CHAPITRE VI
En France, en 1617, saint Vincent de Paul fonde la première Association des Dames de Charité et inaugure un mouvement qui dure encore.
Dans la Bavière et l’Autriche re<leveniies catholiques, comme chez nous, la charité privée reconstitue le patrimoine des pauvres, que les révolutions monétaires et les guerres du siècle précédent avaient si fort réduit.
Pendant ce temps, l’Angleterre et l’Allemagne du Nord sont presque complètement stériles en œuvres de bienlaisance. Ce sera seulement au dix-huitième siècle, sous l’intluence d’un esprit nouveau, la philanthropie^ que de nouvelles fondations se produiront. Encore seront-elles emj)reintes d’un caractère administratif qui les rendra fort semblables aux institutions d’assistance légale, devenues nécessaires dans ces pays, tandis que l’honneur des peuples catholiques est d’avoir toujours pu s’(ui passer.
Examinons en terminant, la thèse si répandue aujourd’hui de la prétendue infériorité économique des peuples catholiques comparés aux nations protestantes. Avant de l’aborder, il faut remarquer que les conclusions sur la valeur des deux systèmes religieux qu’on voudrait tirer de cette thèse, en l’admettant comme démontrée, reposent sur une étrange confusion de principe. A une vertu essentiellement surnaturelle comme la foi, Dieu doit des récompenses du même • ordre, et non une prospérité purement temporelle. Il suffit donc de démontrer que rien dans le dogme et la discipline morale du catholicisme ne gêne l’essor économique.
Or, les merveilleux progrès réalisés dans les cinq siècles et demi écoulés depuis le mouvement pour la paix et la trêve de Dieu qui a constitué la société du moyen âge, jusqu’à la prédication de Luther sont la plus magnifique démonstration de la capacité économicpie des peuples qui acceptent pleinement la direction de l’Eglise. La fidélité plus ou moins grande des nations à la vérité religieuse intégrale n’entraîne pas nécessairement une suspension des lois générales selon lesquelles la Providence gouverne le monde, ni des conséquences que doivent avoir, dans l’ordre matériel, la sagesse, la prudence, en un mot, les vertus de l’ordre naturel.
L’attachement de l’Italie au catholicisme ne pouvait pas faire que le changement de la route des Indes et la découverte de l’Amérique ne transportassent pas sur les rivages de
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l’Atlantique et des mers du Nord, le commerce qui avait autrefois la Méditerranée pour grande route. L’Angleterre, on l’a vu, a pu prendre à la fin du seizième siècle une avance de quarante ans au point de vue manufacturier et commercial, alors que la France était ruinée [lar les guerres de religion. On ne peut pas admettre d’une manière absolue la supériorité économique des peuples protestants. Le critérium du bien économique ne consiste pas en effet, exclusivement, dans la possession d’une plus grande quantité de monnaie ou de marchandises.
Il consiste dans \o. paix sociale, dans le contentement de son soid accepté par toutes les classes, et reposant sur une quantité suffisante de sufisistances pour épargner à l’humanité de trop cruelles souffrances. Or, l’histoire démontre qu’au dix-septième et au dix-huitième siècle le peuple a été infiniment plus heureux et plus libre dans les pays catholiques que dans les pays protestants.
En France, en Italie, en Espagne, en Portugal, la liberté d’aller et de venir et de se marier, a toujours été reconnue au dernier des prolétaires, alors qu’en Angleterre et en Allemagne les lois d’ établissement les réduisaient à un nouveau servage administratifplus dur que celui du douzième siècle. L’essor des salaires n’y a jamais été arrêté arbitrairement comme par la législation tyrannique d’Elisabeth. De 1601 à 1810, le nombre des crimeïv punis de mort en Angleterre, a monté de 31 à 323 ; or pn'Sque toutes ces aggravations de pénalité avaient pour objet de protéger davantage la propriété 1 Tandis que les paysans étaient dépouillés de leurs biens communaux, au profit des seigneurs, par une série de hills du Parlement, la législation di'la France et de l’Espagne protégeaient énergiquement, en cette matière, les droits des communes. Les confréries qui entretiennent la joie du peuple et relèvent ses qualités de sociabilité, tleurirent dans les pays catholiques, tandis que dans les pays protestants les ouvriers sont réduits aux jouissances de l’alcoolisme et aux rites secrets du compagnonnage. En matière de subsistance, la législation anglaise hausse artificiellement le prix du blé pour assurer des profits réguliers aux propriétaires et aux fermiers. Tout au contraire, la législation de la monarchie française a constammenUfait prévaloir l'intérêt du consommatenr et lui a procuré le pain à bon marché. Ce n’était pas sans raison que l’on disait, au
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dix-huitième siècle, que la France était le pays le plus plaisant du monde, c’est-a-dire celui où les rapports sociaux étaient le plus bienveillants et où les droits individuels étaient le mieux respectés.
Si l’Angleterre a pu impunément opprimer les classes inférieures pendant deux siècles, c’est parce qu’en même temps elle assurait aux classes moyennes des garanties très appréciées par elles, et qu’elle a, dès le dix-septième siècle, transformé heureusement une partie des anciennes institutions, conformément à l’esprit des temps nouveaux. La liberté du travail, la garantie des inventions par des brevets acquis de plein droit, l’assimilation, en 1672, des fiefs à la propriété roturière des freeholds, sont des mesures qui contrastent heureusement avec l’abus de la réglementation industrielle en France, la multiplication des offices et la jurisprudence rétrograde des parlements en matière de droits seigneuriaux.
Mais en France les abus étaient superficiels au lieu d’être profonds comme dans les pays protestants. Us eussent pu être facilement réformés si, en 1789, les intentions de Louis XVI, tidèle aurùle de protecteur du peuple traditionnel dans la grande dynastie capétienne, n’eussent pas été odieusement méconnues.