CHAPITRE III
les exploiter pour leur propre compte ; la même loi assurait aux serfs du domaine la jouissance de la maison et dujardin (huis) nécessaires à leur existence. »
Kn 18il, M. L(î Play a étudié en Russie, dans les steppes d'Oremhourg, Torganisation agricole d’un grand domaine, la terre de Tachli, basée sur les corvées des paysans serfs et présentant de frappantes analogies avec l’économie rurale des domaines de l’abbave de Saint-(lermaiii-des-Prés, au temps de Charlemagne. Les vingt-quatre manses seigneuriaux de Saint-(iermain-des-Prés ont dans leur dépendance l.()4(* manses tributaires et 71 /losp/ba cultivées par 2.349 ménages de colons, de serfs ou d’iiétes. De même, la terre de Tachli a dans sa dépendance onze villages peuplés par 1,012 tiaglos ou ménages, (diacuu de ces tiaglos, comme la plupart des serfs de Saint-Cerinain, doit trois journées de travail par semaine, réduites par les fêtes à 125 jours de corvée par an.
Ce domaine comprend 7.000 hectares de terres labourables et de prés ; les vingt-quatre manses seigneuriaux do l'abbaye comprennent 0. 421 hectares. Les petites tenures des paysans de Tachli forment 25. 400 hectares, celles des colons et serfs de Saint-Cermain 17,112 hectares. Lnfin, les bois et les terres vagues qui sont sous l’administration directe du seigneur, mais sur lesquelles les tenanciers ont des droits de jouissance fort étendus, comprennent dans la seigneurie de Tachli 134,000 hectares, dans les 24 fiscs de Saint-Germain 197,750 hectares.
Les deux domaines sont cultivés selon un assolement triennal très pri.nitif, et le nombre des jours de corvée exigibles sur l'iin et sur l'autre correspond juste au travail nécessaire pour donner chaque année deux cultures à un tiers du domaine destiné au grain d'hiver, et une culture à un second tiers destiné au grain de printeimis. A Tacidi, un grand nombre de dooroviés ou serfs domestiques fournisnissentles mains-d'œuvre supplémentaires, gardent les moutons, exercent divers métiers, comme les proveudarii et les femmes des gynécées de l’abbave.
Enfin, pour compléter la ressemblance, le seigneur de Tachli distribue chaque année aux serfs paysans 100 abroks, qui font passer ces })rivilégiés dans la classe des gens à redevances lixes. Us correspondent aux cultivateurs censitaires et artisans à reih'vancos, cliefs de métiers, (jiii
LA FORMATION DE LA SOCIÉTé DU Vil'’ AU IX® SIÈCLE 171
sont établis aussi en certain nombre sur les terres de l'abbaye.
La concordance si exacte de ces chiffres a sa raison d être dans l’identité du système de culture et du régime social. Ce rapprochement inattendu nous semble contrôler utilement les deux documents. Il montre avec quelle exactitude M. Le Play a, dans ses lointains voyages, observé les faits dont il a tiré de si importâmes déductions ; il rend également hommage à la conscience avec laquelle M. (luérard, ce modeste érudit, a dépouillé les anciens monuments de notre histoire. On peut bien dire pour lui aussi que sa longue patience a été du génie.
La coutume locale qui régit la terre, au moyen âge, a son origine dans la juridiction domestique. Le seigneur, quand il habite, et, en son absence, un intendant appelé Jm/cx (notez ce terme expressif), rend la justice et administre la terre. 11 est assisté par un certain nombre d’employés pris parmi les serfs ou les colons de chaque terre et à qui on donne le nom générique de minisUriales. Ce sont : le major, les juuiores, les decani, les foreslarii. Ces humbles fonctionnaires font exécuter les corvées, perçoivent les redevances et surveillent l’exercice des jouissances communes accordées aux tenanciers. Il y a là le germe d’une première organisation des campagnes. Selon l’opinion de M. Aucoc, beaucoup de nos sections de commune dérivent historiquement des anciens fisci de l’époque carolingienne.
Les minisieviales ont un manse généralement plus grand ou un peu moins chargé de redevances que ceux des colons. Quelquefois ils retiennent une part des redevances recueillies par eux.
Le seigneur est obligé de tenir ses audiences en présence des serfs. La rédaction des Polyptiques n’est pas l’œuvre du seigneur seul, elle se fait contradictoirement avec les tenanciers, même avec ceux des tenures serviles.
Les serfs ont du reste à côté d’eux les hommes libres que nous aurons occasion d’étudier et, en s'inspirant de leur
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I situation, ils cherchent à défendre leurs droits. En 828, les
colons de la terre d’Antoigné ayant cru que l’abbé de Cor- ; meri, dont ils dépendaient, aggravait leurs charges, le citè-
rent au tribunal de Pépin, roi d’Aquitaine, et l’abbé fut obligé, pour gagner sa cause, de prouver que rien n’avait été changé à la loi de la terre et qu'il n’exigeait rien de plus que ce qui avait été porté au Polyptique rédigé en 801 sous l’abbé Alcuin.
; Comme on le voit, c'est la coutume qui fait loi, et non
l’arbitraire du seigneur. Cet arbitraire était d’autant moins : à craindre que les tenanciers, les serfs eux-mêmes parfois,
prenaient part à l’administration de Injustice locale.
D’après le Polyptique de Saint-Maur des Fossés, les gens J soumis à la capitation de quatr<i deniers, étaient obligés
il chaque année de venir à trois audiences tenues au manoir,
en apportant avec eux leurs petits présents, euloijiæ.
:j A Saint-Germain-des-Prés, le Polyptique, dressé par ordre
j de l'abbé Irminon, fut, pour cba([ue lise, rédigé contradic-
i toirement avec les colons et les serfs, dont l’attestation sous
serment est soigneusement relatée.
Cependant il ne faut pas croire ([u'aucune difficulté ne se produisit alors dans le monde du travail. Cbarle le Chauve, eu 8()i, dut s’occuper d’un refus à peu près général des serfs de transporter de la marne sur les terres des domaines. C’était, disaient-ils, un changement, car on n’avait commencé à marner qu’à l’époque de Charlemagne. L’empereur donna tort aux serfs, car le marnage était une amélioration agricole utile à tous. Remarquons en passant qu’à toutes les époques il y a eu des gens que le progrès économique a dérangés dans leurs habitudes et (iiii s'en sont plaints.
Un demi-siècle auparavant, sous Charlemagne et Louis le Débonnaire, les serfs de la Flandre forment entre eux des conjurationcs que les empereurs interdisent. Ils s’organisent pour lutter contre les grands propriétaires et constituent des guildes; ce sont peut-être les avant-coureurs de l'émancipation des communautés rurales, comme l’a pré tendu Augustin Thierry. C’est plutôt, selon nous, la preuve que le régime du servage n’a pas toujours été un régime de paix sociale et d'harmonie complète : mais il n'était pas plus un régime d'abus atroce de pouvoir et de profonde misère. M. Guérard, le sagace érudit, a porté sur cette époque un jugement équitable (jue les travaux ultérieurs de l’érudition
LA FORMATION DE LA SOCIÉTÉ DU VlU AU IX® SIÈCLE 173
ont confirmé, lorsqu'il a dit : « Sous le règne de Charlemagne la classe des colons jouissait, au moins dans les terres ecclésiastiques, de plus d’aisance que n'en jouit celle de
nos paysans dans quelques-unes de nos provinces, et, sous le rapport de l’agriculture et de la population, le Palaiseau du ix'"« siècle avait peu de choses à envier au Palaiseau
du XIX"*''. »
UNE MUNICIPALITÉ DU MIDI DE LA FRANGE DE L'ÉPOQUE ROMAINE A 1789 SISTERON (1).
La méthode d’observations monographiques qui, appliquée aux laits contemporains, a donné des résultats si précieux, est non moins féconde (piand on la transporte dans le champ des recherches historiques. Ce n’est même que par elle qu’on arrive à une connaissance précise et vraiment utile des temps qui nous ont précédés. Si on veut de primeahord les étudier dans leur ensemble, on est éhloui par le fracas des guerres et des révolutions: les mœurs, les idées, tout le fond des choses échappe. Pour le saisir, il faut entrer dans le détail, interroger les documents du temps, ceux surtout qui n’ont pas été écrits pour la postérité, mais qui, destinés à satisfaire des besoins pratiques, en demeurent l’expression sincère et authentique ; il tant observer un à un les membres du corps social, voir à l’amvre tout ce qui avait autrefois une vie propre, les familles, les corporations, les villes surtout, dont les archives si abondantes ne laissent que la peine de puiser. Aujourd’hui que la centralisation a jeté toutes choses dans un moule uniforme, on s’étonne de la liberté et de la spontanéité propres aux institutions du moyen âge, et l’on est tenté de se demander si, au milieu de cette diversité, les études d’histoire locale permettent d’arriver à des conclusions générales.
(i) Essai sur lliisloire mMnicipalc de Sisteron, par M. E. de Laplane. Ouvrage couronné par TAcadémie des Inscriptions et l)elles-lettres dans la séance du 10 août 1838, 1 vol. in-8'\ 1810. — Histoire politique et morale de Sisteron par le même, 2 vol. in-8^ 1848.
On y arrive cependant et très légitimement; car si 1 ancienne société jouissait dans l’ordre politique et économique d’une liberté presque anarchique, la plus puissante unité régnait dans l’ordre moral. La chrétienté formait alors une immense communauté, au sein de laquelle les barrières de nation à nation étaient beaucoup moins marquées que de nos jours ; et grûce à l’emploi universel du latin, comme langue de la science et des allaires, les idées ciiculaient d’un bout à l’aulre de l’Europe avec une puissance de diffusion à laquelle l'imprimerie elle-même n’a pu atteindre. Mais surtout les peuples, façonnés par l’Eglise, trouvaient dans son enseignement une direction suprême. La théologie morale discutait et établissait toutes les bases de l’ordre social : la sainteté et l’indissolubilité du mariage, l’autorité des parents, mais en même temps l’indépendance morale des enfants dans les actes les plus importants de la vie, le respect de la propriété et des fondations, celui desconventions et des actes de dernière volonté (Y. le corpus juris cauonici). Les grandes vérités politiques étaient également de son domaine; en enseignant que le pouvoir des princes vient de Dieu etestindépendantdans son principe de la volonté des sujets, elle établissait avec non moins de force que ce pouvoir leur est donné seulement pour le bien de l’Etat, et qu’il devient tyrannie s'il se retourne contre sa lin, ainsi que le montre la distinction de saint Thomas sur les diverses espèces de tyrannie. Après cela, et sous la sauvegarde de l’action incessante des papes et des conciles, on pouvait ouvrir le champ à toutes les libertés politiques ; on pouvait laisser chaque famille, chaque cité vivre avec ses idées, ses mœurs, ses- coutumes librement formées ; elles étaientconstamment ramenées à l’unité par des principes communs et supérieurs. Là est le. vrai caractère de ces temps, et ce rôle du catholicisme ne peut être méconnu sous peine de perdre absolument l’intelligence de dix siècles de notre histoire.
On comprendra mieux encore comment des monographies sont le meilleur moyen d’étudier les municipalités du moyen âge, si on considère la simplicité des éléments qui ont concouru à leur formation. Ils se ramènent à trois ;
1. L’élément germanique, qui représente la sauvage liberté des forêts, mais aussi la conquête, et d’où plus tard sortit la féodalité. Après s’ètre répandu comme un torrent sur