CHAPITRE VI
bourgeoisie, écartée du pouvoir, objet delà haine du peuple, est chaque jour en danger d’ètre pillée; les républicains, ennemis des Médicis, craignent que l’excès du désordre ne les ramène au gouvernement.
« Les riches enlin, irrités d’étre imposés sans cesse arbi- « trairement pour les finances de la commune, appelaient de « tous leurs vœux un gouvernement quelconque sous lequel « ils ne fussentplus détruits dans leur fortune. Le peuple lui- « même, fatigué des taxes dont on le chargeait comme autre- « fois, inquietde la suspension des paiements du J/o>//eet de « la révolte d’Areggio, comprit enfin clairement rjuela cité, « si elle ne prenait pas un régime meilleur, marchait vers sa « chute. »
Le rétablissement des Médicis, imjiosé par Charles Quint, fut la conséquence fatale de ce débordement de la démocratie. Aussi bien, l’heure de la décadence avait sonné pour les villes italiennes, même avant que la découverte de l’Amérique et de la route des Indes par le cap de Bonne Espérance eût transporté, sur les rivages de l’Atlantique, le centre de gravité du monde économique,
La conquête ottomane avait fait perdre à Gènes et à Venise leur empire colonial, et leur avait arraché du même coup le commerce lucratif (ju’elles faisaient avec le Levant et avec l’Egypte. Hélait réservé à Fran^tois I*”’, grâce au prestige que la France avait acquis, de renouer les relations commerciales de l’Occident avec ces pays. D’autre part rAlleniagne, l’Angleterre, la France, qui avaient été pendant des siècles dans la dépendance économique des Florentins et des Vénitiens, tendaient a devenir à la fin du quinzième siècle des peuples manufacturiers. En France, depuis Louis XI, nos rois se préoccupaient de développer les forces productrices de la nation.
Les villes italiennes perdaient leur monopole manufacturier par la force des choses. Pour que, dans ce monde économique renouvelé, elles conservassent une place, il eût fallu une vigueur morale que la corruption des mœurs privées et publiques causée par la Renaissnnce, leur avait fait perdre. C’est une grande leçon |)Our b's peuples occidentaux, France, Belgicpie, Angleterre, qui ajtiès avoir eu pendant près d’un siècle, le inonoj)ole d’approvisionner des produits de leurs manufnctures et de féconder par leurs capitaux rAméri([ue, l’Inde, la llussie, l’Australie, l’Espagne, voient
LA GRISE DU XVI® SIÈCLE
aujourd’hui ces pays s’émanciper économiquement ; cela amène une crise semblable à celle que l’Italie subit au commencement du seizième siècle et qu’elle fut impuissante a surmonter, à cause de l’alfaiblissement de sa vitalité nationale, conséquence forcée de son gouvernement démocratique.
LA BANQUE, LA FINANCE ET LA BOURSE DANS LES VILLES ITA- LIENNES AU QUINZIÈME ET AU SEIZIÈME SIÈCLE.
Il est intéressant de connaître comment la puissance financière des Vénitiens, des Génois, des Florentins, a survécu, pendant tout le seizième siècle, à leur décadence comme producteurs manufacturiers, et à la ruine de leur hégémonie commerciale. Ils régnent comme banquiers et pat^tisans — un mot du temps — en Sicile, à Naples, à Rome, en Espagne. En France même, dès le règne de François I®^ c’est à eux que le Trésor public a recours pour les nombreux expédients que nécessitent les expéditions d’Italie.
L’importance [)rise par les opérations de banque etpar les emprunts d’Etat dans les villes italiennes, dès le treizième siècle, avait d’ailleurs [>roduit des phénomènes sociaux tout nouveaux, qui réagissaient, de proche en proche, sur l’Europe entière, et qui introduisaient dans le monde des idées économiques nouvelles. Pendant les règnes des Valois et même sous Henri IV et Louis XIII, l’intluence de l’Italie sur la législation économique de la France est très sensible : la loterie est d’origine vénitienne, les renies de l’Ilùtel de V'ille sont calquées sur les J/o/Hc Italiens, enfin la vénalité des offices, introduite par Louis XII, avait des précédents à Rome même. Delà l’intêrêt d’une étude approfondie sur le système financier de Venise, de Gênes et de Florence.
H faut d’abord faire justice de la légende de la Ban(pie de Venise. On répète partout qüe Venise, dès le douzième siècle, institua une banque d’Etat; c’est une erreur; on prend, Jjour banque d’Etat, la grande société des acquéreurs des
CHAPimE VI
rentes du d/n/?^e-Fecc/n'o,qui date etrcctiveraent de cette époque. La vérité est que la premièi c lianque d’Etat, à Venise, date seulement de l.'iSC ; jusque là la grande cité commerçante a vécu sous le régime de la libiu’té et de la pluralité des banques.
Les banques de Venise et celles de ['dorence n’étaient pas des bamjues d’escompte : elles ne dispensaient pas d bureau ouvert, si l’on peut ainsi parler, le capital circulant aux entreprises industrielles et commerciales. C’est seulcmentau milieu du seizième siècle que la6’n.sa San Giorgio, li Cènes, remplit cette fonction : probablement elle y fut amenée par l’exemple des Monts-de-piété, qui rendaient des services de ce genre au petit commerce depuis près de (piatre-vingts ans.
Les banquiers vénitiens et florentins étaient originairement des changeurs ; les opérations de change restèrent leur principale industrie ; le grand service ([uc leur demandaient leurs clients, c’était de payer et de recevoir pour eux, de compenser les engagements qu’ils avaient soit à Venise, soit dans toutes les parties du monde où leur commerce s’étendait, au moyen de cette monnaie de banque ([ui faisait [irime sur les espèces métalliques.
Pour pouvoir demander à leur banque ceasennees de caisse, qui tendent à redevenir les plus importants dans les transactions des banques modernes, les clients faisaient des dépôts. I..e bampiier disposait, à ses risques, et périls, de ces fonds et les engageait sous sa responsabilité dans des alfaires diverses. Souvent à Venise le Sénat, voyant les caisses des banquiei’s bien remplies, exigeait qu’ils lui lissent des prêts à court terme ; absolument comme de nos jours les ministres des linances, ipiand ils sont aux abois, font escompter les lions du Trésor par la banque de Erance.
Le gouvernement vénitien, dans le cours du (piinzième siècle, imposa des cautionnements aux bamiuiers, et leur interdit certaines opérations commerciales aléatoires, par des statuts qui rappellent singulièrement le système actuel des banques nationales des Etats-Lnis. A la lin du seizième siècle, il créa une bampie il’Etat : on lit de même à Milan ; mais ces banques neprésentèrenlpasplus degarantics réelles au public. Toutes les banques d’Etat se sont trouvées avoir leur caisse vide, aux jours de grandi; crise.
Les banques à Florence ont eu encore plus de liberté ; les puissantes sociétés qui formaient les principales maisons