CHAPITRE V
pays toulousain (1), et elle atteste Tunion étroite qui régnait entre la noblesse de second ordre et les classes populaires. M . Limayrac en cite un autre exemple très important tiré de l’histoire municipale de Cahors en 1247-1249. Nousmême, dans des leçons faites à TUniversité catholique de Paris eu 1882, nous avions insisté à la fois sur le nombre considérable des nobles de second ordre, chevaliers et donzels n’ayant dansleurs fiefs que la basse justice ou môme seulement Injustice censuelle, que l’on trouve au moyen âge dans les petites villes du Midi. Avec dom Vaissette, nous les avions montrés très rapprochés socialement des bourgeois et marchands. Ce qu’il y a de particulier a Castelnau de Montratier, c’est que jusqu’en 1789 le peuple a défendu comme un de ses privilèges les plus chers le droit d’avoir des consuls nobles, contre les intendants et les Parlements.
Encore au xvnr siècle bon nombre de familles nobles résidaient dans le pays et s’honoraient de remplir comme un devoir social les fonctions du consulat, tandis que les barons de Castelnau vivaient à la cour, ün ne saurait trop redire que le moyen âge et même l’ancien régime, malgré des explosions accidentelles d’antagonisme, ont été des époques de paix sociale. Nous ne savons pour quelles causes, depuis le XIII® siècle jusqu’à la fin, les barons de Castelnau ont presque toujours été en conflit avec le consulat ; mais c’est un pur accident, ces débats n’entraînaient aucune lutte de classe. M. Limayrac fait remarquer très justement que les constitutions du moyen âge, en garantissant des droits spéciaux, des privilèges, selon l'expression du temps, à chaque groupe social, lui donnaient une satisfaction telle, qu’il n’était nullement tenté de chercher le renversement des autres groupes ; il tendait seulement à élargir sans cesse ses avantages particuliers. Les conflits ne présentaient jamais un caractère général.
Le savant historien de Castelnau établit que, jusqu’à la Révolution, l’union la plus complète n’a cessé de régner entre la nol)lessse et la bourgeoisie. On ne trouve, dit-il qu’un très petit nombre de procès entre, les possesseurs des arrière-fiefs et les habitants. Liis droits seigneuriaux,
à en juger par un état qu’il donne des revenus de la baronnie en 1775, ainsi que ceux de deux fiefs en 1715, étaient fort peu onéreux, et, comme ils remplaçaient une grande partie des impôts payés aujourd’hui à l'État, la condition des cultivateurs était sous ce rapport meilleure que de nos jours.
Mais nous avons anticipé sur l’ordre des temps. La charte de 1291 voulait que les consuls non nobles lussent pris parmi les bourgeois et les marchands. Ses termes excluaient les cultivateurs et les artisans. La sentence arbitrale du cardinal du Pouget en 1343, ouvrit à ces derniers l’accès du consulat. On voit par là : 1“ que dans le haut moyen âge les marchands et les bourgeois formaient un ordre distinct du peuple, et la distinction a duré lontemps encore (I) ; 2® que ces classes inférieures avaient crô rapidement en richesse et en importance, tandis que les familles bourgeoises vivant noblement tendaient de plus en plus à s’élever à la noblesse. M. Michel de Castelnau a suivi celte évolution sociale de siècle en siècle dans la petite ville de Sainte-Eulalie d’Ot, avec une précison qu’on s’attendrait difficilement à rencontrer pour une époque si éloignée de la nôtre (2).
RÉGIME nu TRAVAIL ET INSTITUTIONS SOCIALES.
Une grande lacune existe sous ce rapport dans le volume de M. Limayrac; mais il n’en est pas responsable. Les coupables sont les vandales révolutionnaires qui, en 1793, ont brûlé toutes les archives de la ville. Il nous dit seulement que, dans la baronnie, l’industrie de la draperie avait pris au XV® siècle un certain développement; les campagnards peignaient et filaient les laines qu’ils vendaient sur le marché de Castelnau aux fabricants de cadis de Montauban et d'Albi; cette industrie a disparu à la fin du siècle dernier. Nous pouvons heureusement suppléer à la perte des archives
(l) V. notamment les coiiluines de la ville de l'Isle-Jourdain dans la Nouvelle Revue historique de droit de 1881.
(1) V. le Traité des ordres et dignités, de Loysean, au commencement du XVII® siècle.
(2) Une châtellenie dans le Uouergue, p. Gd à 74, et article dans la Réforme sociale du 1®>' août 1882.
CHAPrTRE V
lie Castelnau, grâce aux travaux de M. Galabert, que nous avons déjà eu l’occasion de citer. On est émerveillé de voir tout ce qu’un modeste curé de campagne a su tirer des archives des petites villes du bas Quercy, voisines de son presbytère, Verdun, Caylus, Saint-Antonin. Nous lui devons une série d’études, aussi remarquables par le charme du style que par leur précision, sur l’instruction publique au x\e siècle, sur les associations rurales, les confréries pieuses et de charité, qui groupaient parfois des gens de toutes les conditions, sur les mœurs chrétiennes du xv® siècle, sur le nombre des prêtres dans les campagnes (1). Les corporations proprement dites n’existaient pas dans ces petites villes. A Castelnau, deux boucheries furent érigées en monopole en l i<>7, uniquement sous la pression d'une nécessité lîseale ; mais dès le xiv® siècle des confréries groupaient dans toutes ces bourgades les marchands ou les artisans exerçant des métiers analogues, et leur assuraient les bienfaits de l’association professionnelle, sans les graves inconvénients du monopole et de la réglementation légale. Rien n’est intéressant comme ces tableaux des mœurs d’autrefois: ils nous montrent dans l’esprit chrétien le secret do la supériorité intellectuelle et morale qu’avaient les classes rurales et les artisans de l’ancienne France.
Le droit d’aînesse était pratiqué dans les testaments de la bourgeoisie au xv® siècle, selon M. Galabert; quant aux roturiers ou paysans, ils pratiquaient généralement dans cette région le partage égal, mais en corrigeaient en partie les etléts au moyen des mariages par échange.
M. Rauzières, dans la /{éformp sociale du 1®'‘ décembre 1885, montre au xvii® siècle l’instilution d'héritier pratiquée dans une famille de ménagers; M. de Castelnau fait la même constatation pour les métayers du Rouergue au siècle suivant. Les hal)itudes de transmissinn intégrale se sont propagées dans l’ancien régime du haut en bas de l’échelle sociale, si l’on peut ainsi parler.
(Juehjues indications éparses dans les titres de la baronnie, analysés par M. Limayrac, confirment pleinement ce
(l) Ces études ont pîirii de 1881 à 188') dans le Biillelin de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne à Montauban. Quelques-unes ont été tirées à part.
que dit M. (ialabert du grand nombre de prêtres dans les campagnes, au xiv® et au xv® siècle, Jusiju’aux bouleversements causés par les protestants. Us étaient dotés au moyen de chapellenies. Ce genre de fondations remplaçait les larges dotations monastiques des grands seigneurs du haut moyen âge. La première que cite M. Limayrac est de 1283 et depuis elles s’étaient considérablement multipliées, car elles étaient accessibles à la bourgeoisie et à la noblesse de second ordre. L’Eglise avait réparé sous cette forme une partie des pertes que lui avaient fait subir les inféodations de dîmes aux époques troublées du x® et du xi® siècle.