CHAPITRE VII
moins subrepticement. Les monts-de-piélé napolitains, grâce aux puissantes corporations qui les administraient, présentaient au contraire une solidité qui faisait que le gouvernement s appuyait sur elles, et ne pouvait pas les dépouiller arbitrairement. M. Eugenio Tortora, dans la partie historique de son bel ouvrage, montre comment les vice-rois autrichiens ou espagnols s’adressaient à elles quand ils avaient des opérations monétaires à exécuter ; quelquefois aussi ils leur demandèrent des emprunts. Aplusieursreprises on proposa 1 érection d’une banque d’Étatavec monopole. Les vicerois accueillaient favorablement ces projets, qui reposaient tous sur un prêt gratuit ou une grosse somme donnée au be^sor — c’est par là que commença en 1690 la banque d Angleterre, — mais toujours ils durent y renoncer devant le soulèvement-de l opinion ; car les gouvernements d’ancien régime comptaient beaucoup plus avec elle qu’on ne se 1 imagine d’après les formules despotiques des édits.
Les monti napolitains eurent d’autres épreuves. Quelquefois ils eurent des caissiers infidèles; celaarrive à toutes les banques. D’autres fois les administrateurs des 'confréries abusèrent de leur influence pour faire faire des avances trop c^onsidérables et sans garantie à des personnes iosolvables. Plus souA'ent le gouvernement, qui s’immiscait clans leur administration toujours sous de bons prétextes, leur fit des emprunts plus ou moins forcés sous forme de rentes qui ne furent pas remboursées. Mais en présence des procédés qu emploie la troisième république pour se faire faire des avances par la Banque de France, a-t-on le droit dé juger si
severeinent les ministres napolitains du dix-huitième siecle ?
Une société par actions, une compagnie financière aurait vraisemblablement succombé. Les monti résistèrent, et après des pertes considérables, après de grands sacrifices faits à des œuvres de bien public, ils reconstituèrent toujours leur capital. Cette force de résistance, ils la devaient a administration des confréries. Les monts-de-piété de Belgique, qui étaient des institutions publiques, furent moins résistants. Dix ans après leur fondation, en le gouvernement leur fit des emprunts considérables qu il ne remboursa jamais complètement. Le payement des rentes, que les monts-de-piélé avaient émises'en grande quantité pour se mettre dupremier coup sur un grand pied.
LE CRÉDIT l'OPULAIRE EX ITALIE
ne se fit bientôt plus régulièrement, et il leur fallut recourir a des expédients, comme la vénalité des charges d’administrateurs, pour conserver un fonds de roulement (1).
Un autre grand mérite des confréries napolitaines est de n avoir, dans 1 administration des monti, jamais sacrifié l’œuvre du crédit populaire au développement des services commerciaux de l’institution, et d’avoir, au contraire, fait profiter les pauvres des bénéfices réalisés par les aflâires. Partout ailleius, les deux ordres de services n’ont pas pu coexister, et les monts-de-piété qui ont voulu élargir le cercle de leurs opérations au profit de l’industrie et du commerce, ont dévié de leur but primitif. C’est ce qui arriva, au commencement du dix-huitième siècle, à ceux do Belgique. Ce n’était pas sans motifs, dit de Decker, que, vers 1731, le rapporteur d’une demande d’érection d'un nouveau moiil-de-piété disait au conseil privé des Pays-Bas :
« L’expérience, depuiscent ansque les monts sont établis aux Pays-Bas, fait voir <jue la eliarilé et la i>iété ii’y ont pas encore été assez, grandes, puisiiue les pauvres n'en sont pas plus soulagés (jue dans le commencement. ..Surlepiedqu’i's exercent aujourd'luiy, les monts servent indilléremment les pauvres, le'coinmerce, les étrangers elles riches ; on doit les regarder comme des ban(]ues, puisqu’ils sont en ce point sortis de leurs premières lins, et que la chose estconfondue à un point qu’il n’y a qu’une diflerence de nom, de sorte que ce (jui est banque est ajipelé monl-de-piété, et ce qui a été institué pour monl-de-piété est devenu banque (;2). »
En 1788, les bilans des sept monts-de-piélé napolitains donnaient h's résultats suivants: le montanl des prêts sur gages faits avec intérêts s’élevait à 3 :23i3,77 ducats ; ceux faits graliiilemenl, montai-ent à 678 736 ducats. Les deux monts primitifs, le Saevo monte di pietà et le Monte dei poveri étaient les seuls à les faire, et dans leurs slatisti-
Q) De Decker, Eludes hisloriques et critiques sur les monlsde-piété en Belgique, \\\). 183, l'.M,
(2) Les Monls-de-piété en Belgique, p. 176. Vey.. p. 191, un projet Irès ingénieux, présenlé en 1730 pur un sieur Vau den Ker- ('liove, et «jiii ne leudail rien moins ipi à les Iraiisfornier en niuqusins generuux taisant des pcèls sur toutes sortes de uiarcliandises.
CHAPITHB Vil
ques particulières le montant des prêts gratuit dépasse notablement celui des prêts avec inlérél. Ils étaient restés les plus fidèles à l’institution primitive. Les revenus des biens-fonds montaient à ÜTrl 335 ducats, l intérêt des prêts sur gage à 141 933 ducats, l’intérêt des capitaux prêtés à des négociants à 115 095 ducats. Les dépenses d’adiiiiiiistration s'élevaient a 308 050 ducals, cesl-a-dire que l’intérêt des prêts sur gages n’en payait pas même la moitié et que les bienfaits de l’institution restaient dus essentiellement aux fondations pieuses qui lui avaient donne naissance. Les monts-de-piéte avJent en outre donne dans l’année 10‘2 358 ducats en œuvres de bien public, et ils restaient avec un excédent disponible de lll 989 ducats. Quant à ri 111 portance de leurs services comme banques de circulation elle se révèle par le chitfre des ilivers titres de crédits en circulation : 21 421 195 ducats. Les compte courants entre les diverses banques montaient à 5 314 0^9 ducats, soit une circulation fiduciaire totale de 20 705 824 ducats,
c’est-à-dire 119 107 870 francs ( l).
Ce bilan attesle une remarquable activité financière. H montre une fois de plus, contraireim.mt à des préjugés trop répandus, que le catholicisme n*a en rien gêné le développement économique des peuples modernes, et que, tout bien
pesé, les nations catholiques peuvent parfaitemenl supporter la comparaison avec les nations protestantes.
La Révolution vint détruire ces nobles institutions, où le zèle de la charité s’était, par un phénomène unique dans l’histoire, si bien uni à la prodigieuse habileté des Italiens en fait de finances. Les vieux mo«/i furent fusionnés, et la nouvelle institution qui en sortit fut le Banco di^'apol^,x\\\Q banque d’Etat, mais quia toujours cette particularité de ne pas avoir de capital et de conserver quelque chose des honorables traditions du passé. Tout en se mettant à la hauteur des progrès modernes et en ayant multiplié tous les
(1) Le ducat valait en 1788 de 4 fr. 40 à 4 fr. .50. Nous l’avons compté ici a 4 fi*. 4.5.
LE CREDIT POPCLAIRE EX ITALIE
services d’escompte, d’avances sur litres, d’émission de billets, de comptes courants, elle consacre une partie de ses ressources à des œuvres de bien public.
La Banque de Naples n’a jamais cessé d’entretenir un mont-de-piété dans des conditions fort libérales pour les emprunteurs. En 1884, elle a consacré 10 339 3.59 lires aux prêts sur gages (1), chiflre d’autant plus important que, plusieurs années auparavant, elle avait organisé, pour les prêts sur marchandises, un service de warrants analogues à ceux usités en Angleterre et en France, que par conséquent aucun prêt commercial ne figure plus dans ce service. En 1864, elle a créé une caisse d'épargne qui, en 1884, avait pour 23 872 854 lires de dé|)0ts. Au milieu d’une population peu portée à l’épargne, ce chiffre a bien sa valeur. .Mais ce qui est à noter, c’est que, par l’union de la caisse d'épargne et de la grande banque, les épargnes du pays sont employées productivement et vont alimenter sur place le commerce et l'industrie. Tout autre est le système français. Les 2 200 0(M) (M)0 fr. déposés à nos caisses d’épargne ont été s'engloutir dans le goulfre sans fond de la dette tloltante ; ils ont été dévorés au fur et à mesure par l’Etat, et au lieu d’être un capital actif appliqué à la production nationale, ils représentent une nouvelle dette pour les contribuables.
La Banffue de Naples ne concentre pas ses affaires dans le cercle des institutions de crédit et des maisons de commerce dites de premier ordre. Elle ne craint pas de tendre la main aux institutions populaires. Ainsi en 1884, nous trouvons sur la liste des 129 maisons correspondantes, avec lesquelles elle traite sur le pied de la réciprocité pour les encaisse, ments, 0 caisses d’épargne, 73 banques populaires coopératives, 8 banques de crédit populaire et agricole. Ces banques bénéficient en outre auprès d’i7 Banco di Napoli d'un escompte de faveur, c’est-à-dire d’un pour 100 au-dessous du taux courant. Cinq millions de lires sont affectés à ces opérations, inspirées par une pensée de bienveillant patronage.
(i) Le faux de l’intérêt perçu dans les prêts sur gages a été de (j poiu* lOÜ sur les matières d’or et d’argent, de 4 pour lUO sur les vêlements.