‹ Les grandes époques de la France (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · JEANNE D’ARC · texte numérisé non relu

JEANNE D’ARC

« Jamais je n’ai vu sang de Français que les cheveux ne me levassent sur la têle I »

« De l'amour ou de la haine que Dieu a aux Anglais je ne sais rien; mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, et que Dieu enverra vie toire aux Français. »

Jeanne d’Arc à ses juges.

I. Jeanne d'Arc; Domrémy et Vaucoulcnrs. — II. Jeanne d’Arc à Chinon. — III. Orléans. — IV. Paday ; Reims; sacre du roi. - V. Jeanne blessée devant Paris. — VI. Jeanne prisonnière à Compiègne. — VII. Rouen; procès de Jeanne; le bûcher. — VIII. Réhabilitation de Jeanne.

La France, reconquisé par l’épée de Du Guesclin et restaurée par le gouvernement sage de Charles V, retomba, sous le règne de Charles VI (1380-1422), dans le plus déplorable état. La minorité, puis la démence du roi, les divisions des princes, le soulèvement des campagnes et des villes, tout semblait devoir ruiner le royaume. Le désastre d’Âzincourt (1415), où la France

perdit sa dernière armée plus malheureusement encore qu'à Crécy et qu’à Poitiers, rendit aux Anglais les provinces qui leur avaient été enlevées par Du Guesclin. Enfin la plus puissante maison féodale, celle de Bourgogne, passa à l’ennemi et lui vint en aide pour démembrer le royaume. Si jamais on a pu faire entendre ce cri sinistre : « La patrie est en danger ! » ce fut alors.

Mais d’où le secours pouvait-il venir ? Le roi était un pauvre insensé. La reine Isabeau de Bavière avait, au traité de Troyes (1420), désavoué son fils, le légitime héritier de la couronne. A la mort de Charles VI (1422), un roi anglais, Henri VI, avait été proclamé roi de France dans l’antique abbaye de Saint-Denis, tandis que Charles VII, confiné au delà de la Loire, livrait aux Anglais, partout vainqueurs, quelques derniers combats, et semblait se résigner à la dépossession et à l’exil.

Si la royauté fait défaut à la France, la noblesse pourra-t-elle la sauver? Elle est restée sur le champ dé bataille d’Azincourt ; c’est à peine si les survivants forment au roi de Bourges, comme on appelle le roi national, une petite armée incapable de tenir la campagne.

La bourgeoisie a cédé elle-même sous le malheur des temps : elle s’est faite Anglaise ; elle a livré Paris. Cependant, elle tient encore dans Orléans : ce sera, semble-t-il, son dernier effort.

Quant au peuple, y a-t-il une misère qu’il ne conlaaisse pas ? C’est sur lui que tout est tombé : le ra-

État de la iTnnee 6 Povéaement de Charles VII

Jeanne

4'JtfC, Dom rfmy et Vancou-

leurs.

vage de l’ennemi^ le pillage du routier, l’extorsion du seigneur s’armant pour la guerre ou levant le prix de sa rançon • cependant, assure-t-on, il n’a point encore désespéré de la France. De vagues rumeurs lui promettent Une prochaine délivrance. Une femme a perdu le royaume (c’était la reine Isabeau de Bavière) , une jeune fille doit le sauver : voilà ce qu’on répète à la veillée du village ; mais qu’est-ce que celte espérance incertaine devant le final qui va toujours croissant ?

La Loire, qui protégeait encore les provinces fidèles* était sur le point d’être franchie par les Anglais. Tout espoir de sauver Orléans semblait perdu. La meilleure partie de ses défenseurs, le comte de Clermqpt avec ses deux mille hommes, l’amiral de France, l’archevêque de Reims, avaient quitté cette ville, qu’on regardait déjà comme une ville prise. Il fallait, tout le monde le disait, un miracle pour sauver Orléans d’abord, la monarchie ensuite.

A ce moment même où l’on désespérait de l’avenir, la Providence suscitait* du fond des campagnes, le plus faible et le plus humble des instruments, un* jeune fille, pour le salut de la France.

Jeanne d’Are était née au village de Domrémy, près de Vaucouleurs, dans la Marche de Lorraine. Son

père, Jacques d’Are, et sa mère, Isabelle Romée, étaient gens de labour. Jeanne ne savait ni lire qi écrire, mais elle cousait et filait aussi bien que femme 4e France; quand son tour était venu, elle gardait dans la prairie commune le troupeau du village. gj{e allait souvent à l’église à laquelle touchait le jardin de son père. Elle y priait le matin, y revenait encore prier le soir, â moins que Y Angélus ne la surprît à la prairie, où elle s’agenouillait dévotement. Elle était trop pieuse pour n’ètre pas charitable; elle aimait à soigner les malades, à secourir les pauvres, à consoler les affligés. Elle s’attendrissait sur les misères du pays ruiné par les Anglais et par les Bourguignons; elle avait, comme elle dira plus tard, gratid'pitié au royaume de Franco. Un jour d’été elle entendit des vojx célestes qui l’exhortaient à s’armer pour aller au secours du roi et chasser les Anglais du royaume. Elle avait alors treize ans. Elle garda dans son cœur le pecret de ces avertissement surnaturels, qui se renouvelèrent pendant quatre ans. JQans la cinquième anpée, ils devinrent plus fréquents et plus pressants, si bien que Jeanne, quoiqu'elle sentit son impuissance, se résolut à obéir. Simple bergère, elle va montrer ce que peut la foi dans une grande cause en surmontant tous les obstacles.

Après avoir lutté contre elù>même, elle dut lutter contre l’opposition opiniâtre de sa famille. Son père, qui soupçonnait son dessein, disait qu’il aimerait mieux la noyer de ses propres mains que de la laisser partir avec des soldats. Jeanne recourut alors a l’un de ses

oncles, Durand Laxard, qui habitait un village entre Domrémy et Vaucouleurs. Elle le pria de l’accompagner à Vaucouleurs, parce qu'il fallait qu’elle parlât à Robert de Baudricourt, capitaine du roi en cette ville. Laxard céda à ses prières et la conduisit chez Baudricourt, qui la reçut rudement et déclara qu’il fallait la bien souffleter et la ramener à son père. Mais Jeanne ne se découragea pas ; elle revint trois fois à la charge en répétant : « Menez-moi vers le Dauphin, il le faut! il faut que j’aille maintenant vers lui. Mon Seigneur le veut, c’est pour cela que je suis née. Il n’y a d’autre secours que moi, bien que j’aime mieux rester à filer ma quenouille, dans la maison, près de ma pauvre mère, de pareilles choses n’étant pas de mon fait. Mais il faut que je parte et que j’accomplisse ma mission, parce que mon Seigneur le veut. »

Deux chevaliers, qui l’entendirent, furent touchés de son langage et s’offrirent à la conduire. Le menu peuple, qui tout d’abord cnit en elle, voulut aussi lui venir en aide ; les gens de Vaucouleurs l’équipèrent donc de pied en cap : justaucorps, chausses longues liées au justaucorps par des aiguillettes, tunique tombant jusqu’aux genoux, guêtres hautes et éperons, avec le chaperon, le haubert et la lance; rien ne manqua à Jeanne, à laquelle Baudricourt lui-même donna une épée en la congédiant. ' \

La petite troupe, six hommes en tout, se mit en Je»»", marche (avril 1429) ; il y avait cent cinquante lieues a /CMnon* parcourir, et la plus grande partie en pays ennemi. 1 1*29. Jeanne fit si grande diligence qu’elle accomplit le voyage en onze jours. « Ne craignez rien, disait-elle à ses compagnons inquiets, Dieu me fait ma route. Mes frères de paradis me disent ce que j’ai à faire. »

' Mais Jeanne ne triomphait d’un obstacle que pour en rencontrer un autre. Arrivée à Chinon, on la fit attendre dAx jours ayant de là présenter à Charles VII.

Enfin elle fut introduite. On avait tout préparé pour la tromper. Elle, .sans s’arrêter aux seigneurs qui étaient le plus richement parés, marche droit au roi, confondu dans la foule : « Dieu vous donne bonne vie, gentil • prince ! — Je ne suis pas le roi, voilà le roi, » et Charles désignait un des seigneurs. Mais Jeanne répondit : « En mon Dieu, gentil prince, vous l’êtes, et non un autre. » Ce ne fut pas assez, il fallut que, , répondant à l’inquiétude secrète dé Charles et lui parlant comme une voix d’en haut, elle dit : « Je le

dis de la part de Mèssife que tu es vrai héritier de

France et fils du roi. » .

, Le roi était gagné, mais on doutait encore autour de lui. Jeanne fut donc renvoyée devant un conseil de théologiens de l’Université de Poitiers. « Tu annonces, lui dit l’un d’eux, que Dieu veut délivrer le peüpie de

Orléam.

«rri 1-mai < 420 .

France ; si telle est sa volonté il n’est pas besoin de gens d’armes. » Jeanne répondit : <t Les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire. » Un autre reprit : « Dieu ne veut pas que l’on ajoute foi à tes paroles, à moins que tu ne me montres un signe. — Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes, mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pour quoi je suis envoyée. Qu’on me donne si peu de gens qu’on voudra, j’irai à Orléans. Je ne sais ni A ni B, mais je viens de la part de Dieu pour faire lever le siège d’Orléans et sacrer le Dauphin à Reims. »

On se rendit enfin; on lui composa une maison militaire dont firent partie les deux chevaliers qui avaient été ses guides de Vaucouleurs à Chinon. On prépara un grand convoi de vivres que devait escorter un corps de douze mille hommes. Jeanne, accompagnée des plus fameux capitaines du temps, Dunois, La Hire et Xaintrailles, marchait en tête, tenant cet étendard blanc brodé de lis qu’apprendront bientôt à connaître les Anglais. Jeanne a-t-elle donc vaincu tous les obstacles et ne lui reste-t-il à combattre que l’ennemi? Non, vraiment; les hommes de guerre doutent à leur tour comme ont douté le roi et les docteurs. Jeanne voulait entrer à Orléans par la rive droite, donner au milieu des bastilles anglaises et débloquer la ville par ce coup hardi. Les capitaines n’osèrent la

suivre en son dessein ; de là, de fausses manœuvres et des retards et aussi une vive indignation de Jeanne.

« Mon conseil (dessein) est plus sûr et plus sage qtie le vôtre, dit-elle à Dunois, c’est celui de Dieu, lequel, à la requête de Charlemagne et de saint Louis, a eu •pitié de la ville d'Orléans. » Le corps d’armée, qui avait suivi la rive gauche, dut retourner jusqu’au pont de Blois pôür franchir la Loire. Quant à elle, après avoir fait passer sur des barques les vivres du convoi, elle traversa elle-même le fleuve et entra dans la ville.

• " Comment dire ce que fut pour ce peuple affamé, décimé par le feu et la maladie, désespérant du salut, l’entrée dé Jeanne ! Jamais apparition libératrice ne fut saluée avec plus d’amour. Cette jeune fille qui s’avançait sur un cheval blanc, une bannière à la main, semblait à tous comme l’ange du Dieu des armées, comme le signe divin d’une délivrance prochaine. Pour la première fois, en effet, elle ne se heurtait point au doute. Ce peuple, bon juge dans lès grandes choses, croyait en elle. « lis se sentaient, disent les chroniques, déjà tout réconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu’on leur avait dit estre en cette Simple pucelle, qa'ils regardaient très-affectueusement, tant , hommes que femmes et petits enfants, et il y avait forte presse à toucher elle bu seulement son cheval. »

•' Orléans a donc repris confiance, mais ce n’est pas tout d’espérer. Il faut mériter la délivrance dont Jeanne a fait la promesse. « Les hommes d’armes, dlsait-ellë, Batailleront et Dieu donnera la victoire. » Car elle ne s’y trompa jamais et voulut toujours mériter par l'effort

le secours de Dieu; si bien que sa vie est Je pins bel exemple de l’accord qui se fait en nous de l’effort personnel et du secours de Dieu. , < Y '•

La ville, avons-nous dit, était entourée de bastilles anglaises qui sur l’une et l’autre rive la resserraient étroitement. Jeanne résolut, avant d’en commencer l’attaque, de sommer encore une fois les Anglais. Déjà elle les avait adjurés de sortir de France, et ils n’avaient répondu à ses lettres que par des injures et ep retenant prisonniers ses ,hérauts. Mais il fallait que celle qui devait pleurer sur la mort des ennemis épuisât tous les moyens de paix. On la traita de sorcière ; os la renvoya à ses vaches et on lui promit de la brûler si jamais on la pouvait prendre.

Il fallut en venir aux mains. Jeanne se montra .héroïque et en même temps pleine de pitié pour lés malheurs de la guerre, tin jour on avait commencé l’attaque sans elle et pendant qn’èlle dormait : Ah ! méchant garçon, cria-t-elle à son page, vous ne nie disiez pas que le sang de France fut répandu : mon'* Cheval! mon cheval! » Elle se porta au galop vers le lieu du combat et rencontra un soldat qu’on rapportait blessé : « Jamais, s’écria-t-elle je n’ai vu sang de Français, sans que les cheveux me levassent sur la tête. % Le même jour, après avoir emporté d’assaut une bastille ennemie, elle pleurait sur lès Anglais tués, parce qu’ils étaient morts sans confession*. Ame française et vraiment chrétienne 1 , . A . >■< , * ^ .

Y v Mais c’est à l’attaque de la bastille des îournelles qu’il faut voir Jeanne, blessée d’un trait qui la frappe

entre l'épaule et la gorge, revenir à l’assaut, raffermir le courage des siens et les entraîner une dernière fois, en poussant son cri de guerre : En avant ! tout est vôtre ! En avant ! On sait comment nos soldats répondent à- ce cri de bataiHe. « Jamais, dit un témoin, on

ne vit nuée d’oisillons sè percher sur un buisson* corhme chacun monta contre le rempart.» Les Anglais ne purent tenir contre tant d’audace et d’opiniâtreté. ;

En quatre jours de combats, dii 4 au 8 mai, ils furent contraints de lever le ‘siège d’Orléans qui durait depuis sept mois.

' Au moment où ils virent du haut des murailles les troupes ennemies battre en retraite, les Orléanais sonnèrent joyeusement les cloches de toutes les églises, et improvisèrent cette procession triomphale qui s’est perpétuée d’âge en âge. Aujourd’hui encore, le 8 mai, les habitants d’Orléans, portant la glorieuse bannière de Jeanne, visitent les lieux où elle a combattu, et vont rendre grâces à Dieu de les avoir délivrés, dans cette cathédrale qui a vu Jeanne reconnaissante prier devant son autel il y a quatre siècles. C’est une belle fête que celle qui relie les souvenirs du passé au temps présent, et nous montre la religion et la patrie se donnant la main pour remercier Dieu du même bienfait ; ;

i Ce même jour, 8 mai, il est d’usage de prononcer dans ht chaire de la cathédrale d’Orléans l’éloge de Jeanne d’ Arc ; nous avons lu plusieurs de ces panégyriques et particulièrement ceux prononcés par Mgr Dupanloup et par l’abbé Perreyve. Dans éelui de l’abbé Perreyve toute la vie de Jeanne se partage sans effort entre ces trois points du discours : la foi, l’espérance, la cba-

Jeanne a montré le signe qu’elle avait promis devant Orléans délivré en huit jours. L’enthousiasme populaire acclame la libératrice; niais le doute n’est point encore vaincu chez ceux qui dirigent les affaires. Irritée des délais qu’on lui oppose, elle pénètre jusqu’au Cahinet du roi, qu’elle trouve conversant avec ses Confié, parce qu’elle crut à la patrie, espéra en elle et l’aima jusqu’au sacrifice. Le patriotisme était l’inspiration naturelle de cet éloge; il s’y rencontre à chaque page, mais surtout en celle-ci, que nous nous plaisons à détacher : « Gomment enfermer dans • quelques mots fugitifs ce trésor, dont le nom seul emplit l’dme de je ne sais quel feu soudain, mélange terrible d'amour, de jalousie et de fierté? La patrie ! c’est-à-dire les premières impressions de l’enfance, les souvenirs de 1 aïeul et ses récits vénérés, le premier sourire échangé entre une vie qui s’éveille et la terre qui le reçoit, les doux murmures du langage maternel, tes longues et chères contemplations des mêmes cellipes, des mêmes vallées, du même ciel. La patrie! c’est-à-dire les premiers tressaillements d’un cœur de douze ans sur une page d’histoire, les premiers serments du jeune homme àcet être mystérieux qu’il jure d’aimer, l’orgueil de le servir, enfin, l’heure venue, le repos du vieillard , . tranquille sur l’avenir de ses fils, la confiance que le pied de

l’étranger ne dérangera pas sa tombe. La patrie ! c est-à-diro l’église où vous avez reçu le baptême, etdont le cimetière garde les ‘os de vos pères. La patrie 1 c’est-à-dire le drapeau national que, dans les dernières détresses des batailles, cent mains défaillantes se transmettent à travers le feu et la mort. La patrie 1 c’est-à-dire tout un peuple faisant retentir d’un pas libre le sol libre d’un grand pays. Tout cela, messieurs, et plus encore, es' dans un seul mot magique, la réunion de tout ce que Dieu a mis d« plus cher et de plus sacré au; cœur des hommes. »

Patny.et

Reims.

Juin-juillet

seillers. t Gentil Dauphin, dit-elle, ne tenez plus tant et de si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne. »

On ne l’écouta pas, on lui imposa une campagne sur la Loire; il lui fallut prendre Meung, Jargeau et Beaugency ; il lui fallut vaincre à Patay pour prouver encore sa mission par des sièges et des batailles. Elle se soumit, et on sait avec quelle allégresse guerrière elle mena cette rapide campagne de huit jours. « Gentil duc, gentil duc, as-tu peur? disait-elle au duc d’Alençon à l’assaut de Jargeau. Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? — Avezvous tous de bons éperons? disait-elle avant de charger à Patay. — Eh quoi! lui répond-on, est-ce pour fuir? — Non pas certes, ce sont les Anglais qui vont fuir, et il nous faudra de bons éperons pour les rejoindre. » Elle disait vrai; les vainqueurs de Créoy, de Poitiers, d’Azincourt, fuyaient devant ceux qui depuis longtemps n’osaient plus tenir en rase campagne. La honte de tant de journées néfastes était effacée, et Talbot prisonnier disait le soir au duc d’Alençon : « C’est la fortune de la guerre. » La guerre a parfois en effet d’étranges vicissitudes. Jamais cependant le sort des combats n’avait eu de plus soudain et de plus complet retour (juin 1429).

Jeanne était acceptée et obéie des gens de guerre qui, cette fois, s’étaient laissé conduire par elle; mais elle n’avait pas encore triomphé de l’envie du favori La Trémouille, qui gouvernait le roi et s’opposait à la marcha sur Reims. Enfin le cri populaire, les senti-

, ments des capitaines, les adjurations et les larmes de Jeanne l’emportèrent. Jeanne d’ailleurs s’était encore mise en campagne; il fallait bien la suivre : on partit. Il y avait douze mille combattants, bientôt accompagnés d’une foule de gens des campagnes. Jamais on ne vit d’armée moins pourvue, moins bien ordonnée et plus confiante ; on laissait le doute à l’entourage du roi, on marchait comme à la croisade, avec la foi dans le succès : Jeanne ne cheminait-elle point à l’avant-garde avec le glorieux étendard d’Orléans et de Patay ?

On passa par Gien, par Auxerre, qui obtint une trêve malgré Jeanne ; elle voulait au début frapper un coup de vigueur. Bientôt on arriva devant Troyes qui, contenue par une garnison anglaise, refusa d’ouvrir ses portes, et on se trouva fort empêché, faute de vivres et d’équipages de siège. Déjà le conseil du roi opinait pour la retraite quand Jeanne s’y présenta tout à coup, ramena les avis et obtint un délai. Le lendemain matin, elle entraînait les soldats, comblait les fossés de la place, jetait son cri redoutable : En avant! à l’assaut! et ordonnait d’appliquer les échelles. Il n’en fallut pas plus pour se faire ouvrir les portes ; les habitants laissèrent éclater leurs sentiments trop longtemps comprimés par l’étranger ; ils capitulèrent après avoir obtenu la vie sauve pour la garnison anglaise. Chûlons congédia les Anglais sans attendre l’arrivée du roi, et lui envoya son évêque avec une députation de bourgeois.

8 R r oi du Reims était découvert. C’est en vain que Bedfort conjure les bourgeois de lui garder fidélité et assemble

âne armée. Ils ferment leurs portes aux 1 partisans tfës Anglais et les ouvrent au roi, qui, le lendemain même, est éaeré dans ïaritique cathédrale ; mais si les rites Appelaient la cérémonie accoutumée, combien la fête était plus touchante et sa signification plus décisive! Le roi de Bourges devenait roi de France, et du même Coup là patrie semblait déjà reconquise. En avant dés pairs du 1 royaume, aux côtés mêmes du roi, se tenait ïïn personnage dont le Cérémonial n’avait pas marqué la place : c’était Jeanne, sa glorieuse bannière à la main. Quand lè roi, fait chevalier par le duc d’Alençon, eut reçu de l’archevêque l’onction sacrée et la couronne* elle s’inclina, lui embrassa les genoùx, et, le visage baigné de larmes, elle lui dit : « Gentil roi, maintenant ici est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vinssiez à Reims recevoir votre sacre en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel te royaume doit appartenir. » / ' ■ **•*• * •• *» - • y»

Il n’y a pas de plus beau moment dans la vie de Jeanne d’Arc. Le souvenir des malheurs passés, la comparaison de ces fortunes si diverses de la guerre» le sentiment de noble fierté et de joie patriotique qu’inspiraient à téus les victoires récentes, l’émotion que les solennités de l’église font naturellement naître dans les cœurs, tout se réunissait pour attendrir l’assistance qui mêla ses lamies ïi celles de Jeanne, quand elle l’entendit rappeler avec tant de simplicité les promesses qu’elle avait faites au nom de Dieu et affirmer ainsi la vérité de sa mission.

Elle apparut alors dans toute sa gloire, et ce qgi y

ajoutait encore, c’est qu’elle n’én prenait mil soin et se plaisait il répéter qu’il fallait rapporter - à Dieu seul l’honneur de la victoire. Les yeux étaient dessillés et le doute faisait enfin place à la foi et il l’admiration. Les hommes de guerre l’avaient vue déployer l’habileté et la prévoyance d’un capitaine exereé et trouver dans le combat l’inspiration qui maîtrise le succès. Ils l’avaient vue chevaucher tout le jour à leurs côtés sans quitter la selle et demeurer six'jours et six nuits armée de toutes pièces. Ils avaient admiré sa bonne grâce à ' cheval, sous la brillante armure que lui avait donnée le roi, et aussi cette vivacité et cet entrain qui avaient, tant de fois réveillé leur courage. Ce qui les avait plus étonnés encore, c’était d’avoir, subi l’ascendant vainqueur de ses vertus. Pour être admis à l’assaut ou à la bataille, il fallait être comme elle dans la grâce dé Celui en qui elle cherchait sa force. La Hire, le Gaseou La Hire s’était confessé, et il avait promis de Be plus jurer que par son bâton. Le soldat lui-même n’avait pu voir Jeanne prendre soin des blessés anglais sans être frappé de cette leçon d’humanité; il avait quelquefois renoncé au pillage par amour pour elle, et épargné les pauvres gens, dont elle avait si grand pitié.

■ Quant au peuple, qui tout d’abord l’avait saluée avec tant d’espérance, il la vénérait comme une sainte. Comment aurait-il résisté à sa simplicité, à son innocence, à sa douceur? 11 la voyait prier avec abondance de larmes, se plaire au chant des hymnes à la Vierge, rechercher les petits et les simples, et demander quel jour les enfants devaient recevoir la communion afin r- .

de communier avec eux. N’était-ce pas un ange descendu sur terre? Déjà on racontait les signes mystérieux de son enfance ; le merveilleux de la légende se mêlait au merveilleux de sa vie pour frapper davantage l’esprit de la foule, qui se jetait aux pieds de son cheval, baisait ses mains et ses pieds, plaçait ses images dans les églises. Quand les docteurs se scandalisaient et allaient disant qu’elle entraînerait les peuples à l'idolâtrie, elle répondait avec simplicité : « Je ne m’en saurais garder si Dieu ne m’en gardait lui-même. »

On voudrait demeurer à cette heure glorieuse de la vie de Jeanne, où s’accordent dans un heureux concert les acclamations du peuple et la reconnaissance du roi *. Elle ne dura guère, hélas! Il faut dire maintenant la trahison de Compiègne et le bûcher de Rouen. > , >

Reims repris sur l’Anglais, le roi sacré, il n’y avait plus qu’à marcher sur Paris. Jeanne, qui vit toujours si bien ce qu’il importait de faire, ne s’y trompa pas.

» Le roi lui avait donné un état de maison qui la faisaûtl’égale d'un comte: mais bien qu'elle trouvât on plaisir naturel aux beaux chevaux et aux belles armes, elle avait domandé tout d’abord au roi pour prix de sa couronne l’exemption de tout impôt pour son village natal, Domrémy. Son pauvre père put en porter la bonne nouvelle à ses concitoyens. 11 était venu assister aux fêtes du sacre, comme le témoigne cette mention intéressante retrouvée dans les archives de Reims : « 24 livres parisis à payer à l’hôtesse de Y Ane rayé pour dépens faits en son hôtel parla père de Jeanne la Pucelle. a

Jeanne blessée devant Paris.

Sept. 1420.

Elle exhorta, pria, pressa tant qu’elle put. La soumission spontanée de Laon, Soissons, Château-Thierry * Provins, Coulommiers, permettait de tout espérer d’une attaque de vive force ; mais les ennemis de Jeanne s’étaient ressaisis du roi. Le favori La Trémouille ne voulait pas qu’on dût trop aux services de la Pucelle ; il fit prévaloir l’avis de négocier avec le duc de Bourgogne et d’obtenir de lui ta reddition de Paris. Jeanne, qui avait toujours essayé les moyens de paix, ne rejetait pas le conseil, mais elle disait « qu’il lui semblait qu’on n’y trouverait pas de pdix, si ce ’n’est par le moyen de la lance. » On ne le vit que trop. Le duc s’en tint à des promesses. Le roi, en recueillant les soumissions volontaires de Greil, de Pont-

Sainte-Maxence, de Choisy, de Gournai-sur-Aronde, de Chantilly, oublia la ville sans laquelle la possession des autres n’avait rien d’assuré. Pour qu’on en finît avec ces lenteurs, il fallut que Jeanne, comme au voyage de Reims, se mît la première en campagne. Elle appela le duc d’Alençon et lui dit: «Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des mitres capitaines ; je veux aller voir Paris de plus près que ÿe ne l’ai Vu. » Elle le vit certes d’aussi près que possible, et il ne tint pas à elle qu’elle n’y fit entrer le 1 -roi. Après avoir reconnu la place, elle brusqua l’atta- ! que et se jeta dans les fossés avec les plus hardis. Déjà elle avait franchi le premier qui était à sec et le dos d’âne, mais elle trouva le second rempli d’eau. Jeanne, sans se déconcerter, le fait combler sous le feu meurtrier des assiégés. Un - trait d’arbalète lui

perce la cuisse; elle demeure au milieu des soldats qu’elle anime, leur assurant le succès. Encore un moment, encore un dernier effort comme à l’attaque des Tournelles, et l’enceinte de Paris était emportée, mais les capitaines donnent le signal de la retraite.

Mise de force sur son cheval et emmenée sous le feu du canon anglais, Jeanne suppliait qu’on recommençât l’attaque, affirmant que la place serait prise. Le lendemain, elle voulait donner un nouvel assaut, mais le roi, qui s’était décidé à la suivre jusqu’à Saint-Denis,, s’ÿ opposa formellement. Jeanne se soumit, le cœur navré, suivit l’armée royale, qui, «s’arrêtant dans sa marche libératrice, reprit le chemin de la Loire. Les conseillérs de Charles ne parurent rassurés que lorsqu’ils eurent mis entre eux et l’ennemi, cet ennemi vaincu et atterré par Jeanne, la barrière de la Loire.

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