ANS AVANT JÉSUS-CHRIST
« Quand il se dévoue au salut de ses compagnons et va s’offrir avec tant de fierté et do bonne grâce à un vainqueur dont il n’a pas de pitié à attendre, je salue en lui le premier des Français. »
«U ne lui a manqué, pour prendre place . parmi les plus grands hommes, que d’avoir eu
un autre ennemi, surtout un autre historien que César. »
Am. Thibuky.
1. La Gaule au temps de la conquête romaine; les druides; les guerriers. — II. Jules César; guerre des Gaules; soulèvement général. — III. Vercingétorix; son plan de campagne: il ravage le pays pour affamer César; siège de Bourges Vercingétorix vainqueur de César à Gergovie ; sagesse de sa tactique ; il est vaincu par César. — IV. Il se retranche à Alésia; il congédie la cavalerie et fait appel à la Gaule; arrivée de l’armée de secours, travaux des Romains; dernière lutte. — Vercingétorix se dévoue ; son supplice; soumission de la Gaule. — VI. La Gaule province de l’empirei
Il y a en Bourgogne, non loin de Semur, une colline escarpée qui s’élève au milieu d’un cercle d’autres collines et au confluent de deux rivières dont le cours l’enveloppe : c’est le mont Âuxois, qui fut contre César
îe dernier boulevard de l’indépendance gauloise, et où succomba son héros, Vercingétorix. La France y salue aujourd’hui la statue du guerrier qui fut, à un moment solennel, comme la ligure même de la patrie.
Commençons donc à ce premier Français, ainsi * qu’on l’a nommé, la revue des grands hommes qui se
dressent, à travers les siècles, sur la voie sacrée de notre histoire.
ta eauu Au temps où les Romains l’envahirent, notre pays \a conquête qui s’étend entre la Manche, l’Océan, la Méditerranée, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin portait le nom de Gaule. Le nord de cet immense territoire était encore couvert de marécages et de forêts de chênes, où les guerriers gaulois chassaient avec passion l’élan, le buffle, le bison et le redoutable auroch. L’est, le ceptre < et le midi, défrichés et cultivés en partie, surtout le , long des fleuves, produisaient abondamment du blé, du millet et de l’orge; les prairies y étaient couvertes de * nombreux troupeaux de grand et de petit bétail.
Celte terre fertile était habitée par une forte race, la race gauloise. Les Gaulois étaient de haute taille ; ils avaient le teint blanc, les yeux bleus, les cheveux blonds ou châtains, qu’ils teignaient en rouge en les trempant d’eau de chaux. lls les portaient dans toute leur longueur, tantôt flottants sur les épaules, tantôt relevés et liés en une touffe au sommet de la tète. Ils se rasaient le visage à l’exception de la lèvre supé-
Heure, oh ils laissaient croître dé longues moustaches.
Ils avaient les qualités et les défauts de caractère qu’il nous ont transmis. Ils honoraient avant tout le courage qui donne la victoire et l’éloquence qui captivé les esprits, disaient-ils, et les retient avec deS ' chaînes d’or. IIS étaient bienveillants, pleins de générosité, de franchise, de cordialité, et si hospitalier qü’ils faisaient d’abôrd asseoir l’étranger à leur table et nëi’interrbgedient qu’après le repas. Mais ils étaient aussi, assure-t-on, légers, inconstants, curieux et ch^ dules, présomptueux et querelleurs.
A la tête de la nation on voyait les prêtres ôn timides et les nobles ou principaux guerriers, les chevaliers, comme les appelle César.
* ' Les druidès, homme du ehênè , vivaient avec austérité âu fond des forêts les plus épaisses et dans les lieux les plus sauvages. Ils adoraient Hésas, dieu de ià guerre, et Teutatès, dieu du commerce et des arts. Les tins, vêtus d’une longue robe brune, poètes héroïques et religieux, animaient les guerriers au combat en accompagnant leurs chants des accords de la harpe. Les autres, vêtu s d’une robe blanche, partageaient leur temps entré la méditation et renseignement. Ils ap£ prenaient aux Gaulois à honorer lës dieux et à pratiquer la justice; ils entretenaient la croyancè à l’immortalité de l’âme et au monde meilleur qui attend le brave tombé sur le champ de bataille. Mais ils poussaient jusqu’à l v êxcès le mépris dé la vie. fils honoraient le suicide et ils souillaient leur culte de sacrifices htl-
Les druides.
mains, dont les victimes, souvent volontaires, venaient s’offrir sur la pierre consacrée ; tant il y avait d’erreurs mêlées à une part de vérité dans les religions du paganisme !
Les guer- Les nobles ou chevaliers, distingués par un collier
fiers.
dor, formaient avec les druides la tète de la nation.
Ils étaient suivis et servis par des écuyers et des clients ou eompaguous dévoués qui devaient combattre à leurs côtés, les sauver ou mourir avec eux dans la bataille. , Au-dessous des chevaliers se rangeait la masse des simples guerriers, combattant à pied. C’étaient les cir toyens de la tribu. Les uns et les autres allèrent longtemps à la guerre le corps nu, comme par ostentation de bravoure ; mais, plus tard, adoptant les armes défensives des autres peuples, ils revêtirent leur poitrine d’une cuirasse de métal battu ou de mailles de fer, et ils couvrirent leur tête d’un casque que surmontaient des ailes d’oiseau. Ils avaient au bras gauche un bouclier haut et étroit, bariolé de vives couleurs, portant sculptées en relief des têtes d’animaux féroces. Comme armes offensives, ils suspendaient à leur côté un long sabre sans pointe et à un seul tranchant; ils tenaient à la main une courte hache ou une lance, dont le fer, large et recourbé, faisait d’horribles blessures.;
Ces rudes guerriers, qui ne déposaient jamais leurs armes, n’étaient pas faits pour vivre en paix dans leur pays. Cédant à leur humeur aventureuse, ils avaient parcouru le monde le fer à la main et laissé partout des traces de leur passage. Us avaient rencontré sur le bord du Danube Alexandre le Grand, qui leur avait fait celte
question : « Que craignez-vous ?» Et ils avaient répondu fièrement : « Que le ciel ne tombe. » Puis , Alexandre mort, ils avaient ravagé la Grèce, passé le Bosphore et fondé un royaume en Asie. Mais c’est sifrtout à l’Italie , à Rome naissante qu’ils avaient fait sentir le poids de leur redoutable épée.
Ils avaient vaincu l’armée romaine sur les bords de i’Allia ; ils étaient entrés dans l’enceinte sacrée de Romulus et avaient contraint le sénat, enfermé dans la citadelle inexpugnable du Capitole, à traiter au prix de mille livres pesant d’or. Leur chef ou Brenn, abusant de la victoire, avait même jeté sa lourde épée dans la balance en s’écriant : Malheur aux vaincus!
Quand elle eut vu partir ces terribles ennemis chargés de dépouilles, Rome sortit de ses ruines et rétablit sa domination abattue, mais en gardant un amer souvenir de sa défaite. « Nous combattons les autres peuples, disait-elle, pour conquérir ; quand nous combattons les Gaulois, c’est pour exister. » Et en effet, elle faillit être ruinée encore une fois par les mercenaires gaulois d’Annibal vainqueurs aux journées de la Trébie, de Trasimène et de Cannes. Aussi employa-t-elle contre de tels aversaires toutes les ressources de sa puissante organisation et de ses vertus militaires. Dès qu’on annonçait une invasion gauloise, elle déclarait le « tumulte gaulois, » c’est-à-dire la levée en masse, et elle armait jusqu’à ses prêtres et ses vieillards. Elle avait un trésor spécial auquel il n’était permis de toucher que pour la guerre contre les Gaulois. Elle ne se crut à l’abri du danger que lorsqu’elle eut, après des efforts
aies César.
opiniâtres, soumis les populations gauloises d’Italie.
Parvenus au pied des Alpes, les Romains osèrent les franchir et prendre pied en Gaule où les avait appelés la colonie grecque de Marseille, attaquée par ses voisins. C’est en intervenant ainsi dans les querelles des peuples qu’ils avaient peu à peu envahi et conquis le monde. Ils s’établirent donc dans la vallée du Rhône et sur les rivages de la mer entre les Alpes et les Pyrénées, y fondèrent des villes et y apportèrent leurs lois ; ils purent alors appeler le pays qu’ils avaient conquis leur province { 120-118 av. J. -G.).
Us s’y tinrent soixante ans sans s’attaquer ù la Gaule chevelue, comme ils nommaient la Gaule libre ; le souvenir formidable des Gaulois de l’ Allia protégeait encore leurs descendants. Pour l’envahir il fallut que César parût, et que ce grand capitaine formât le dessein de commencer la conquête du monde par la soumission du plus brave de tous les peuples.
, Un jour, on avait vu ce Caius Julius César, le pais prodigue et le plus éloquent des jeunes patriciens, s’arrêter devant une statue d’Alexandre le Grand et verser des larmes en la considérant ; il n’avait encore rien fait de mémorable, se disait-il, û l’âge où le héros grec avait conquis l’Asie. Dans une âme forte ces réveils sont décisifs; César résolut de devenir le premier des Romains. Or, c’était par les armes qu’un citoyen acquérait de la gloire, s’imposait à l’admiration de tous et
maîtrisait la faveur changeante du peuple, qui donnait encore les honneurs et le pouvoir. César voulut d’un coup surpasser tous ses rivaux; les Gaulois étaient, réputés invincibles, il demanda et obtint la province des.
Gaules pour y vaincre par la renommée de ses victoires les ennemis qu'il laissait à Rome (58 av. J-C^.
Il sembla tout à coup un autre homme. Ce patricien délicat , qui étonnait Rome de sa mollesse et de son luxe, se montra le plus rude soldat de l’armée, le plus , vigilant des capitaines. On le vit se soumettre au ré- v ' ,, gime le plus frugal, coucher en plein air, sous les intempéries de notre climat, et monter comme Alexandre un cheval que lui seul avait su dompter. On admira sa prévoyance, son audace, sa force d’âme dans le péril, son habileté à profiter de la bonne fortune. La victoire, a-t-on dit, ne put se séparer de lui. Qu’il nous soitpermis cependant de garder la meilleure part de notre admiration pour l’héroïsme de la Gaule vaincue qui paya de son sang la gloire du dictateur romain. C'est peutêtre un honneur pour notre pays d’avoir été le champ de bataille des victoires de César; il ne nous console pas de la défaite d’une cause sacrée : la défense du sol national contre une injuste agression.
César, du moins, paya chèrement sa victoire. Il l’a Guerre des reconnu lui-même dans l’admirable récit qu’il nous a laissé de cette lutte de huit ans ; il lui fallut conquérir pied à pied un sol opiniâtrement défendu. Les forêts du nord, les îles et les lagunes de l'Armorique, les montapes de l’Arvemie lui opposèrent une résis- « tance héroïque. Plus d’une fois il courut risque de la
Soulèvement général.
vie, et un jour, au fort de la mêlée, son épée, l’épée de l’invincible César, resta aux mains des Gaulois comme un gage des grandeurs militaires que nous réservait l'avenir.
Il croyait enfin la Gaule soumise lorsqu’un premier soulèvement remit tout en question. A peine l’avait-il comprimé qu’une insurrection générale éclata : tous les peuples de la Gaule, vaincus isolément, s’unissaient enfin dans un suprême effort.
C’était en 52 avant Jésus-Christ. Jamais l’occasion d’une prise d’armes n’avait semblé plus favorable. César était en Italie, de l’autre côté des Alpes, dont l’hiver fermait les passages; la terre était couverte de neige ; les rivières débordées. Il semblait impossible aux Romains, privés de leur général, de se concerter, dé s’unir et de tenir la campagne. Les Gaulois, au contraire, échappant à la surveillance des agents romains, s’assemblaient secrètement dans les lieux déserts ; ils y prenaient la résolution de périr plutôt que de renoncer au précieux héritage de liberté et de gloire qu’ils tenaient de leurs pères. Une nuit, on apporta au fond de la forêt des Carnutes (pays Chartrain), sur la pierre des druides, les étendards des peuples de la Gaule, et sur ce faisceau sacré , image de l’indépendance nationale, chaque député vint jurer une haine éternelle aux Romains, un dévouement jusqu’à la mort à la patrie libre.
Le réveil de la Gaule asservie fut terrible. Orléans (alors Genabum) en donna le signal par le massacre de tous les. marchands romains qui avaient fait d’elle
le centre d’urt vaste négoce; c’était s’engager à vaincre ou à mourir. Ce défi solennel fut bientôt connu de toute la Gaule ; le soir même, la nouvelle, transmise par des cris à travers les champs et les villages, parvenait aux montagnes des Arvernes, où l’attendait impatiemment un jeune homme intrépide, Vercingétorix. La Gaule avait enfin trouvé son héros !
Un petit chef de clan des Arvernes aura cette gloire de réunir tous les Gaulois dans un même amour de la patrie commune, dans la même haine contre l’étranger. Il n’avait subi qu’en frémissant le joug du vainqueur, et depuis, dans les fêtes religieuses, dans les assemblées politiques, il n’avait cessé de maudire la servitude présente, de rappeler les souvenirs de l’antique liberté. Les Arvernes l’avaient vu rejeter les offres de César, qui, devinant ses hautes destinées, avait essayé de le séduire ; ils s’étaient laissé gagner par sa grâce et son courage et avaient mis en lui la dernière espérance de la patrie. Vercingétorix ne trahit point cette attente. ’
Le jour de l’action était enfin venu; il fait prendre les armes à sa tribu, chasse de Gergovie (près de Clermont) les partisans de Home et envoie des émissaires à tous les peuples de la Gaule, les adjurant de s’unir contre l’ennemi commun. Élu chef de guerre par un conseil général des députés des villes, disposant d’une autorité absolue, il prend aussitôt des mesures décisives; il fixe les contingents des troupes actives et de
Vercingé-
torix.
Son plan de campagne.
la milice, la quantité de vivres et d’armes dont les places doivent être munies. Il lève une nombreuse cavalerie qui devait être la meilleure force de son armée ; il excite les lâches et contient les traîtres par la menace 4es dernières rigueurs. <
Dès qu’il a réuni les contingents qui lui arrivent de toutes parts, il entre en campagne. Il veut à la fois frapper les légions qui campent dans le nord de la Gaule et envahir la province. Un de ses lieutenants menace la Garonne, tandis que lui-même entraîne les Bituriges (habitants du Berry) encore incertains et s’achemine vers le pays des Sénons (Sens), occupé par Labiénus avec six légions. - »
Tout allait à souhait; mais il fallait compter avec le génie de César. Déjà le proconsul, accourant d’Italie en toute hâte, a improvisé une armée avec des dépôts et des recrues, raffermi la province ébranlée, prévenu ainsi l’attaque des Gaulois et franchi les Gévennes à travers six pieds de neige. Tombant comme la foudre au milieu des populations arvemes, il dévaste leur territoire et incendie leurs villes. On reconnaît sa présence aux coups qu'il frappe; la lutte décisive a commencé entre la Gaule soulevée et uu vainqueur irrité de voir sa proie lui échapper. ^
Vercingétorix, qui déjà s’enfonçait dans le nord, s’arrête étonné de l’arrivée si soudaine de son adversaire. Il revient sur ses pas et ramène son armée en toute hâte vers les montagnes de l’Arvernio; mais César, lui échappant, replie sa petite armée et court presque seul à travers le pays ennemi jusqu’à Vienhe,
sur le Rhône, y rallie une nouvelle levée de eavâlîers, gagne le territoire des Éduens (entre la Loire et la , Saône), encore alliés de Rome, pénètre chez les Lingons (près de Langres), qü deux de ses légions étaient en quartiers d’hiver, et appelle les autres à lui. 11 a maintenant sous la main les vieilles bandes avec lesquelles il a vaincu la Gaule. Il marche au-devant de Vercingétorix en massacrant sur son passage toute la population d’Orléans, pour venger les Romains égorgés dans ses murs. • - •
Vercingétorix ne se laisse point déconcerter par les h ravage i«
. . pays pour
habiles manœuvres de son ennemi. S’il ne peut arrêter affamer César eR lui livrant bataille avec des troupes auxquelles manquent encore la solidité et la discipline , il peut le vaincre en inspirant à la Gaule une de ces résolutions héroïques qui sauvent les nations. Rassemble les chefs des divers peuples; il leur montre César maître de la Loire et menaçant le cœur du pays. « Le çourage, leur dit-il, ne suffit pas contre des troupes aguerries, fières de leurs succès passés : il n’y a qu’un moyen assuré de vaincre César, c’est de l’affamer ; il iàut faire le désert autour de lui, et brûler les villes qui pourraient lui fournir des ressources ou lui offrir )n refuge ; la cavalerie tiendra la campagne, fatipera l’ennemi par de continuelles alertes, enlèvera ses four- ' rageurs et détruira ses détachements. Ces mesures ajouter Ml, vous paraissent violentes et dures ? mais vous serait-il plus doux de voir vos femmes outragées ou captives, vos enfants chargés de fers, ves parents, vqs amis égorgés, vous-mêmes réservés à une mor
Siège de Bourges.
honteuse ? C’est le sort qui vous attend si vous ôtes vaincus! »
La Gaule était digne de vaincre, car elle entendit ce langage et accomplit héroïquement cette cruelle résolution. En un seul jour, plus de vingt villes des Bituriges furent livrées aux flammes. Les Carnutes, les Arvernes exécutèrent l’ordre sans murmure. On voyait de toutes parts les populations quittant leurs villes incendiées, aller au loin chercher l’abri et le pain que les peuples épargnés par la guerre leur réservaient, en attendant qu’eux-mêmes, ruinant leur pays à l’approche de l’ennemi, allassent, avec leurs hôtes, gagner un autre refuge. On ne conserva que les places assez fortes pour résister aux machines de César. On hésitait sur le sort de Bourges ( Avaricum ), qui semblait difficile à défendre, et Vercingétorix avait opiné pour sa destruction, lorsque quelques-uns de ses habitants, députés par leurs concitoyens, se présentèrent devant le conseil. Ils se jetèrent à genoux, et fondant en larmes, supplièrent les chefs d’avoir pitié de la plus belle ville des Gaules, de l’ornement de leur pays. Ils vantèrent la force de leur citadelle, protégée par une rivière et des marais impraticables; ils jurèrent de la défendre jusqu’à la mort et de la sauver.
Pour le malheur de la Gaule on les crut, et Vercingétorix, le dernier, il est vrai, se laissa vaincre luimême par leurs prières et leur désespoir. Bourges fut épargnée; on crut assez faire en donnant à leur ville une garnison d’élite qui organisât et dirigeât la défense, haute immense, en face d’un adversaire qui n’en com-
mettait pas et savait mieux qu’aucun capitaine profiter de celles de l’ennemi! César, sans ressources dans un pays dévasté, harcelé par la cavalerie gauloise qui enlevait ses convois et ses fourrageurs, se hâte de marcher sur la ville des Bituriges. Vercingétorix essaye de réparer sa faute; il bloque l’armée romaine dans ses lignes de siège et lui intercepte les vivres. Il la fatigue par des escarmouches où il ne livre rien au hasard, et prend position sur une colline tlanquée de bois et défendue par un marais.
G’est au milieu de ces soins et de ces travaux que la calomnie vint l’atteindre. Une nuit qu’il était sorti du camp avec sa cavalerie et une partie de l’infanterie légère pour surprendre les fourrageurs romains, César, ’ averti de son départ, se mit en marche dans le plus ,'V"; grand silence, et, au point du jour, rangea ses légions en face des Gaulois. Ceux-ci, sans se troubler, se mirent en ordre de bataille, se tinrent prêts à repousser l’attaque en profitant de l’avantage du terrain, et firent si bonne contenance que César, se voyant arrêté par un marais impraticable et par la profondeur des bois, replia ses troupes au milieu des huées et des cris de triomphe de l’ennemi. La position, bien choisie par Vercingétorix, avait suffi pour donner aux siens la victoire sans combat, mais l’alerte avait été vive, et dans l’émotion qui la suivit les Gaulois avaient conçu des soupçons. « Vercingétorix, disaient-ils, avait quitté le camp, il avait affaibli l’armée par un détachement, et aussitôt César, instruit de son départ, avait essayé une attaque. Un tel concours de circonstances est-il
Prise de Bourges
tin pur effet du hasard ? Il nous rapproche des Rpmains pour nous abandonner aussitôt, pour nous livrer à une surprise, sans cavalerie, sans chef, car, en partant, il n’a remis à personne le commandement de l’armée. Voilà, sans doute, le gage de la paix qu’il négocie pvec l’ennemi ; voilà le salaire dont il veut acheter sa grâce. Il préfère tenir de César, et pour la ruine de sa patrie, l’autorité qu’il devait à la confiance de ses frères,,. Vercingétorix est un traître ! »
A son retour au camp, le chef gaulois est accueilli par des murmures et des menaces, mais il ne se montre point ému. Il avait l’éloquence de sa race comme il en avait Je courage ; il parle, et aussitôt les Gaulois font silence ; il se justifie sans peine des odieuses accusations dont on le charge, il oppose à la calomnie le spectacle de sa vie et son dévouement à la liberté ; puis il gourmande ses concitoyens de la mobilité avec laquelle ils donnent et retirent leur confiance ; « Reprenez, dit-il en finissant, un pouvoir qui a pu vous rendre ma foi suspecte ; reprenez-le, si vous croyez qu’il me rapporte plus d’honneurs que ^avantages à vous-mêmes et à la patrie, » Une clameur immense mêlée au cliquetis des armes s’élève alors dans le camp gaulois ; tous se pressent autour du jeune chef, mais cette fois c’est pour le supplier d’oublier d’injustes soupçons et de garder le commandement d’où la Gaule attendait son salut.
Dès qu’il a ressaisi l’autorité, Vercingétorix fait de nouveaux efforts pour délivrer la. place assiégée. Il y introduit dix mille de ses meilleurs soldats, et resserre
las Romains dans leurs lignes de siège. César, cependant, s’acharne à sa proiç ; en vingt-cinq jours il construit avec des poutres une plate-forme lougue de trois cents pieds sur trente de hauteur, qui domine les murs de la ville ; mais les Gaulois, cheminant par une galerie déminé, font tout à coup irruption au milieu des. travaux et y mettent le feu. C’est alors que César fut témoin d’un trait de courage qu’il ne put se défendre d’admirer, bien qu’il ait rarement rendu justice •ju mérite de ses. ennemis. Un Biturige, posté au sommet d’une tour, lançait sur les travaux des Romains des boules., de suif et de poix pour alimenter l’incendie. Atteint au côté droit par un trait parti d’une machine appelée scorpion, il tomba mort. Le Gaulois le plus proche, passant sur son corps, prit sa place, jusqu’à ce qu’il fût à son tour frappé ; un troisième lui succéda, à celui-ci un quatrième, et le poste fut constamment occupé pendant toute la durée du combat. Avec le même héroïsme et une meilleure fortune nos zouaves, se succédant sous le feu qui les frappait, maintenaient debout leur drapeau sur les murs de Sébastopol.
Vains efforts ! la fortune de César l’emporte. Après avoir fatigué la garnison par des aüaque.s continuelles, il fait cesser les travaux du siège pour endormir la vigilance des assiégés, range ses légions dans les tran chées, les anime en leur représentant la détresse de leur bivouac et l’abondance qui les attend dans la ville, puis, choisissant le moment d’une pluie violente, il les lance à l’assaut. La muraille est escaladée ; lest Ro-
mains se répandent dans tous les travaux de l'enceinte d cernant la garnison, trop pressée pour faire usage de ses armes, et la population terrifiée, commencent cet affreux massacre de quarante mille personnes, dont César lui-même a dit : « On n’épargna ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants à la mamelle. » Un Romain n’avait pas de pitié , même pour ceux dont il avait admiré le patriotisme et le courage.
C’était un grand désastre pour la cause de l’indépendance gauloise. La ruine de tant de villes avait été un sacrifice inutile, puisque l’armée romaine trouvait, grâce aux ressources accumulées dans Bourges, des quartiers d’hiver pour se refaire et vivre jusqu’au printemps.
Mais il n’est point de revers irréparable lorsqu’on oppose à la mauvaise fortune un courage opiniâtre. Les Gaulois, d’ordinaire si prompts à se laisser abattre, reprirent confiance. Ils se souvinrent que Vercingétorix n’avait point été d’avis de défendre Bourges, et qu’il n’avait cédé qu’aux supplications de ses habitants; ils apprirent ainsi que l’abnégation de chacun est nécessaire au salut de tous.
Mettant aussitôt h l’épreuve le zèle de ses guerriers, Vercingétorix les accoutuma aux rudes travaux par lesquels les Romains fortifiaient leurs camps pour les mettre à l’abri d’une surprise. Ils avaient l’audace et l’élan ; il s’efforça de leur donner la confiance dans la tactique, la persévérance dans d’obscurs et pénibles labeurs. On les vit creuser des fossés, élever des retranchements, enfoncer des pieux, construire desj ter-
rasses, et se former peu à peu, par le travail, à ces vertus militaires qui faisaient la force des légions romaines.
Au printemps, quand les opérations recommencent, Vercingétorix s’attache à l’armée de César, qui marche contre la ville de Gergovie, capitale des Arvernes. Il manœuvre comme autrefois le temporiseur Fabius, qui avait usé, sans livrer bataille, l’invincible Annibal. Il suit pas à pas César, le harcèle et lui coupe les vivres, sans engager d’action générale, puis, le devançant par une marche rapide, il se saisit avant lui d’une forte position près de la ville de Gergovie.
C’était pour notre héros une première victoire d’avoir su dompter en lui et chez les siens la fougue naturelle à la race, d’avoir su régler le courage jusque-là indiscipliné des Gaulois. Il méritait de vaincre César; il en eut une fois la fortune. Ce fut un jour où le proconsul romain ayant mis un instant sa vigilance en défaut et percé les lignes gauloises, lançait déjà ses soldats à l’escalade des murs peu élevés de la ville. Tout semblait perdu. Du haut des remparts les femmes jetaient aux Romains leur or, leurs bijoux, leurs vêtements les plus précieux, comme pour se racheter du massacre et de l’outrage, « Ne nous traitez pas, criaient-elles, comme es femmes d’Avaricum ! ayez pitié de nos enfants ! »
Étrange refuge que celui de la pitié romaine ! On îonnut plus tard ce qu’il valait quand il n’en resta plus d’autre; à Gergovie, le salut vint des armes. Tandis que la garnison avertie accourait sur le point menacé, Vercingétorix, précipitant la marche de sa
Vercingétorix vainqueur de César à Gergovie.
Sagesse de sa tactique.
cavalerie le long de l’enceinte, vint prendre en liane la colonne romaine, la fit ployer et la mena battant jusque dafis la plaine où César la recueillit à la tôte de sa fameuse dixième légion, mais sans oser renouveler le combat. Quarante-six centurions étaient restés sur le champ de bataille.
Vercingétorix avait donc vaincu cet invincible César; mais c’est moins pour sa victoire qu’il mérite d’être loué que pour la fermeté avec laquelle il réprima en lui une confiance qui eût été funeste, et contint le courage téméraire des siens. En vain César lui offrit deux fois la bataille en plaine ; il demeura dans son camp jusqu’au jour où il vit les Romains abandonner leurs lignes en emportant le souvenir cuisant de leur défaite.
Mais ce n’est pas assez de les avoir vaincus, il faut les anéantir. Il fait publier l’ordre de détruire les grains et de brûler les habitations dans toutes les cités où se portera l’ennemi. « Résignons-nous à ces maux particuliers, dit-il; ils doivent nous assurer à jamais l’indépendance. » Puis, fidèle à cette tactique si sage qu’il avait adoptée de harceler les Romains et de les ruiner en détail sans engager d’action générale, il s’ébranle avec eux et les suit dans leur marche, en ralliant les renforts que lui attire de toutes parts le bruit de sa victoire. La puissante nation des Éduens, qui avait jusque-là trahi la cause nationale et reçu le titre d’amie du peuple romain, massacre dans toutes les villes les recrues de César et les marchands italiens, et jure de combattre pour la patrie commune.
Contre la Gaule tout entière soulevée, contre Ver-
- il)
cingétorix, qui s’est montré si sage dans le malheur et dans le succès, César a sa fortune et son génie. Il avait rallié sur les bords de l’Yonne les détachements du nord, qui portaient à dix légions la foree de son armée; il avait attiré à lui, à l’insu des Gaulois, des détachements de cavalerie germaine qui réparaient les pertes de la sienne, et, manœuvrant prudemment, il songeait à regagner la province, que des bandes arvernes s’efforçaient de soulever.
Vercingétorix, qui le suit, veut, sans engager la bataille, le serrer de plus près, le forcer à s’arrêter, l’affamer ou le contraindre à sacrifier ses bagages. La cavalerie romaine épuisée, ne peut entrer en ligne avec la cavalerie gauloise; il fera de celle-ci trois gros corps et les portera sur le front et sur les flancs de la colonne ennemie pour arrêter sa marche. Il comptait sans la cavalerie germaine, qu’il vit tout à coup sortir des rangs romains et se tenir prête h repousser l’attaque des cavaliers gaulois. La lutte était devenue inévitable; elle s’engagea avec une extrême vigueur départ et d’autre, et César fit pour la soutenir des efforts désespérés. Un instant les cavaliers arvernes l’entourèrent, il ne leur échappa qu’en laissant son épée entre leurs mains. Mais sans cesse arrêtés dans leurs charges par les piques de l’infanterie romaine, déconcertés par la tactique des cavaliers germains qui recevaient dans leius rangs des fantassins légèrement armés, les Gaulois hésitent et perdent du terrain. Une manœuvre de l’ennemi, qui menace de les tourner, augmente le désordre et décide enfin la déroute.
Il e«t vaincu par Oser.
il so rotrnnchc-ft AI6 sia.
Ainsi Vercingétorix perdait en un jour le fruit de tant d’efforts, et voyait son adversaire, presque à bout » de ressources, ressaisir tout à coup le prestige des armes. Il était contraint, pour reformer son armée ébranlée, de battre en retraite et d’aller à quelques lieues de là chercher un refuge à Alésia, sur le mont Auxois, dans des lignes qu’il avait par une sage prévoyance munies et approvisionnées. C’était comme à Gergovie un grand bastion naturel, s’élevant au milieu d’une plaine bordée elle-même d’un rang circulaire de collines. Vercingétorix résolut d’y tenir, et se souvenant que la victoire de Clermont avait suivi de près le désastre de Bourges, il adjura la Gaule de faire un héroïque efforts
Cependant César, reprenant confiance, a passé de la défensive à l’offensive. Il poursuit l’armée gauloise, vient camper en face d’Alésia, et là, embrassant du regard cette montagne où semblait s’être réfugiée la fortune de la Gaule, il se propose de lutter avec Vercingétorix de prudence et d’opiniâtreté. Il n’engagera point d’attaque de vive force contre une position facile à défendre, mais il la resserrera à l’aide de ces travaux gigantesques, où les soldats romains montraient tant d’art et de patience. Les légionnaires devaient dépasser devant Alésia tout ce qu’on leur avait vu jusqu’alors entreprendre et exécuter.
Ce fut d’abord une première ligne de onze milles de circuit (seize mille mètres environ), que Vercingétorix tenta en vain de percer de vive force. La cavalerie, victorieuse comme toujours des escadrons romains, fut arrêtée par les rangs serrés des légions, et maltraitée dans sa retraite par cette cavalerie germaine qui continuait à prêter à l’ennemi son décisif secours.
Il ne restait plus qu’une voie de salut. Que la Gaule tout entière se lève et vienne combattre l’envahisseur dans ce champ clos d'Alésia, où Vercingétorix commande encore à 80,000 guerriers; elle peut l’écraser de sa masse. Le chef gaulois, renonçant à rompre avec ses seules forces le cercle qui l'enfermait, se réfugia dans cette dernière espérance. A la nuit qui suivit la déroute de sa cavalerie, il la réunit et prit congé de ses chefs en leur disant : « Partez, tandis que les passages ne sont pas encore fermés; retournez chacun dans votre nation ; levez tout ce qui peut tenir une arme, et revenez nous délivrer, vos frères et moi. J’ai des vivres pour trente jours, pour un plus long temps avec une épargne rigoureuse : nous vous attendrons. » Pendant la seconde veille (qui commençait trois heures après le coucher du soleil), les cavaliers congédiés passèrent par les intervalles que laissaient encore les ouvrages romains, sans éveiller l’attention, et allèrent tenter un dernier effort auprès de leurs concitoyens.
Le cri de détresse des assiégés d’Alésia fut entendu comme l’appel suprême de la patrie en danger. Une assemblée générale se réunit : on y lixa le contingent de chaque tribu, cl toutes se hâtèrent de le fournir.
Il congédie sa cavalerie et fait appel à la Gaule.
Arrivée de l'armée de secours.
Travaux des Romains.
La petite nation parisienne, qui avait brûlé sa capitale Lutèce pour ne point la voir tomber aux andins de l’ennemi, et qui avait perdu la fleur de ses guerriers dans sa résistance à Labiénus, lieutenant de Gésar, fournit encore huit mille hommes. Les malheureux débris des Helvètes *, des Ner riens 9 , des Venètes 3 voulurent prendre part au dernier effort de la liberté : Ambiorix, l’Éburon parut seul au nom de son peuple égorgé. A cette heure suprême, la Gaule, mutilée, décimée peuple à peuple depuis tant d’annéesj semble enfin s’unir pour vaincre ou pour mourir. 240,000 fantassins et 8,000 cavaliers (les cavaliers si souvent engagés avaient le plus souffert) s’assemblèrent et se mirent en marche sur Alésia, dontles 80,000 défenseurs, réduits à la famine, privés de toute nouvelle, les attendaient avec une anxiété indicible. Leur apparition fut saluée d'une acclamation immense; mais, hélas l d'infranchissables obstacles, accumulés par les Romains, se dressaient entre les survenants et les assiégés. C’étaient du côté de la ville un premier fossé de près de vingt pieds de large, à quatre cents pieds plus bas un second fossé de quinze pieds en largeur et en profondeur, puis un troisième dans le fond du vallon oü l’ennemi avait amené les eaux des deux rivières, enfin, une ter-
* Peuple de la Suisse.
* Les Nerviens habitaient te pays situé entre les sources de l’Escaut, de la Sarnbre et de l’Oise.
s Les Venètes, peuple armoricain, avaient Vannes pour ca . pitale.
* Les Ébuions habitaient entre le llbin et la Dyle.
passe et un rempart de douze pieds, avec revêtement et parapet surmonté de créneaux et hérissé à la base de pieux aiguisés. Mômes obstacles du côté de l’armée de secours; une contrevallation de quatorze milles, concentrique à celle qui enfermait Alésia, défendait le camp romain contre une attaque du dehors *. Des fossés, des terrasses et des remparts y avaient été accumulés. Gomme dernière défense, des lignes de trous, disposés en quinconce et recouverts de broussailles, cachaient des pieux aiguisés et des étoiles de fer fichées en terre. Tels étaient les travaux gigantesques que les soldats de César étaient parvenus à exécuter, et qui n’avaient été possibles qu’à cause de la nature friable des marnes du pays. Tels étaient les obstacles que devaient surmonter les Gaulois avant de parvenir jusqu’aux Romains.
Ils ne se laissèrent point arrêter, cependant, par la difficulté de l’entreprise. La lutte commença, lutte décisive et dernier effort de la Gaule libre. Ce fut d’abord un combat de cavalerie, dont les Romains et les Gaulois de la ville et du camp suivirent avec anxiété les chances; l’avantage était aux Gaulois, qui avaient
‘ On a écrit des volumes polir déterminer l'emplacement d’Alésia. On àvait d’abord cru que la description des lieux, faite par César dans ses Commentaires , désignait la ville d’Alaise, en Franche-Comté. Lo duc d’Aumale, dans un livre d’un très-vif intérêt, fa Séptième campagne de César , tenta de démontrer qu’elle s’appliquait mièux â la position d’Alise- Sainte-Reiûe, en Bourgogne. La question fut enfin vidée par les recherches ordonnées par l’Empereur, historien de César, en
ernière
lutte
adopté la manière de combattre des Germains, et mêlé à leurs cavaliers des archers et des fantassins légèrement armés; déjà une immense clameur gauloise partie de l’armée de secours et d’Alésia saluait ce premier succès, quand les Germains, survenant tout à coup, rallient les Romains rompus, fatiguent la cavalerie gauloise par des charges répétées jusqu’au coucher du soleil, et enfin l’enfoncent par une dernière charge à fond conduite en colonne serrée.
Les derniers restes de cette cavalerie gauloise, décimée dans vingt combats, avaient succombé dans cet héroïque effort. Il ne restait plus qu’à s’attaquer, avec l’infanterie, à toutes ces défenses accumulées par César, à s’y acharner en forçant les Romains à faire face à la fois sur les lignes de circonvallation et de contrevallation. Vercingétorix le comprit et attendit le signal. Des deux côtés, on travailla sans relâche à préparer des fascines, des échelles, des harpons, et, à la seconde nuit, au cri poussé par l’armée extérieure et répondu par les trompettes de la ville, les deux ar-
1861. Des fouilles considérables lirent reconnaître la présence des doubles fossés de contrevallation et de circonvallation aux distances marquées par les Commentaires. Ou y trouva des épées gauloises, dix-sept pointes de javelot, deux haches eu bronze, une magnifique épée de légionnaire romain, encore dans son fourreau, enfin un nombre considérable d’antiquités gauloises et gallo-romaines qui assurent à Alise l'honneur d’avoir été le dernier boulevard de l’indépendance gauloise. L’Empereur voulut visiter lui-même ces fouilles si décisives, et relire, en présence du mont Auxois, les Commentaires de César.
mées s’avancèrent contre les retranchements ennemis. D’abord, les soldats de l’armée de secours firent beaucoup de mal aux Romains qui défendaient la contrevallation par leurs flèches, leurs dards et leurs pierres; mais quand ils furent arrivés aux pièges effroyables qui couvraient l’approche des retranchements, ils tombèrent dans ces chausses-trappes, ces trous de loup garnis de pointes aiguës, et y demeurèrent, sans pouvoir avancer, sous les coups des machines romaines. Au lever du jour, on se vit loin des retranchements qui n’avaient pas été entamés, et il fallut battre en retraite vers le camp, tandis que Vercingétorix, qui, de son côté, n’avait pu combler que le premier fossé, regagnait tristement les murs d’Alésia.
Du haut de la citadelle, il attendait le signal d’une seconde tentative, lorsqu’il vit les Gaulois se diviser et tenter à la fois deux attaques. L’une, dirigée contre la partie la plus faible des retranchements romains, lui sembla devoir être décisive; il s’empressa de munir ses troupes de fascines, de perches , de faux de toutes les machines qu’il avait préparées pour cette sortie générale, et se précipita sur les lignes ennemies. Jamais le succès ne fut plus près d’ètre atteint. En vain les Romains luttaient avec opiniâtreté pour ne point perdre le fruit de leurs longs et pénibles travaux; les Gaulois gagnaient du terrain et allaient emporter le retranchement extérieur. Il fallut que César, se multipliant, courant du retranchement intérieur à celui du dehors, partout présent avec les vêtements éclatants qu’il avait coutume de porter dans les batailles soutint
Vercingétorix se dé roue ; son supplice.
les siens ébranlés, fit jeter au légionnaire la pique, pour le lancer une dernière fois, l’épée à la main, contre l’armée de secours. Les Gaulois tenaient bon contre cette charge désespérée, quand ils aperçurent tout à coup, sur leurs derrières, un corps de cavalerie qui était sorti par une des portes de la contrevallation et avait dérobé sa marche; toujours pris de panique quand ils se voyaient tournés, ils lâchèrent pied et se laissèrent arracher la victoire des mains.
C’en était fait de la fortune de la Gaule; la déroute commença, et avec elle le carnage. L’immense armée de secours se dispersa dans toutes les directions, fuyant devant les cavaliers germains, acharnés à la poursuite et au pillage, tandis que Vercingétorix, qui avait triomphé des premiers obstacles et commencé à démolir le rempart, rentrait une troisième fois dans Alésia le désespoir dans le cœur*
Ce Barbare, comme l’appelle le Romain César, se montra plus grand que sa fortune. « Le héros, le patriote n’avait plus rien à faire ici-bas : la patrie était perdue. L’homme pouvait encore quelque chose pour ses frères. Il pouvait peut-être encore les sauver de la mort et de la servitude personnelle. Cette pensée fu» la dernière consolation de cette grande âme L » Au
» II. Martin
matin de la nuit d’angoisses qui suivit ce dernier combat, il assemble ses troupes, il leur rappelle leurs travaux, leurs périls communs, Ja cause sacrée pour laquelle ils ont lutté. « Ce n’est pas la mienne seulement, leur dit-il, c’est la vôtre à tous, c’est celle de l’honneur et de la liberté de la Gaule. Cependant c’est bien moi qui vous ai poussés k cette guerre et vous ai conduits ici : puisque le sort a décidé contre moi, ma vie vous appartient. Je suis prêt à satisfaire aux Romains par une mort volontaire ou à me livrer à eux vivant, selon votre désir ; délibérez. » On envoya des députés à César, qui ordonna qu’on lui livrât le chef, ainsi que les armes, et fit dresser son tribunal hors des portes, en avant du camp, pour y recevoir la soumission des vaincus et prononcer avec solennité sur leur sort.
A cette réponse, Vercingétorix se revêt de sa plus riche armure, monte sur son cheval de bataille, et, sortant de la ville, traverse au galop l’intervalle des deux camps. Tandis que les Romains s’étonnent de cette subite apparition, le Gaulois fait tourner son cheval en cercle autour du tribunal, puis, sautant à terre, il jette aux pieds de César son épée, son javelot, son casque et demeure muet et immobile.
Les officiers de César se montrèrent touchés de tant de fierté et de bonne grâce; César demeura implacable. Il accabla d’injures celui qui avait osé tenir un moment sa fortune en échec, et, d’un signe à ses licteurs, il fit entraîner et garrotter ce chef glorieux, coupable d’avoir vaillamment combattu pour l’indépendance de son pays.
Soumission de la Gaale,
A six ans de là, maître de l’empire, il triomphait suivant la coutume romaine; au moment où il mettait le pied sur la première marche de l’escalier du Capitole, le bourreau tranchait la tête de son noble adversaire, le Gaulois Vercingétorix, dans l’obscur cachot de la prison Mamertine. Saint Pierre et saint Paul, qui devaient, par leur supplice, consacrer ce lieu maudit n’avaient pas encore enseigné au monde la pitié du vaincu et le respect du malheur.
La Gaule était vaincue. Une seule ville résistait encore : c’était Puy-d’Issolu (alors Uxellodunum); quand il l’eut emportée, César, que les Romains appelaient le clément César, fit couper le poing à tous ses habitants, pour servir aux Gaulois de lamentable exemple (50).
Ainsi finit la guerre de dix ans, où se déploya tout ce que l’amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d’héroïsme et de dévouement, et qu’un historien romain a résumée en ces termes : « César prit de force plus de huit cents villes, soumit plus de trois cents nations, combattit, en différents temps, contre trois millions d’hommes, sur lesquels un million périrent en bataille rangée et un million furent réduits en captivité. »
Que d’autres admirent ce style lapidaire. Pour nous, nous ne pouvons lire cette inscription d’arc de triomphe sans songer à tout ce que recouvre de larmes et de sang gaulois cette sèche et cruelle énumération des hauts faits du vainqueur.
Et cependant, il pourrait encore y avoir une secrète
satisfaction d’honneur national dans les transports de l’admiration romaine. On tint César pour le premier capitaine de son temps parce qu’il avait vaincu les Gaulois. On crut que nul ennemi ne pourrait résister au vainqueur du peuple le plus brave du monde, et l’illustre orateur Cicéron n’eut point assez de louanges pour celui qui avait conjuré le plus grand péril de Rome.
ta guerre finie, un spectacle nouveau se présente à La c.uie nous. Rome, qui savait gouverner îes peuples qu elle i-empire. avait vaincus, apporta aux Gaulois les bienfaits de sa civilisation en échange de leur liberté ravie, et les Gaulois, qui avaient lutté si énergiquement contre les Romains, se montrèrent, grâce à la flexibilité de leur génie, les disciples les plus dociles et les plus habiles à imiter leurs maîtres.
La vieille Gaule de l’indépendance disparut pour laisser place à une Gaule romaine, où ne se retrouvent plus les vieux et illustres noms des cités celtiques. Les forêts impénétrables furent entamées par la hache, sillonnées par les chaussées indestructibles dont nous voyons encore aujourd’hui les dalles massives, et qui, partant de la borne milliaire de Lyon, métropole romaine des Gaules, allèrent aboutir au Rhin, au détroit Gallique (Pas-de-Calais), à l’Océan et aux Pyrénées.
Les fleuves, ces chemins qui marchent, si admirable-
ment distribués dans notre pays, se couvrirent de barques, et les produits de la Gaule furent ainsi échangés avec ceux des autres régions de l’empire. On connut alors, quand le travail de l’homme eut pris possession de cet incomparable pays, l’heureuse symétrie de ses limites, dessinées à larges traits par quatre mers, trois chaînes de montagnes et un grand fleuve, le protégeant puissamment sans l’isoler et le reliant, au contraire, à toutes les nations. Après en avoir parcouru les diverses parties, le géographe Strabon écrivait dans son admiration : « Une si heureuse disposition des lieux, par cela même qu’elle semble l’ouvrage d’un Être intelligent plutôt que l’effet du hasard, suffirait pour prouver la Providence. »
En même temps qu’une prospérité matérielle, inconnue jusque-là, effaçait le souvenir des maux de la conquête, les Gaulois cédaient à leur amour de la guerre en s’engageant dans les légions de César, et à leur goût pour la parole en plaidant devant les tribunaux où les Romains avaient introduit leurs lois.
Cet état, relativement heureux, dura plusieurs siècles, pendant lesquels l’esprit gaulois se pénétra profondément de l’esprit romain. Puis, la Gaule, comme .es autres pays conquis par Rome, eut à souffrir du poids des impôts toujours croissants, des guerres civiles entre les princes, et bientôt de l’invasion de nouveaux Barbares que les légions indisciplinées et amollies ne savaient plus contenir. Les paysans, tombés au dernier degré de la misère, quittèrent leurs sillons, tuèrent et mangèrent leur bétail, puis se ruèrent sur les riches
limitations des campagnes, sur les villes mêmes, qui eurent peine à se défendre.
Tout est désordre et souffrance, au moment oii retentit en Gaule la bonne nouvelle, l’Évangile, qui promet la paix en ce monde, la félicité en l’autre, non plus seulement aux savants et aux forts, mais aux petits, aux humbles, aux ignorants, pourvu qu’ils croient et qu’ils aiment, ce qui est même chose. C’est à Lyon qu’est fondée par saint Pothin et saint Irénée la première Église chrétienne (160). Les esclaves, les pauvres, les opprimés, les femmes surtout, dont la foi nouvelle relève la dignité, accourent de toutes parts. C’est en vain que les empereurs de Rome veulent défendre leurs dieux impurs. Les martyrs attestent de leur sang leur foi dans le Christ libérateur : saint Pothin, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, la jeune esclave Blandine, remercient Dieu de les avoir choisis pour témoigner en son nom et bravent les supplices et la mort. Plus tard, l’apôtre de la France, le premier évêque de Paris, saint Denys, décapité avec ses compagnons, saint Éleuthère et saint Rustique, devait consacrer le mont des Martyrs (Montmartre). « La rosée du sang des confesseurs faisait partout lever et croître la moisson de Jésus-Christ. »
Dès lors dans cette Gaule, asservie et ruinée, à côté de l’empire qui s’écroule, grandit peu h peu une force nouvelle. Dans toutes les classes de la société il y a des âmes qui se détournent du mal, qui invoquent le vrai Dieu et répètent chaque jour cette admirable prière à laquelle il est réservé de transformer le
monde : Adveniat reynum tuuml II y a des chrétiens supportant les misères du temps avec une résignation qui n’est pas stérile comme le découragement des païens. II y a une société organisée, avec ses évêques, ses prêtres, ses institutions secourables, ses temples et ses monastères : c’est l’Église. Elle ouvre ses bras maternels à tous les opprimés qui s’y réfugient comme dans un asile sacré.