III
« Bien fut besoin au jeune Louis IX, dit la chroni- B ^, ïx ^ que, que dès son jeune âge Dieu lui aidât, car si Co gente. r “’ mère était d’Espagne, pays étranger, et n’avait nuis 1236 * 1236 parents ni amis dans le royaume de France. » Mais heureusement pour le jeune homme, cette mère se trouva la reine la plus vigilante et la plus sage qui fut jamais.
Au milieu des périls où les ligues des barons soulevés jetaient la royauté, elle se montra active, prompte à se résoudre, sachant se servir des hommes et mettre à profit leur dévouement. Elle gagna à sa cause Thibaut de Champagne, le plus puissant des seigneurs, et
pour se l’attacher lui permit de se déelarer son chevalier. Gomme Louis VI et Philippe-Auguste, elle s’appuya sur le peuple pour résister aux barons rebelles : c’est ainsi que, dans un pressant danger, elle fit appel aux bourgeois de Paris et se confia à leur courage. C’était au mois de décembre de l’année 1227. Assiégée dans Montlhéry par l’armée des seigneurs, auxquels elle ne pouvait opposer qu’une faible escorte, elle fit passer un messsage aux bourgeois de^a bonne ville et les conjura de sauver le roi. Aussitôt, toute la population, bourgeois, artisans et écoliers, se leva au bruit du tocsin, se mit en marche sur Montlhéry, où les seigneurs n’osèrent l’attendre, et ramena triomphalement au Louvre le jeune Louis IX et sa mère. L’enfant devait se souvenir toute sa vie de ce dévouement du peuple et se montrer reconnaissant en étant le meilleur des rois.
Si Blanche fut une grande reine, parce qfu’elle garda 4e toute atteinte l’autorité royale, elle fut aussi une mère sage, car elle instruisit son fils dans la piété et dans la vertu. Louis IX apprit d’elle à compter comme le pire de tousles maux l’offense faite à Dieu. «J’aimerais mieux, mon fils, lui disait Blanche, vous voir mort à mes pieds que coupable d’un péché mortel. » Et plus tard le saint roi, se rappelant sans doute ces pa- rôles, exhortera lui-même Joinville à craindre moins la lèpre du corps que celle de l’âme, qui est le péchq. Toutes les autres leçons découlèrent de celle-là, et. Louis trouva dans la piété que lui avait inspirée sa mère le principe de toutes les vertus qui devaient faire
de lui im vaillant chevalier, un roi ami de la justice ^ • ' et un saint. . •
Que maintenant l’austère reine Blanche ait longtemps contenu dans une altitude trop soumise ce fil$ animé pour elle d’un si grand respect, que son intervention indiscrète de belle-mère ait parfois gêné lés - * rapports de Louis IX et de la jeune reine, Marguerite de Provence, — qu’à cela ne tienne! Blanche avait * elle-même choisi cette jéune princesse, « laquelle était * belle de visage, plus belle de foi, élevée dans les -bonnes mœurs et la crainte du Seigneur. » Elle l’avait attirée en France à l’âge de douze ans et en avait été comme l’institutrice ; il lui arriva ce qui arrive toujoûrs aux mères les plus tendres : la mère voulut conserver sur l’enfant qu’elle avait élevé avec tant de soin un empire prolongé, et la reine, qui avait dû, pour sauver, l’État, opposer à ses ennemis une si ferme volonté, régenta sa famille avec un peu trop d’autorité. La jeune - Marguerite put, comme font beaucoupde belles-filles, se plaindre justement de l’intervention de sa belle-mère dans le ménage; mais Louis, en fils pieux qu’il était, • . . se soumit ou lui échappa par ces supercheries inno- , . centes dont le récit nous fait sourire en même temps qu’il nous fait aimer le jeune prince, respectueux pour sa mère jusque dans ses faiblesses.
La reine Blanche ne voulait pas souffrir que son fils fût en la compagnie de sa femme, sinon le soir, a Aussi, > des, logis où il plaisait le mieux à demeurer au roi et à la reine, c’était Pontoise, parce que la chambre du roi étail dessouset la chambre, de la reine dessus, et ils
avaient ainsi arrangé leur affaire qu’ils s’entretenaient dans un escalier, lequel descendait d’une chambre dans l’autre, et le cas était si bien ordonné que, quand les huissiers voyaient venir la reine dans la chambre du rei son fils, ils frappaient à la porte avec leurs verges, et le roi s’en venait courant dans sa chambre pour que la reine l’y trouvât, et les huissiers de la chambre de la reine Marguerite faisaient de même quand la reine Blanche y venait, pour qu’elle y trouvât la reine Marguerite. Si les jeunes époux se laissaient surprendre, la reine Blanche, prenant son fils par la main, lui disait : « Venez- vous-en, vous ne faites rien ici. » Tant le sentiment du devoir, du travail nécessaire, animait cette femme énergique ! Nous allons voir comment, de la mère, il passa chez le fils devenu roi.
£ La régence si heureusement traversée, le règne de ££ ’ Louis IX commence ; règne incomparable dans les annales du moyen âge, dont il est comme la fleur de chevalerie, de justice et de sainteté. Une triple apparition, en effet, sé dresse devant nous. C’est le roi chevalier et croisé à la bataille de la Massoure, survenant tout à coup sur cette éminence où nous le montre Joinville, « un heaume doré sur la tête, une épée d’ Allemagne à
la main, le plus bel homme armé que jamais iLvit. »
C'est Louis le Justicier, « moult bien peigné avec son chapel de cygne sur la tête, » assis sous le chêne de Vincennes et se faisant le juge de paix de ses sujets.
C’est enfin saint Louis à Tunis, étendu sur un lit de cendre, pleurant sur Jérusalem captive, priant pour la v France, pour l’armée qu’il laissait si loin de la patrie, et rendant son âme à Dieu.
Avant d'être le guerrier croisé, saint Louis eut la Louis IX fortune de vaincre l’Anglais, l’irréconciliable ennemi «crois" de la France en ce temps. On le vit combattre î» Taillebourg et à Saintes, et montrer autant de sagesse dans le conseil que d’intrépidité dans l’action. Mais ori l’entendit en même temps déplorer ces guerres entre chrétiens, et s’écrier qu’il n’y avait de véritable honneur de chevalerie que dans la guerre du Seigneur.
La guerre du Seigneur, c’était, pour Louis IX, la croisade. La croisade I Quel incomparable mouvement rappelle ce seul mot! Que de grands faits d’armes, que d’actes de dévouement et de sacrifice dont le souvenir est surtout le patrimoine glorieux de la France, car les chroniques ont nommé les exploits de la guerre sainte les Gestes de Dieu par les Français , et deux grands hommes de notre race, Godefroy de
Bouillon et saint Louis, en ouvrent et en ferment l’ëpoque avec la môme foi, le môme désintéressement et la môme vaillance.
çetour sur C’est ce Godefroy, d’une famille issue, dit-on, de 'c&snde" Charlemagne, qui, menant avec lui les hommes des de ijuuuion. deux Lorraines, avait eu surtout l’honneur de la dé-
livrance du saint Sépulcre. Des premiers, il avait répondu à l’appel de Pierre l’Ermite et du pape, et > s’était montré, dans cette difficile entreprise, le plus sage et le plus brave des chevaliers de l’Europe. Ce guerrier redoutable qui, suivant la chronique, fendait d’un coup d’épée un cavalier de la tête à la selle, et
faisait voler d’un revers la tête d’un bœuf ou d’un
chameau, avait une piété tendre et vive. A peine maî- . tre de Jérusalem, tandis que les croisés massacraient les infidèles par de terribles représailles, il priait et pleurait sur le saint Sépulcre, qu’il avait délivré. Quand il s’agit de savoir quel serait le roi de la conquête et d’élire le plus digne, ses serviteurs, interrogés, après avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu’il restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices ; qu’il allait toujours s’enquérant aux prêtres des histoires réprésentées dans les images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis, qui l’attendaient pour le repas. On l’élut d’une voix unanime, mais Godefroy, résigné à être le premier gardien des Lieux saints, ne voulut jamais porter la couronne royale dans un lieu où le Sauveur avait porté une couronne d’épines ; il «'accepta que le titre de baron du Saint- Sépulcre.
1 Saint Louis, qui s’arme le dernier pour la croisade, septum» est le héros de la chevalerie chrétienne ; il surpasse mx'-mi. encore cette grande figure du premier croisé. Godefroy était parti au cri de ; « Dieu le veut ! » poussé par toutes les voix; saint Louis, le dernier croisé, dut inspirer à tous sa propre ardeur et soutenir de sa fo* et de sa vertu les volontés défaillantes. Depuis la première croisade, on ne s’était point armé seulement pour défendre la Terre sainte reconquise : l’esprit d’aventure, la politique des princes avaient souvent’ en- . traîné les croisés en Orient ; mais on avait si bien perdu l’espérance et la foi qui avaient animé les compagnons de Godefroy, que la nouvelle de la chute de Jérusalem, reprise par les infidèles, eût elle-même trouvé l’Europe insensible, si elle n'avait retenti douloureusement dans l’âme de notre saint roi.
Quand elle parvint en Europe, elle trouva un croisé Va>u de tout prêt à s’armer, car Louis IX ne l’avait pas at- «nm Louis, tendue pour se résoudre. Son vœu datait d’une maladie • qui avait failli l’emporter en 1244 et l’avait jeté dans une léthargie semblable à la mort. Déjà, nous raconte . la chronique, une des dames qui le gardaient lui voulait tirer le drap sur le visage, quand Notre-Seigneur . " •
opéra en lui. Le bon roi soupira, retira, puis étendit ■ ,
ses bras et ses jambes, et s’écria d’une voix creuse et sourde, comme s’il fût ressuscité du sépulcre : « Le Seigneur m’a visité et m’a rappelé d’entre les morts. »
Ensuite il fit mettre la croix rouge, signe de sa résolution secrète, sur son lit et ses vêtements.
Alors se dressèrent les premiers obstacles : opposi-
tion de Blanche, qui lui rappelle le4evoir de l’obéis- . ^ . sauce ; représentations de l'évêque de Paris, qui le
relève d’un voeu fermé dans le délire de la maladie. Louis, ppur la première fois, résiste à sa mère ; il arrache 4e son épaule le signe du Christ, puis, soudain, changeant dé visagé : « Maintenant, dit-il, je ne suis plus hors de sens, le requiers donc qu’on me rende ma croix, car Celui qui n'ignore nulle chose sait qu’aucune nourriture n’entrera dans ma bouche jusqu’à ce que la croix soit replacée sur mon épaule. »
« C'est le doigt de Dieu! » s'écrièrent les assistants. Mais le zèle des seigneurs ne répondait pas à celui du roi, qui bô fit « d’une singulière façon le prédicateur de la croisade. Le jour de Noël, jour des robes neuves, comme . on disait, le roi donnait des habits pour étrennes aux ' officiers de sa cour. Il les convia à la messe de l’aurore v . dans la Saiifte-ebapelle du palais, et leur fit, suivant v l’usage, revêtir les habits neufs. Or, quand les premiers rayons du jour se glissèrent à travers les vitraux peints, chacun vit avec étonnement une croix rouge sur l’épaule de son voisin ; mais ne voulant point déposer ces croix, ce qui n’eût été ni décent, ni honora# . Me, ils rirent jusqu’aux larmes, disant que le seigneur roi allait à la chasse aux pèlerins et qu’il avait trouvé une nouvelle manière d’enlacer les hommes. »
Deux mille huit cents chevaliers répondirent à l’appel du roi, qui confia à la reine Blanche la régence du royaume. Avec saint Louis, partait aussi celui qui devait être l’historien de la croisade, ou plutôt le biographe du roi et son ami, Joinville. C’est avec le plus
heureux mélange de bonhomie et de finesse, dé naïveté et de grâce, qu’il nous entretiendra des moindres propos comme des faits de guerre du bon roi, et rendra sa figure aussi reconnaissable et presque aussi populaire que celle de Henri IV.
' Saint Louis, qui s’embarque à Aigues-Mortes (1248), s’efforce d’inspirer- à tous le saint enthousiasme qui l’anime. Après une navigation heureuse et rapide, on relâche à l’ile de Chypre, où d’immenses approvisionnements avaient été rassemblés sur l’ordre du roi. On hiverne pour attendre les croisés qui n’ont pas encore rejoint, Au mois de mai 1249, la fiolte appareille enfin pour l’Egypte. Dix-huit cents voiles s’ouvrent à la fois aux vents propices qui les enflent, mais une tempête survient et disperse ce grand armement. Saint Louis, plein de confiance en la protection de Dieu, qui ne pouvait, disait-il, vouloir perdre les siens, se remet bientôt de son trouble, rallie ses bâtiments épars et se dirige vers les bouches du Nil. On aborde à la côte de Damiette dont les bas-fonds retiennent les bâtiments loin du rivage ; mais Louis, dès qu’on lui dit que renseigne de Saint-Denis a touché terre, se jette à la mer ayant de l’eau- jusqu’aux épaules, et marche aux infidèles, l’écu au col, le heaume en tôte, le glaive au poing. La chevalerie française enfonce dans le sable la pointe de ses écus triangulaires, y plante aussi le
bout de ses lances, le fer tourné vers l’ennemi, et,
combattant à pied pour la première fois en ligne serr rée, rompt l’effort des mameiucks. Cet heureux succès en assuré d’autres von s’empamde Damiette, qui avait
D'Aigue»
mortes 6n
Egypte.
arrêté quinze mois une autre armée chrétienne, li ne reste plus qu’à profiter des basses eaux et à s’acheminer vers le Caire, en poussant devant soi un ennemi déconcerté ; mais Louis s’arrête pour attendre ceux qu’avait dispersés la tempête de Chypre, et les der- /.>• niers venus des croisés d’Occident. Il laisse cinq mois ' ’ (le répit à ses ennemis, tandis que lui-même épuise
ses ressources et se garde avec peine contre les Bédouins qui insultent son camp ; et lorsqu’il se dirige enfin vers le Caire, c’est en la saison où les canaux qui unissent entre elles les bouches du Nil devaient être pour les croisés, privés d’équipage de pont, autant de fossés infranchissables.
Uaumo de H fout cinquante jours de fatigues et de dangers so* e pour atteindre la Massoure, la Massoure ! un de ces