CHAPITRE VII
que (1). A la finde ce siècle, vers 1389, Philippe de Maizières, Tun des membres du conseil de régence de Charles VI, développait un plan largement conçu d’organisation du crédit populaire dans un opuscule intitulé : le Songe du vieux pèlerin, (|ue M. Brants, le brillant professeur de l’université de Louvain, a découvert à la bibliothèque îS’ationale. Nous lui empruntons l’analyse des principales dispositions de ce projet.
« Il faut, dit Philippe de Maizières, chercher à se débarrasser de l’abominable misère desJuifs. L’Église tolère leur résidence en pays chrétien pour quatre causes ; que ceux-ci se rappellent la Passion, que les Juifs même se convertissent, que les chrétiens jiuissent profiter de l’argent des Juifs quand c’est nécessaire, et enfin que les chrétiens n’aient aucune occasion de prêter à usure...
« 11 faudrait d’abord que le roi attribue à cette œuvre de miséricorde une somme compétente sur le revenu de ses aides et domaines pour un commencement de prêtera la sainte usure dubon besant de l’Évangile
« Cette monnaie doit être mise à la main d’un prud’homme séculier ou de deux esleux dévots et d’une bonne vie et qui soit sans femme et sans enfants et sans aucune autre charge, et qui sachent écrire etcompteretsoientredoubtant Dieu et d’un bon sens moral. L'ofïicedonc de celui prud’homme, autorisé de la royale majesté, sera de prêter ladite monnaie ès povres gens de la diocèse ou chastellenie, qui seront en grande nécessité, et sur bon gaige, c’est assavoir qui vaille plus que l’argent qu’ils recevront.
'C En supposant même que cette monnaie ne soit pas suffisante à remplacer les Juifs, encore serait-ce grand soulagement pour les gens de tout état, de trouver qui leur prestàt une somme de deniers sur bon gaige, et à la fin de l’année qu ils auraient tenu lamonnais sur aucune usure, ils rachetassent leurs gaiges, et de leurs propres volontés reconnaissant les grâces et biens de Dieu qu’ils auraient reçus en ladite année de la somme de ladite monnaie... par charité pour les pauvres gens qui pourraient se trouver dans le
1) \oy. Ch. Jourdain, l'Economie 'politique au mo'yen âge, dans le tome .XXVIII des Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, p. 38.
LE CRÉDIT POPULAIRE EN ITALIE 377
même cas... offriraient franchement et sans aucune contrainte la disme (10 pour 100) ou ce qui serait accordé, pour être converti à l’augmentation de la somme primitive donnée par le roy. . . Ainsi la somme croislrait et on n aurait besoin entJaule de Juifs ou de chrétiens usuriers (1). »
Aucune suite ne fut donnée à ce projet, qui présente de grandes analogies avec l'institution des monts-de-piété. Un premier mont-de-piété fut fondé à Londres, en 1361, par l’évêque Michel de Nothburg. Par son testament, il laissa 1000 marcs au chapitre de la cathédrale, pour être employés en prêts sur gage sans intérêts de la durée d’une année, bn pouvait prêter jusqu’à 10 livres à un homme du commun 20 livres à un bourgeois de Londres ou à un noble, 40 livres à un chanoine, 30 livres à un évêque. Les prêts devaient être garantis par des gages d'une valeur égale ou supérieure. Au bout de l’année si le jirêt n’était pas remboursé, après un avertissement donné par le ])rédicateur de la cathédrale de Londres, les gages seraient vendus. Cette institution n’a pas laissé de trace de son fonctionnement (2). L’absence de toute perception d’intérêts la condamnait à périr d’inanition .
Voilà ce que comprirent les pieux Franciscains, qui fondèrent les monts-de-piété en Italie à la tin du quinzième siècle.
Nous l’avons déjà dit, le merveilleux développement du commerce du change et de la haute banque à Florence et à Venise n’avait en rien profité au crédit populaire. En 1400, le sénat do Venise autorise deux Juifs à fonder une banque de prêts ; et [ilus tard, ([uand il s’empare dotRavennh, il y installe des prêteurs Juifs ! En 1436, le duc de Milan concède à une famille de Juifs le droit de s'établir à Côme, malgré les protestations de la municipalité, et lui donne le monopole de prêter au taux de 6 deniers par livre et par mois, c’est-à-dire à 10 pour 100 (3) !
A Florence, les prêteurs sur gage chrétiens prêtaient, vers
(1) Philippe de Maizières et son projet debanque populaire, par V. Brants, Louvain, 18<S0, in-8«.
'2) Voy. The laios of xjaions and pledges and the righl and the liabilities of païen bro1iers,\iW James-Paid Cohliott (London, 1849), p. 10.
(3) Canlù, Histoire des Italiens, Irad. IVanç., t. X’II, p. 96-97
la seigneurie appela «les Juifs, qui se contentèrent du taux de 20 pour 100 et même de 15 pour 100, quand, en 1649, on les eut affranchis d’un impôt spécial (i) ; mais les procédés déloyaux auxquels ils recouraient sans cesse, quoique prétende leur dernier historien (2), rendaient ces limitations illusoires. Savonarole, à la fin du siècle, les signalait à bon droit comme dévorant la substance du peuple (3).
11 faut, du reste, convenir que l’usure devenait de plus en plus générale en Italie au quinzième siècle. Les fortes mœurs des âges chrétiens s étaient afïaiblies ; puis le développement du commerce multipliait les circonstances dans lesquelles l’argent était vraiment productif, où il y avait pour le prêteur un véritable lucrtim cessans, suivant le point de vue auquel se plaçaient les canonistes.
C’est cette situation que jugea admirablement un Franciscain, Barnaba daTerni, aidépar un jurisconsulte éminent, entré lui aussi dans l’ordre de Saint-François, Fortunat de Capolis. A eux deux, ils fondèrent le piemier mont-de-piété à Pérouse, en 1402, avec le produit de dons charitables. La nouvelle institution prêtait gratuitement aux pauvres ; mais après un premier essai, on vit bien (ju’il fallait demander,
(1) l^olilmann. Die V> irthschaftspolilûi dev F lore7iliner Renaissance, p. 87-88; et Perrens, Hisloire de Hoi^ence, t. VI, p. 351, 473, 479.
(i) « Quant à une usure proprement dite, c’est-à-dire à un intérêt supérieur au taux légal marqué parles privilèges, le commerce des Juifs au moyen Age en offre peu d’exemples : la probité et ta loyauté se^nblent avoir etc la rèyle ordhiaire de leurs opéi'ations ; il en existe des preuves ahondanles dans les arcliives !!! » Th. Iteinach, Hisloire des Israélites depuis V époque de leur dispersion in-'12, 188.5, Paris), p. 152. En fait d’archives, nous nous bornerons à renvoyer seulement à YHistowe des Juifs en Dauphiné, que M. Prudhomme, archiviste de l’Isère, a publiée dans le tome XVII (3« série), du Bulletin de VAcadé^nie delphinale, Grenoble, 1883.
(•3; En cinquante ans les quelques Juifs établis à Florence avaient gagné plus de 50 millions de florins, rien cpi’en prêtant sur gage, et leur nombre .s’était extraoi'dinairement multiplié. L’exaspération du peuple était portée à son comble, comme on le vif quand Bernardin da Feltri pi’êcha dans la ville, et au temps de .Savonarole. (Voy. Perrens, loc . cit. ; et Gant A, Histoire des Italiens, t. VII,
\ oy. aussi le témoignage contemporain du jurisconsulte français
Dumoulin dans le Sominaire anabftique des contrats, usures, QO ü4.) ’
LE CUEDIT POPULAIME EN ITALIE
au moins aux riches qui usaient d’elle, une petite aumône, — on ne voulait pas dire un intérêt, — pour couvrir les frais d'administration, et c’est ce qui la rendit durable. Cet intérêt ne dépassait pas 5 pour 100. Mais dans l’état de la doctrine sur l’intérêt ce n’en était pas moins une grande hardiesse. En 1498, l’assemblée générale des Franciscains examina la question et, après une mûre délibération, se prononça en ce sens. « L’expérience avait montré, dit un chroniqueur contemporain, que sans un intérêt exigé des emprunteurs, l’institution ne pourrait pas subsister. » Elle répondait tellement aux besoins du temps, que, malgré les oppositions provenant d’un intérêt coupable ou d’un entêtement d’école, elle suscita un vif mouvement de sympalhie et de générosité dans les classes élevées. Aussi dans l’espace de quelques années les principales villes de l’Italie centrale eurent leur rnont-de-piéle ; Orvieto en 1464, Viterbe en 1471, Florence en 1473 (1), Savone en 1479, Mantoue en 1484, Assise, Pavie, Ravenne, Vérone, .Alexandrie, Ferrare, Parme, Rimini, Monteliore, Gesène, Montagnana, Chieti, Rieti, Lucques, Campo-san-Pietro près de Florence, Aquila, à peu près à la même époque. La conception de Barnaba da Terni était ardemment propagée par un autre Franciscain, le bienheureux Bernadino da Feltri, Il allait de ville en ville prêchant contre l’usure et contre la protection que les aristocraties financières, qui gouvernaient alors les cités, donnaient aux Juifs à prix d’argent. Des scènes semblables à celles que le mouvement antisémitique produit de nos jours en Hongrie et en Russie accompagnaient sa prédication. Quand il prêcha à Florence, le peuple se rua sur les Juifs ; et les magistrats corrompus, contre qui Savonarole allait tonner, l’expulsèrent de la ville. Un peu plus tard, après ses prédications en Lombardie, le sénatde Venise, grand protecteur des Juifs, lui interdit l’enfrée du territoire de la républi(jue ;il n’alla pas cependant jusqu’à empêcher la fondation des monts-de-piété dans plusieurs villes de terre ferme, comme les Juifs le demandaient (2).
(1) Perrens et Pohlmann mentionnent le nions substantionis et caritatis de Florence, à la date<lc 1473. 11 ne parait pas avoir duré longtemps, puisque Savonarole demandait la création de deux monts-de-piété.
(2) « Une circonstance remanjuable, c’est que, les monts-de-piété étant dans toutes les villes de ITtalie des institutions particulières
CHAITfRE VII
Quoique les iondateurs des monts-de-piété ne réclamassent nullement le monopole des prêts sur gage et ne fissent appel qu’à la liberté et à la charité, la coupable industrie des Juifs était ruinée par le fait même des services que leurs concurrrents charitables rendaient et de la baisse du taux de l’intérêt qui s’ensuivait. Les documents du temps attestent qu’à plusieurs reprises ils essayèrent d'assassiner le bienheureux (1).
Mais Bernardino da Feltri eut une autre lutte à soutenir. Une vive rivalité d’école régnait alors entre les Dominicains et les Franciscains. Deux grands théologiens appartenant au premier de ces deux ordres, le cardinal Cajétan et de Soto, attaquèrent les monts-de-piété comme une institution usuraire. Ce n’était pas la première fois qu’un esprit étroit de rigorisme prétendait proscrire les nouveaux contrats nés du mouvement économique. Au treizième siècle, Henri de Gand avait condamné les constitutions de rente. Mais toujours la papauté, avec son infaillible discernement, fit justice de ces exagérations. Martin V avait solennellement déclaré la légitimité des divers contrats de rentes. Il en fut de même pour les monts-de-piété. Les papes Pie II, Sixte IV, Innocent VIII, avaient approuvé spécialement les statuts de plusieurs d’entreeux. La question fut traitée dans toute son ampleur au concile de Latran en 1515, et les monts-de-piété
sans caractère officiel, leur érection n’emportait pas de plein droit la terinelure des autres maisons de prêt existantes. Partout, à Rome surtout, les Juifs continuèrent leur trafic : seulement Sixte V ordonna de réformer les banques des Juifs et de rédiger pour ces banques de nouveaux statuts soumis à son approbation. (Voy. P. de Decker, les Monls-de-piété en Belgique, p. 20, qui renvoie à un curieux récit contemporain : DefensoHum montis yietatis longe validissimum a fralre Bernardino de Bustes, 1497.) — P’rà Bernardino de Bustes était un franciscain et un ami du bienheureux Bernardin de Feltri. Les monts-de-piété de Belgique eurent, au contraire, un caractère officiel, et la fermeture des banques des Londiards coïncida avec leur érection.
(IJ Voy. les Acta sanctorum du mois de septembre, t. VII, 1*^874 et suiv., et Warlding: Annales Minorum, édit, de Rome, 1735, t. XIV, p. 93-95. Rien mieux que cette lecture des récits contemporains ne peut donner une idée de l’influence sociale que les Juifs exercaieiit alors et de l’asservissement des princes et des oligarchies municipales à leurs intérêts. Ils dominaient par l’usure et aussi par l’exercice de la médecine.
LE CRÉDIT POPUL.AIRÉ EN ITALIE 381
y furent solennellement approuvés. En 1530 à Rome même un mont-de-piété fut fondé par le Franciscain Frà Giovanni Calze ; enfin le concile de Trente fitune obligation aux évêques de les visiter et de les protéger. La victoire ne pouvait être plus éclatante. Ce qui la rendait encore plus complète, c’est que les papes Jules III, Paul III et Pie IV, justement préoccupés d’assurer aux monts-de-piété les fonds suffisants pour qu’ils pussent étendre leurs opérations, avaient autorisé certains d’entre eux à faire figurer, parmi les intérêts passifs ou frais d’administration, un intérêt modéré alloué à ceux qui leur fourniraient des fonds àtitre de rente ; car les dons et fondations étaient insuffisants en présence de la grande extension qu’ils prenaient. Bientôt ils reçurent des dépôts à courte échéance, et pour les attirer, leur payèrent un certain intérêt, correspondant au liicrum cessans que le déposant pouvait éprouver. (1 )
Le discrédit qu’un taux trop élevé d’intérêt et une administration exclusivement bureaucratique a jeté sur les montsde-piété contemporains ne doit point faire perdre de vue l'importance capitale qu’eurent, sur les faits économiques ainsi que sur les doctrines, leur établissement et les controverses que nous venons de rappeler.
Nous n’hésitons pas à leur attribuer en grande partie l’abaissement considérable du taux de l’intérêt qui se produisit à cette époque. Il tombe au seizième siècle à 5 et même à 4 pour 100 en Italie ; dans les pays du Nord, il reste plus élevé ; mais comparativement aux taux énormes du 30 pour iOO et du 50 pour 100, pratiqués encore au siècle pré-
(1) Voy. Endemann, Studien in der romanisch-canonistischen Lehre (Berlin, 1874-1883), t. 1, p. 470-472. — Les monts-depiété qui émettaient seulement des rentes perpétuelles étaient appelés montes non vacabiles, montes irredimibiles : ceux qui se procuraient des fonds en faisant appel aux dépôts ou prêls à terme étaient dénommés montes vacabiles, montes redlmibiles. (Voy. P. de Decker, Etudes s.ur les monts-de-piété de Belgique, P- 12.)