

(1) « Quod hoc inter reges genlium et reipublicœ imperatores distal qùod reges servorum sunl domini, imperatores vero Reipublicœ domini liberoruin » ainsi s’exprime-t-jl dans deux lettres, X, 51 et XIII, 31.

\.X HÈFOHME SOCIALE PAH LE CHIUSTIANISME

de la Phénicie ou sur les pentes du mont Liban, les sauvages et violentes populations de la province d’Afrique. La, sous le vernis brillant et mince de laculfure romaine, la férocité native reparaissait dès que les passions religieuses étaient enjeu. On pourrait dire de ces parties moins civilisées de l’empire ce que nous avons dit des campagnes : la mythologie y était demeurée vivante » i l).

II fallait qu’une nouvelle armée de missionnaires, comme saint Martin en Gaule, lissent la conquête de ces couches

profondes de la population.

La conversion de Constantin n’avait pas suffi à rendre la législation chrétienne. Pendant plusieurs règnes, des influences contraires se partagèrent la politique, et ce n’était pas un fait sans conséquence que les premiers successeurs de ce prince continuassent à prendre le titre de « pontifex maximus » etàenremplirles fonctions officielles. «Cum alias religiones ipse sequeretur lias servavit imperio ; » ce mot du vieux païen Symmaque sur Constance caractérise la situation. Jusiiu'à la fin duiv* siècle les prêtres des temples conservèrent leurs privilèges. A Home les anciennes familles restaient attachées en majorifè au vieux culte, a cause des avantages matériels qu’elles en reliraient (i). De là un scepticisme qui s’alliait avec toutes les superstitions, sans qu’il y eut, comme chez les chrétiens, une séparation entre les croyants et les non croyants.

Les mvslères d’isis continuaient à faire des recrues dans les hautes classes, et saint Ambroise ridiculise ceux qui blâment l’entrée en religion des descendants de noble race, alors qu’eux-mèmes n’hésitent pas à se faire raser la tète en l’honneur de la divinité égyptienne (3). Aussi ne faut-il

(1) P. Allard, L’AW prGezi sous les empereurs chrétiens, p. ï225. Selon lui l’opinion exprimée parM. de Broglie que « le cidte « des dieux devenu dans les grandes villes la eonsécralion légale « du crime et de la débauche gardait souvent encore dans le cal-

me des champs quelques chose de l’innocence chantée par les « poètes », est complètement démentie parles faits étudiés de près

(2) Symmaque, Epislol. x. 01. S. Ambroise, Epislol. lU Cf. Gasquet. De l’autorité impériale en matière religieuse à Bysance (Paris, Thorin, 1879).

(3) S. Ambroise, Epistola, 58, n 3.

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