‹ Les grandes époques de la France (volume 2)Chapitre 16 sur 24 · VI · texte numérisé non relu

VI

Jeanne s’en alla alors guerroyer sur là haute Loire ; pru^lw mais c’était en France, disait-elle, qu’elle eût voulu r.om^grte. ,

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aller, c’est-à-dire vers le nord et sur Paris. Enfin, elle

n’y tint plus, et pensant qu’il lui fallait, comme au -

voyage de Reims, comme à l’assaut de Paris, donner

d’abord l’exemple, elle quitta la cour sans prendre

congé du roi et s’en vint à Lagny-sur-Marne, dont la

garnison faisait bonne guerre aux Anglais de Paris.

Nous approchons de la catastrophe. Les voix de Jeanne sans la détourner d’agir lui annonçaient sa captivité ;

mais elle n’y Voyait point de sujet de désespérer de son œuvre. Ces mômes voi* ne lui avaient-elles pas annoncé sa blessure le jour où elle prit les Tournelles ?

Dès que Jeanne fut sur le théâtre de la guerre elle comprit avec sa pénétration naturelle l’importance de Compiègne, qui ouvrait et fermait l’Ile-de-France aux Bourguignons et assurait leurs communications avec l’Anglais. Percer les lignes de siège (car déjà la ville était investie) avec quatre cents soldats, pénétrer dans la place, ranimer le courage des assiégés , fut l’atfaire d’un jour. Le lendemain elle fit une sortie , mais elle se vit ramenée par les assaillants plus nombreux ; suivant sa coutume, elle combattit au poste le plus périlleux, couvrit héroïquement la retraite de ses gens et revint la dernière ; mais, comme les Anglais la pressaient et s’approchaient de la porte, le gouverneur fit lever le pont-levis. Jeanne demeura presque seule ; acculée au fossé elle se défendit bravement et refusa de se rendre : « Rendez-vous et baillez votre foi, » lui crient les archers ennemis. J’ai baillé ma foi à autre qu'à vous, dit-elle, et je lui en tiendrai mon serment. » Enfin, on la tira à bas de son cheval. C’en était fait ; la glorieuse Pucelle était aux mains du Bourguignon, l’allié de l’Anglais à qui il allait la vendre.

La captivité de Jeanne peut-elle faire douter de sa mission? Non, certes. H faut rappeler encore ce quelle disait à Poitiers : « Les gens d’armes combattront, et Dieu donnera la victoire. » On ne combattit pas. il aurait suffi d’une sortie vigoureuse de la garnison pour

la dégager ; le gouverneur ne sut où ne voulut rien faire. Qu’on joigne à cette trahison de Compiègne la funeste politique de la cour, 4’hostilité de La Trémoirille, tes entraves sans cesse apportées par le parti contraire aux entreprises de Jeanne, et on comprendra que le roi et son conseil n’aient pas été dignes d’un meilleur succès, que la France ait dû attendre quelques années encore cette entière délivrance dont Jeanne eût voulu faire son œuvre. Quant à elle, qui ne démérita pas un moment, qui aima la patrie jusqu’au sacrifice, il lui fut donné de la servir encore par sa mort. Elle apparaîtra vraiment comme l’ange libérateur de la France au temps môme où les Anglais se féliciteront d’avoir brûlé Jeanne la Sorcière,

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Tombée aux mains d’un archer picard qui la remit à Jean de Luxembourg, Jeanne fut vendue 10,000 livres aux Anglais. Ce n’était pas trop payer le droit de la brûler coinme sorcière et de montrer que des maléfices seuls avaient pu faire tourner le dos aux vainqueurs de Crécy, de Poitiers, et d’Azjncourt ; mais pour que la démonstration fut complète, il fallait un semblant de procès et de jugement : on y avisa.

La pauyre Jeanne fut conduite du château de peaulieu à celui de Beaurevoir, près de Cambrai ; là elle eut un songe : la ville de Compiègne lui sembla pressée

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par l’ennemi et réduite à l’extrémité. Elle voulut aller

lui porter secoure et s’élança d’une tour de soixante pieds de haut. On la releva inanimée ; elle guérit pour être menée k Arras, puis à Rouen, où on l’enchaîna par les pieds en la commettant à la garde de soldats grossiers. C’est de ce cachot que la pauvre fille, exténuée par l’insomnie et la faim, fut conduite devant les juges vendus aux Anglais. Le plus animé de ces juges achar- > nés à la perdre était l’évêque de Beauvais, Pierre Cau- ■'* chon, que Jeanne avait autrefois chassé de sa ville épiscopale, et qui déshonora sa dignité par sa complai- ’ sance pour l’ennemi, par sa cruauté envers la victime.

Rien dans l’histoire n’est plus triste et plus touchant que le spectacle de cette jeune fille ignorante, sans . 'conseil, n’ayant pour se défendre que son bon sens et * la simplicité de son âme,* aux prises pendant trois mois avec des théologiens, des légistes, des docteurs

• qui n’étaient occupés qu’à lui tendre des pièges.

« Dieu hait-il les Anglais, lui demandent-ils. J- De 4 l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, répond-elle, je ne sais rien ; mais je sais bien qu’ils - seront boutés hors de 'France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Frariçais . contre les Anglais. » Une autre fois elle les ajournera • à sept ans, leur annonçant encore leur défaite définitive; c’est cette espérance, dit-elle, qui la fortifie dans

* les angoisses de sa prison. — «t N'avez-vous pas dit que les étendards faits à l’instar du vôtre porteraient bonheur à vos soldats ? — Non, je disais seulement :

Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moimôme. — Mais votre étendard, pourquoi fut-il porté en l’église de Reims, au sacre ? — a 11 avait été à la peine, c’était bien justice qu’il fût à l’honneur. » Elle acceptait l’injure qui ne touchait qu’elle seule, mais avec quelle force elle repoussait celle qui s’adressait au roi! « Ton roi, lui disait-on, est hérétique et schismatique. — Par ma foi ! je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie , que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l’Église. » — « Fais-la taire, » crie-t-on à l’huissier. Elle n’a pas seulement la répartie héroïque ; elle l’a parfois si vive et si déliée qu’elle déconcerte ses insidieux questionneurs. « Jeanne, croyez-vous être en état de grâce ?» — Dire non, c’était s’avouer indigne d’être l’envoyée de Dieu ; dire oui, c’était commettre le péché d’orgueil. — « Si je n’y suis, dit-elle, Dieu veuille m’y mettre; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir. »

Souvent elle se taisait, et quel silence éloquent ! En vain on la presse sur le signe mystérieux qui avait persuadé Charles Vil ; elle ne trahit point ce secret de pudeur nationale. Elle résiste aux insinuations comme aux menaces.

La perfidie des juges ne pouvant la surprendre, on voulut la réduire par les tourments et la souffrance. La pauvre fille était enchaînée à une poutre par des anneaux de fer; trois Anglais restaient nuit et jour dans son cachot ; à chaque instant l’évêque président, le cardinal Winchester, oncle du roi d’Angleterre,

l’inquisiteur, venaient l’espionner par un trou fait à dessein dans la muraille. Elle ne put résister à ce dur régime ; elle tomba gravement malade. Les Anglais s’alarmèrent alors. « Pour rien au monde, écrivit le comte de Warwick, notre roi ne veut qu’elle meure de mort naturelle; il l’a achetée bien cher ; il ne veut pas qu’elle meure autrement que par justice, et il entend qu’elle soit brûlée. » Jeanne guérit ; il ne lui fut pas donné d’échapper au martyre.

Rien n’avait pu triompher d'elle, ni la prison, ni les interrogatoires secrets, ni la solennité des séances générales. Pour obtenir qu’elle se condamnât ellemême, on la soumit à une nouvelle épreuve.

L’évêque de Beauvais, après avoir rédigé une accusation en dix points, la fit mener au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen, où deux échafauds avaient été dressés, l’un pour elle, l’autre pour ses juges. Un maître en théologie prononça un long discours dans lequel il représenta Jeanne comme séparée de l’unité de l’Église et ayant scandalisé le peuple chrétien ; il l’accabla d’outrages en l’adjurant de se rétracter et en la menaçant du bûcher qui était tout préparé. Jeanne protestait toujours qu’elle n’avait pas fait de mal, qu’elle croyait aux douze articles de foi, et qu’elle s’en rapportait au saint-père le pape. Et comme on insis tait : « Vous vous donnez bien du mal pour me séduire, » ajoutait-elle.

L’évêque, ayant par trois fois inutilement répété la sommation, commençait à lire la redoutable sentence. A ce moment, Jeanne, épuisée par cette longue lutte,

ébranlée par les conseils 4e quelques-uns de ses juges qui, touchés de pitié, lu suppliaient de ne pas résister à l’Église, Jeanne céda. On lui présenta un papier sur lequel on avait écrit toutes les accusations portées contre elle, mais comme elle ne savait pas écrire, elle sourit tristement et traça un rond. Un secrétaire lui prit la main et lui fit faire une croix. L’évêque alors se leva et prononça la condamnation : elle devait passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse:

Elle eut dû être conduite dans les prisons de l’Église, puisqu’elle était condamnée par l’autorité ecclésiastique. « Or ça, gens-d’Église, disait-elle, menez-moi en vos prisons et que je ne sois plus entre les mains des Anglais. » Mais ainsi ne l’entendaient pas les Anglais, qui voulaient la voir brûlée comme sorcière; les pierres volèrent sur le tribunal ; les épées nues menacèrent les docteurs. « Ne vous inquiétez pas, nous la retrouverons bien, » dit l’évôque : Jeanne fut ramenée au château de Rouen, et on eut recours contre elle à une ruse infâme. Elle avait repris ses habits de femme et promis de ne plus les quitter. On les lui déroba pendant son sommeil : le matin elle ne trouva plus que ses habits d’homme et fut contrainte de o’en vêtir. C’en fut assez pour qu’on la déclarât relapse, c’est-à-dire retombée dans l’hérésie, et excommuniée. On se hâta de la livrer aux Anglais.

Quand on annonça à Jeanne qu’elle devait mourir, elle eut d’abord un grand transport de douleur ; puis elle se confessa, communia avec beaucoup de larmes

Le bûcher.

Mai 1531 .

et reprit- un peu de calmt. Apercevant l'évêque Cauchon, elle lui dit : « Evêque , je meurs par vous ; si vous m’eussiez mise aux prisons d’Église, ceci ne fût point arrivé : c’est pourquoi j’appelle de vous devant Dieu. » On la revêtit de longs habits de femme ; on la -1 fit monter sur un chariot, et, entourée de huit cents Anglais armés, elle fut conduite au Vieux-Marché, à travers la foule du peuple ému , mais comprimé par la terreur. Il ne lui échappait qu’un mot : « Rouen ! Rouen ! dois-je donc mourir ici ! » Arrivée au lieu de son supplice, elle s’agenouilla en face du bûcher qui l’attendait, invoqua Dieu, la Vierge , saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous, et demandant aux assistants de prier pour elle. Elle désira avoir une croix »/un Anglais en fit une d’un bâton qu’il rompit. Elle la reçut dévotement, la baisa et la mit dans son sein. Mais c’est la croix de l’église qu'elle désirait. Grâce aux instances d’un huissier, le bon Massieu, on lui apporta la croix de la paroisse Saint-Sauveur qu’elle embrassa étroitement; Cependant les Anglais s’impatientaient, les sergents d’armes la saisirent, le bourreau la lia au poteau et mit le feu au bûcher. Elle jeta un grand cri ; puis comme le frère Martin Ladvenu, qui l’exhortait, ne prenait pas garde à la flamme, s’oubliant lui-même, elle le pressa de se retirer. On avait tellement élevé l’échafaud que les flammes furent lentes û l'atteindre ; tout ce temps elle ne cessa d’invoquer les saints, l’archange, et de répéter le nom du Sauveur, les yeux fixés sur la croix que tenait du bas de l’échafaud le frère Martin ; enfin, laissant tomber la

tête, elle poussa un grand cri : « Jésus! » C’en était

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Jeanne morte, les jugeurs furent jugés. — Un

Anglais disait ; « Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. » Les gens du peuple montraient au doigt ceux qui avaient pris part au procès ; on invoquait sur eux le jugement de Dieu. L’évêque de Beauvais ne tarda pas à mourir d’une attaque d’apoplexie. Un autre juge fut atteint de la lèpre ; un autre mourut subitement ; un quatrième fut trouvé mort dans Ur égout aux portes de Rouen.

. Mais n’y a-t-il point d’autres coupables ? Que fait dope ce roi à qui Jeanne a rendu son royaume, qu’elle a mené triomphant d’Orléans délivré jusqu’au sacre de Reims, et dont elle affirme le droit avec tant de fierté devant ses bourreaux, les Anglais ? Était-il impossible de la sauver ? Lorsque l’Anglais la marchandait au Bourguignon, ne suffisait-il point de surenchérir? Quand elle était gardée à la frontière, un coup de main ne pouvait-il pas la délivrer ? Plus tard même,

» On sait qu’il reste encore à Rouen une tour de la prison où Jeanne fut enfermée. M. Ernest Morin, professeur d’histoire, a entrepris défaire racheter oetto tour, qui est en ce moment cotûprisê dans le couvent des Dames Ursulines. Ses conférences sur Jeanne d’ Arc ont ému le sentimentpublic ; bon nombre de municipalités ont souscrità cette œuvre de réparation, à laquelle applaudiront tous ceux qui savent l’histoire glorieuse et lament&blo de Jeanne. L V>' v •

Réhabriittfloq ■ de Jeanne U5&.

fie devait-on pas tout tenter, pour la sauver en profitant de la mystérieuse terreur qu’elle inspirait toujours aux Anglais ? Nos ennemis n’avaient pas cessé de croire aux enchantements de l’héroïne d’Orléans et de Patay; partout ils cédaient le terrain. Sept mois après la trahison de Compiègne, on trouve encore un édit anglais con Ire ceux qui fuient devant les maléfices de la sorcière française..

On ne fit rien. La mort de Jeanne entra peut-être dans les calculs détestables de ces conseillers de Charles, La Trémouille, Régnault de Chartres, qui, en profitant de ses victoires, remportées pour ainsi dire malgré eux, voulaient faire peser sur elle’ des revers dont leur jalousie ou leur couardise était la seule cause.

Le jugement de la postérité qui les a flétris ne devait pas tarder à venger et h réhabiliter Jeanne. Dès 1455, line grande enquête s’ouvrit à la prière de la mère de Jeanne et de ses deux frères, par l’ordre du roi et du pape Calixte III. Tous les témoins survivants de la mission miraculeuse de la Pucelle comparurent. Les anciens de son village, ses amies d’enfance, Mengette, Hauviette; ses compagnons d’amies, Dunois et le duc d’Alençon; son page, son écuyer, son confesseur ; ceux qui l’avaient assistée dans sa prison et sur le bûcher, Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, un greffier, l’honnête Manchon, vinrent témoigner de son innocence, de son courage, de sa résignation héroïque, de sa foi en sa mission. En môme temps le cri public d’enthoasiasme, qui n’a pas cessé depuis, s’élevait en faveur de la noble enfant, et donnait à la sentence solennelle de

réhabilitation prononcée par les juges la consécration populaire.

L’histoire a rendu pleine justice à la libératrice de la France; plus on a étudié la mission de Jeanne d’Arc et mieux on a reconnu qu’elle a été par toute sa vie une sainte et par sa mort une martyre, martyre des plus nobles causes auxquelles on puisse se dévouer, martyre de son amour pour la patrie et de sa foi en celui qui l’envoya pour sauver la France.

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