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LA TRANSFORMATION DES CONDITIONS ÉCONOMIQUES EN EUROPE

Le seizième siècle, est une époque aussi troublée que la nôtre. La société est aux prises avec des problèmes économiques nouveaux.

Les finances publiques ont pris un développement inconnu aux âges précédents et les rentes constituées par l’Etat et les villes deviennent un élément des fortunes privées. A côté des fabrications domestiques et des métiers urbains organisés généralement en corporation, s'élèvent tes usines hydrauliques ; le travail des femmes et des enfants commence à être utilisé dans certaines industries. Dans les campagnes, la dissolution des rapports basés sur le régime seigneurial amène une assez grande instabilité des populations ; dans les villes, qui prennent à ce moment un développement nouveau, le paupérisme commence à se montrer. En Angleterre, Henri VllI, Edouard VI et Elisabeth rendent leurs terribles édits sur les vagabonds, et établissent la taxe des pauvres. En Allemagne, après la guerre des paysans de 1325, Luther et Mélanchton poussent au rétablissement du servage, qui, depuis deux siècles, était en voie de disparition, et, partout les princes et les villes édictent les lois d’établissement, qui font peser, sur l’ensemble des classes

(1) Résumé des leçons faites à fUniversité catholique de Paris en 1885 et 1886 ; publié d'après les notes de M. Claudio Jannet, dans la Gazette de France, par les soins de M. Victor Taunay.

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populaires, un servage administratif très oppressif pour la liberté individuelle. L'honneur de la France, et généralement des pays catholiques, est d’avoir résisté à cet entraînement et sauvegardé la liberté civile acquise, depuis des siècles, aux paysanscomme aux artisans: elle alutté contre les nouvelles formes de la misère, par cet admirable renouvellement de la charité chrétienne, qui a sa plus haute personnitication dans saint Vincent de Paul.

Le commerce international commence à' prendre, à la suite de la découverte de l'Amérique et de la route des Indes, une grande importance, et deux systèmes se posent dès lors dans les discussions des publicistes : celui dé la liberté et celui de la réglementation.

Mais la grande question économique du seizième siècle est la rapide dépréciation des espèces monétaires, qui se précipite à partir de l’exploitation des mines de Potosi et, dans l’espace de soixante ans, réduit des trois quarts la puissance d’acquisition de l’argent, en d’autres termes fait quadrupler les prix de toutes les choses.

Les fortunes anciennement acquises, qui consistaient en partie en rentes et redevances en argent, furent réduites à rien. Le patrimoine de l’Kglise fut considérablement diminué, et une multitude de fondations charitables, d’hospices, disséminés dans les campagnes, durent, à la lin du siècle, être réunis aux hôpitaux des villes.

Les pouvoirs publics eurent à intervenir dans cette grande perturbation, pour régler les remboursements des rentes anciennes nu leur conversion. Les souffrances occasionnées pendant deux générations par l’aftlux subit de cet argenl,.vi tiniversell ornent désiré par tous, selon la formule économique, ne peuvent se comjiarer qu’à la crise dont toute l’Europe occidentale est aujourd’hui atteinte, par le développement rapide de la production agricole et manufacturière dans les pays neufs.

A tons ces éléments de trouble venaient s'ajouter les principes anarchiques jetés dans le monde par le protestantisme. Après que les novateurs eurent sapé l’autorité de 1 Eglise, 1 autorité civile et le droit de propriété furent également discutés. De sanglantes insurrections de paysans en Allemagne et en Angleterre, des mouvements en France moins violents, mais dérivant du même principe, furent la consé(juence de la surexcitation donnée à toutes les cou-

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voitises, par la spoliation du patrimoine de l’Eglise et des confréries dans les pays qui avaient adopté la réforme. La répression en fut terrible et contribua à faire prévaloir l’absolutisme.

Sans doute, avant môme le protestantisme, le gouvernement représentatif et le système des assemblées nationales étaient battus en brèche dans toute l’Europe par les légistes. Mais en Angleterre et en Allemagne, les princes protestants ne rétablirent pas les libertés publiques : elles n’ont été restaurées dans le premier de ces pays que plus tard, sous l’intluence de causes très diverses. Partout où il a triomphé, le protestantisme a pour deux siècles déprimé les libertés civiles et fait prévaloir un mépris du pauvre inconnu aux âges catholiques. Tel fut son premier et principal résultat.

La science historique a mis aujourd'hui hors de discussion la haute valeur des institutions économiques du moyen âge et constaté l’harmonie sociale qu’elles avaient réalisée. Les socialistes comme Karl Marx et Hvndmann, s’en font même un argument pour attaquer l’ordre économique, et colorer leurs sophismes contre le rôle du capital dans la production moderne. Certains conservateurs allemands de leur côté prétendent que la vraie cause de la Réforme protestante est la désorganisation de l’ancien régime économique fondé sur la communauté villageoise, les rapports seigneuriaux et les corporations de métiers. Quant à la révolution du dix-neuvième siècle, elle est selon eux le résultat de l’introduction des machines dans l’industrie !

Ce sont là des exagérations. Sans doute les difliciiltés économiques ont facilité la propagande des agitateurs au milieu de populations souffrantes; mais les causes du protestantisme, sont essentiellement religieuses et morales.

La transformation éconoiniqiu' et sociale qui s’est opérée en Europe au xvi*^ siècle sous l’intluence des progrès réalisés à l’époque des Croisades, a amené, d’une part, la dissolution du régime seigneurial par le fait de l’émancipation générale des travailleurs ruraux ; d’autre part la modification du système des corporations, par suite de la création de nouvelles industries et du changement des courants commerciaux.

En effet, dès le milieu du quatorzième siècle, la vie économique, qui se localisait jusque-là dans la seigneurie ou

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l’enceinte de la ville, commençait à s’étendre et à comporter des relations plus étendues. De là la formation des unités nationales compactes, (|ui se réalisent dans le cours du (juinzième siècle. La France, les Etals de la maison de Bourgogne, les Etats souverains de l’empire d’Allemagne, l’Espagne, formée par l’union de l’Aragon et de la Castille, les principautés italiennes s'élèvent à la place du morcellement féodal des âges précédents.

En même temps, le sentiment de la nationalité s’éveille, et les peuples ont l’intuition d’organisations économiques embrassant, dans une solidarité commune, l’ensemble de la nation. En France, l’idée d’une législation économique nationale, entrevue par Charles V, est poursuivie par Charles VII et Louis XI, qui, en faisant rédiger les coutumes, ont pour but de préparer l’unité législative. Les Valois ébauchent tout un système d’économie nationale.

Mais le développement social ne se produisait pas avec la même allure sur tous les points de l’Europe, ni môme dans toutes les provinces de la même nation. De là, les résistances très énergi(}ues de la vie économiijuo locale, jusqu’au dix-huitième siècle, et, dans certains territoires reculés, la persistance, jusqu’au seuil des temps modernes, d’institutions abolies partout ailleurs depuis longtemps, comme la mainmorte dans les montagnes de la F'ranche-Comté.

Dans ces nàtions, qui veulent vivre d’une vie commune, le pouvoir royal prend une grande importance. Il s’élève d’autant plus que la démocratie urbaine, qui s’était affirmée au quatorzième siècle à peu près dans toute l’Europe, sous Fintiuence de la richesse acquise de bonne heure parles villes et de certains courants d ' l’enseignement scolastique, avait partout misérablement avorté dans l’oppression du capital et le déchaînement des éléments inférieurs de la société.

11 faut, dans le développement de la notion de l’Etat au quinzième siècle, faire une part à la scolastique, qui a toujours maintenu la tradition de la mission supérieure du pouvoir chrétien au milieu du fractionnement de la féodalité et qui a inspiré une multitude d’écrivains politiques, depuis Jean de Salisbury et saint Thomas, jusqu’à (lerson et au chancelier Fortescue.

Parallèlement aux scolasti(iues, les légistes agissaient sur l’opinion et la politique. Il faut distinguer leur action sur le droit civil, éminemment favorable à la liberté et à la pro-

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priété roturière, de leurs doctrines en matière politique, qui ont abouti au césarisme. Parmi eux les plus coupables furent les qui appliquèrent la rigoureuse méthode juridique aux institutions coutumières du-passé imprégnées essentiellement d’équité et de modération, et en firent sortir un déplorable système d’oppression fiscale.

Mais, tandis qu’en Angleterre et en Allemagne les suites des mouvements des Lollards et des Hussites avaient amené une incontestable corruption des hautes classes à la fin du quinzième siècle, en France les mœurs privées et publiques valaient mieux que les doctrines propagées par certains , légistes, et qui du reste étaient loin d'étre universellement admises.

La royauté restait profondément empreinte du sentiment de ses devoirs chrétiens. Témoin ce magnifique préambule d’une ordonnance d’Henri II, en 1.557 :

« Comme nos prédécesseurs et progéniteurs très chré- « tiens roys de France, ayant par actes vertueux etcatho- (( liques, chacun à son endroit, monstré par leurs très « louables elTects qu’à droit et bonne raison le dit nom de « très chrestiens, comme à eux propre et péculier, leur « avoit esté attribué, en quoi les voiilans imiter et suyvre,

« et ayans par plusieurs bons et salutaires exemples tes- « moigné la dévotion qu’avons à conserver et garder ce tant « céleste et excellent tiltre, duquel les principaux effects « sont de faire initier les créatures que Dieu envoyé sur terre « en nostre royaume, pays, terres et seigneuries de nostre « obéissance, aux sacrements par luy ordonnez ; et quand « il luy plaît les rappeler à soy, leur procurer curieusement « les autres sacrements, pour ce instituez, avec les derniers « honneurs de sépultures... »

Quoique les F]tats généraux ne s'assemblassent pas périodiquement, la France avait une constitution qui offrait aux libertés pratiques, aux droits réels de chaque citoyen, des garanties autrement sérieuses que le gouvernement des assemblées n’en assure à nos contemporains.

Claude de Seyssel, évêque de Marseille, qui écrivait sous Louis XII, 'dit qu’en F'rance « l’autorité du roi est réfrénée par trois freins : la Religion, la Justice et la police ». Il les considérait « comme la chose principale pour la conservation et augmentation d’icelle monarchie ; le chef et tous les membres sont réglés par si bon ordre qu’à grand’peine

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I)eiit-on venir à grande dissension et dissonance »; aussi estil nécessaire « d’entretenir nos trois freins par lesquels la puissance absolue est réglée. »

« 11 est très requis et nécessaire que quiconque en soit « Roy face connaître au peuple par exemple et démonstra- « tion actuelle et extérieure qu’il est-zélateur et observateur « de la foi et religion chrétienne, et veult l’entretenir et « augmenter de son pouvoir. Car si le peuple avait autre « opinion de lui, il le hayrait et par aventure lui obeyrait « mal... Or, vivant le Roy\(à tout le moins par apparence) « selon la loi et religion chrétienne ne peut guère faire « choses tyrranniques, et s’il en fait quelqu’une, il est loi- « sible à un chascun prélat ou à autre homme religieux « bien vivant et ayant estime envers le peuple de lui « remontrer et incréper, et à un simple prescheur le « reprendre et arguer publicquemnt et en sa barbe. Et si « on ne l'oserait le Roy bonnement pour cela maltraicter « ne lui métfaire, encore qu’il en eut la volonté, pour non « provoquer la malveillance et indignation du peuple. »

Par la justice, Seyssel entend les parlements et leur autorité ; par la police, les ordonnances môme des Rois, « qui ont été gardées par eux si longtemps » et il conclut en disant « que cette modération et refrénation de la puissance absolue des rois est à leur grand honneur et protit. » L’affectueuse familiarité dans laquelle les rois de France vivaient avec leurs sujets de tout rang excitait l’admiration des ambassadeurs vénitiens. La France était vrainement le pays le plus plaisant au monde, comme on disait alors : c’est-à-dire que la liberté civile y était plus assurée et les rapports sociaux plus bienveillants que chez tous les peuples voisins. Ce caractère populaire de la royauté, conservé . malgré leurs défaillances par les Valois, et dont Henri IV était si admirablement pénétré, en se combinant avec l’énergie de foi chrétienne dont la Ligue fut la grandiose manifestation, devait sauver la France au milieu de la terrible crise causée par les guerres de religion.

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