CHAPITRE VI
lion de manouvriers reslail complètcmcnl en dehors du régime cor|3oralif.
A la différence de l’Allemagne, où aux xv'^ el xvi® siècles les corporations similaires des dilférentes villes se fédéraient entre elles, les corporations restent en France limitées à l’enceinte d’une ville. On pourra ajouter quelques faits nouveaux aux rares spécimens de Corporations régionales ou même nationales dtqà connus ; mais leur caractère n’en restera pas moins d’avoir été essentiellement locales.
La concurrence qui se produisait sur les foires, entre les jiroduits des corporations et ceuxdes fabriques rurales, existait aussi entre les corporations similaires des dilférentes villes. A Paris, il y avait aux halles centrales des étaux pour toutes les villes drapantes du royaume. La •concurrence avait donc une large action dans cette organisation industrielle si complexe et si ditférente de celle sous laquelle nous vivons. Cette heureuse rivalité industrielle des différentes villes triompha, plus d’une fois, des aveuglements de la routine et de l’intérêt local mal entendu.
Il convient d’ailleurs de distinguer deux t}'pes fort dilférents de corporations: les confréries jirofessionnelles dn 3Ii(li de laFraiice, qui sont nées spontanément au milieu de populations où la liherté municipale, commela liberté civile, était fort ancienne ; et les corporations Jurées des villes du Nord, où l’influence du système féodal s’est fait jiliis lourdement sentir.
A Marseille, à Nîmes, ;i Arles, à Montpellier, à Aix, à Limoges, iiljyon, les confréries professionnelles s’interdisent expressément tout monopole ; les maîtres et les ouvriers n’y sont séparés que par la dilférencc de leur position, la maîtrise ne constitue pas un grade distinct ; elles n’ont pas de juridiction autre qu’un arbitrage volontaire, et ne peuvent pas proscrire le travail de ceux qui n’en font pas partie. La grande et si honoralde corporation des Portefaix de .Marseille est encore aujourd’hui un modèle vivant de ces libres confréries professionnelles. Dans ces villes, les serruriers, les orfèvres, les apotliicaires ont seuls des maîtrisesjurées, à cause (le rintérètpiibüc engagé dans cesprfdessions toutes s[)éciales. En 1511, Lyon envoie un ambassadeur auprès de Louis Nil, pour em])ècher rétablissement du système des corporations jurées du .Nord.
La, en effet, la corporation a de boaue heure un caractère
LA CRISE DU XVie SIÈCLE
de mon(3pole très accentué. Dès le tempsde saint Louis, certains métiers achetaient du roi. Dans les professions dont 1 accès était libre, il y avait, dès cette époque, des gardes ou jurés, investis d’une juridiction qui leur donnait le droit de visiter les ateliers, et de poursuivre ceux qui travaillaient au mcHier sans faire partie de la corporation. Au quinzième siècle, le long temps d’apprentissage, l’obligation coûteuse du lestage comme compagnon, enfin les droits
généralementélevés dus pour devenir maître — toutes choses dont, la plupart du temps, le fils du maître était dispensé, — constituèrent les maîtrises en sorte d’offices, dont les titulaires qui les avaient payées chèrement, entendaient tirer le plus de profit possible.
Les communes qui possédaient la seigneurie pouvaient éi iger une profession en inetier Juré \ mais le pouvoir royal s’en réserva bientiM le droit. Au temps de Charles VII, il n’y avait que dix-sept villes Jurées ; et encore dans ces villes beaucoup de métiers étaient libres. Depuis ce prince, constaniment on voit les maîtres de métiers présenter une requête au roi pour se faire ériger en métier juré, et pouvoir ainsi détruire le travail libre, qui se'développait à coté d’eux. Ils invoquent naturellement rintérét public ; on peut les croire quand il s’agit des fabricants d'armures, mais que dire des vanniers de Paris qui, en 1467, se plaignent de ce que jusqu alors on n’eut pas fait attention à la fabrication de leurs paniers, ou des fondeurs de métaux de Limoges qui, en 1597, prétendent ap\e la divinité, la majesté elle public jmurraient étreoffensés.si leur métier restait libre ? Charles V, dans le préambule d’une .ordonnance de 1358, constatait que « ces ?u‘glements sont faits plus en faveur et profit « des personnes de chacun métier que pour le bien com- « mun. y> Les successeurs de ce grand et sage prince furent moins clairvoyants. En effet, les lettres d’érection en métier juré étaient obtenues moyennant finances ; or, depuis Louis NI, les besoins du fisc s’accroissaient constamment et poussaient aux expédients les plus fâcheux.'
Une classe de légistes, qu’on appelle les feudistes, s’appliquaient surtout a faire sortir des principes dès lors surannés du droit féodal, toutes sortes d’exactions fiscales. Ce sont eux qui, en 1581, proclament que le droit de travailler est une concession du prince, vt qui, dès le quinzième siècle, soutien-
CH VPITHK VI
lient ([Il ciuciuie iissüciiitiûn professionnelle ne peut se former licitement sans lettres patentes !
Malheureusement on voit an quinzième siècle se développer un puissant préjugé en faveur de la réglementation, et il ira encore en s’accentuant au seizième et au dix-septième. La multiplication des offices vénaux de judicature et de finance en est une manifestation.
Une fois entré dans la voie de la réglementation de l’industrie, on ne s’arrête pas quand on veut. Le Chiftelet, le parlement et la royauté étaient sans c(?sse obligés d’intervenir, pour régler les procès incessants des corporations, pour trancher, souvent fort mal, les difficultés soulevées par les changements dans le goût des consommateurs ou dans les procédés mécaniques. Le principe de la délimitation dos métiers amenait I oppression des artisans, qui ne trouvant pas à vivre d’une seule profession essayaient d’en unir deux. C’est en vertu de ce principe que l’on prohibait le contrat de prix faits, par lequel un maçon s’engageait à livrer une maison les clefs à la main.
Les corporations seraient peut-être encore debout, si,- au lieu de se laisser envahir par les funestes principes du monopole et de la réglementation, elles avaientemprunté aux villes du Midi leur sage combinaison de la liberté du travail avec le principe fécond du groupement des-bommes ilc même profession sous 1 égide de la religion. Ces villes, qui ont échappé aux abus de 1 ancien régime en décadence, sont aussi celles où les classes populaires sont restées le plus attachées aux glorieuses traditions de la monarchie nationale.