CLOVIS
« Quand tu combats, c’est nous qui remportons la victoire. »
{Avilus, évoque de Vienne, à Clovis.)
« Le Siège de Pierre tressaille de joie quand il voit les nations accourir à lui à pas pressés, et se remplir, dans l’espace des temps, le fllet mystérieux que le pécheur d’hommes a jeté en pleine eau sur la parole du Christ, »
[Le pape Anastase à Clovis.) \
I. Origines de la nation française; invasion des Barbares; une scène de l’invasion. — II. Les Francs; Clovis. — III. Sa victoire sur Saygrins ; rôle des évêques; saint Remi et le vase de Soissons. — IV. Clotilde épouse Clovis ; ses tentativos pour le convertir ; bataille de Tolbiac ; conversion de Clovis; joie de l’Église. — V. Conquête du midi de la Gaule; bataille de Vouillé. — VI. Crime de Clovis; sa mort. — VII, Dernières années de Clotilde; expiation, meurtre de ses petits-fils , sa pénitence et sa mort.
Quand on creuse la terre on y rencontre des couches différentes, superposées les unes aux autres, qui montrent par la diversité de leur aspect la diversité des éléments qui forment notre globe. Cette diversité, nous la retrouvons dans les races qui ont fondé par des couches successives la race française. Les Gaulois y représentent le fond même de la nation sur lequel les Romains se sont étendus comme une couche légère ; enfin les Francs, les derniers venus, auxquels
est ('chu l’honneur de nous donner leur nom, se sont superposés h la race romaine on latine.
Puis le temps a fait son œuvre; il a confondu les Romains et les Francs avec les Gaulois, nos premiers et véritables pères par le sang et le génie, et de ces éléments divers il a fait le Français : « le Français, dit un grand historien de notre temps, placé entre tous les peuples pour leur servir de lien; le Français, sociable par caractère, sociable par situation, doué d’une intelligence pénétrante et sûre, sensé et cependant bouillant; impétueux, emporté, mais prompt à revenir, et. toujours bienveillant et brave. »
Nous avons raconté la conquête et l’établissement des Romains en Gaule, il nous reste à montrer comment la race germanique, à laquelle appartiennent les Francs, s’est étendue comme une alluvion nouvelle sur la population gallo-romaine.
Rome, on le sait, avait conquis une partie de l’Europe, celle que baigne la Méditerranée, mer intérieure, centre de l’ancien monde. Elle avait reculé ses frontières jusqu’aux grands fleuves du Danube et du Rhin; elle avait même dépassé ces limites et pour les défendre par la terreur du nom romain, elle avait porté chez les Barbares le fer et le feu.
Elle exerça alors la mission ii laquelle elle avait été prédestinée par la Providence. Elle fît vivre dans « l’immense majesté de la paix romaine » tous les peuples qu’elle avait conquis, mais elle porta dans le gouvernement des vaincus deux vices par lesquels elle devait périr : l’avarice et la cruauté. Miné par ces
causes intérieures de ruine, l’édifice de l’empire romain chancelait quand l'invasion barbare vint en saper les bases, comme une marée montante qui avanee, recule, revient et demeure enfin maîtresse du sol envahi.
Ce fut alors un étrange spectacle et une indicible épouvante. On vit se succéder à travers la Gaule ces hommes de la Germanie, à la haute stature, aux yeux clairs où la colère est si terrible, aux cheveux blonds flottants sur les épaules ou relevés en touffe au sommet de la tète. C’étaient bien là ces guerriers qui, nus et enchaînés, avaient traversé les cités de l'empire pour aller mourir de la mort des gladiateurs dans l’arène du Colisée (1). Ils passaient alors impassibles au milieu des injures et des menaces de la foule; les voici maintenant dans un autre appareil : ils sont revêtus de leurs armes, s’avancent en rangs pressés, faisant entendre leur cri de guerre et frappant leurs boucliers de leurs sabïes; ils tiennent leur vengeance. Derrière eux, un peuple plus féroce encore précipite sa marche : c’est celui des Huns avec son chef Attila, le Fléau de Dieu. L’he'be ne repoussera pas là où auront passé ces cavaliers des steppes d’Asie, montés
(l). Le Colisée était le plus grand amphithéâtre de Rome. 11 servait à des combats de gladiateurs, et, au temps des persécutions, on y avait exposé les chrétiens aux bêtes
Inrmion des Barbares.
sur leurs petits chevaux infatigables. Us dorment à cheval ; ils mortifient sous leur selle la viande dont ils se nourrissent. On ne peut considérer sans horreur leurs membres forts et ramassés, leur tête difforme, aux cheveux noirs et lisses, leur face jaune, percée obliquement de petits yeux noirs, tailladée dès l’enfance, afin d’empêcher la barbe d’y croître. Quelle pitié attendre de ces monstres, qui n’ont pas même figure humaine !
Mais quel secours espérer de Rome agonisante ? Où sont ces braves légionnaires qui avaient promené l’aigle romaine dans toutes les parties du monde connu, puis l’avaient plantée sur la frontière pour y défendre l’empire? Je ne vois que de misérables recrues, marquées au front d’un fer brûlant, contenues par la peur du châtiment, et qui fuiront tout à l’heure devant les redoutables Germains. L’empire, avec les restes de sa splendeur passée, est une proie assurée aux Barbares. Qu’ils traversent le Rhin et le Danube et s’avancent, comme autrefois nos pères les Gaulois, étonnés de leur audace, franchissaient les portes ouvertes de Rome, ils ne trouveront même plus sur leurs chaises curules ces vieillards désarmés qui témoignaient encore de la majesté romaine. Et cependant Dieu n’abandonnait pas sans secours le vaincu au vainqueur; une puissance nouvelle allait intervenir comme une médiatrice bienfaisante : « c’était l’Église, qui avait des évêques à toutes les portes de l’empire et des prêtres sur le chemin de tous les Barbares; l’Église, dont les basiliques étaient ouvertes, les baptistères pré-
• païéé; et qui' attehdait que les chefedüi anifen^âssieWt '/
[ 'leurs peuples *. v» -.v * • ,.) ’>• •*/*' V,
. ^STous lisons. a,ux' Actes ' des apôtres que saint Paul,
enchaîné Sur le navire qui te portait à Home *pûur y ‘ >
: subir le martyre, releva le. courage'-, des matelots con-\sternés par la tempête,, et conduisit au port le navïre • v désemparé. C’est- l'image . de l’Église au - quatrième , v ; siècle. Naguère encore, elle priait humblement dansv les tçrs; elle apparaît tout k coup comme une puis- . . •’
■ sance surnatumlé. au moment, dû les secours humains ' . ' font défaut, et elle prend la conduite de la société èir , - * , ' péril* - v • r ; -'' ’ V •• *' ■*.
> Mémorable spectacle dont nous voudrions .'fixer ici les principaux traits,: pour montrer dans une seule , -scène comment TÉglise se fit la protectrice dès vaincus \ -* /• et rinstitutrice dès vainqueurs. ■ - . - • : .
; - Le brait de )-arriyép des Harh^ues s’est réphiidu ÿt.wpte» dans une ville de la iîaule, romaine située non loin de w” la frontière. G’est une viHe ouvOrte; l’enceinte qui "la. • , devait protéger tombe en ruine. 1 Point de gardes aux .. ..
portes, nuis préparatifs de défense; La population consternée se presse sur la place publique ,, on s’élè- •. >
vent quelques-uns de ces monuments qui rappellent la -, . ' - ' richesse et la grandeur d’un autre siècle * c’est iè cirque des jeux publics, où les- gladiateurs Se sont égorgés, où les niartyrs ont. été livrés aux bêtes; c’est , , le palais du décemvir, premier magistrat de la cité; , //
’ c’est le temple dès païens. La foule appelle à grands -r
.< > Ozanam. .
cris le magistrat qui représente l’ehipercur. Mais il a. *
fui devant le danger, il abandonne aux horreurs de ’ ; l'invasion le peuple qu’il était chargé de défendre. Le ' temple est fermé; ses dieux d’or et d’argent seront tout à l’heure la proie des Barbares. Ses prêtres, eux • aussi, se sont enfuis; ils ne croient plus à la puissance de Jupiter, protecteur de l’empire. Tout ce qui vient de Rome est impuissant.
Cependant de nouveaux messagers accourent hors . d’haleine : ils ont vu les Barbares qui précipitent leur marche; ils représentent leur aspect farouche et redoutable; ils ont entendu leur cri de guerre. Nulle force humaine ne peut arrêter le cours de ce , ’ torrent.
La foule, dont la terreur est au comble, se porte
alors à la maison de l’évêque. On implore celui qui, • dans le désordre des temps, est devenu magistrat tem- * ' porel aussi bien que spirituel, celui qui est l’arbitre des procès comme le juge des consciences, l’administrateur des biens des pauvres comme de ceux de l’Église, le tuteur naturel de tous les malheureux.
L’cvêquc, vieillard vénérable, parait entouré des prêtres qui l’assistent dans les devoirs de son ministère ; en cette crise suprême, il n’a pas fui le danger, car l’âme du christianisme c’est le mépris de cette vie : et l’amour de l’autre. Il se montre ému des lamentations de la foule; mais la majesté digne et calme de son attitude témoigne qu’il n’est point de péril au- ‘
dessus de son courage. Il va parler; le silence se fait de toutes parts. Il dit qu’il n’a point de soldats à •
- . • «* UTWrr ' \ . r . . ■
'Opposer ï l’ennemi; que Je seul refuge aux maux qü iflépacent la cité/ost dans la pénitence et la prière.. Confiant néamnoins dans la protection du Dieu dont Ü 1 est Ieaninistre, il ira aux-Bàrbares; il leur parlera au nom du Tout-Puissant, de celui qui est maître des cœurs et les apaise quand il lui plaît. . ■
-C’est .ainsi que, rdppélant les âges héroïques de , l’Église, Un archevêque de Paris allait, denotre temps, , h iravers lés barricades, 4in rameau vert à la maip, exhorter à la paix ces autres barbares que toute société eaehé dans sori sein. « Un bon pasteur, disait-il, -.*, donne sa vie pour ses brebis. » On sait comment il consacra, par son martyre, cëtle parole évangélique:
* frappé d’un coup mortel il demandait à Dieu que scè J saqg fût le dernier versé. ‘ \> ; v
‘ Cependant !’ évêque du cinquième siècle s’est revêtit de ses habits sacerdotaux ; il est entoure' des* prêtfeë,
: qui fortmeM“ufte longue procession religieuse : la crobt le précède, le chant des psaumes se fait entendre, et le cortège, traversant les flots de la foule qui Couvre et sê todt à sa suite, marché au-devant de la hortiér, , dolft on a^èt^it déjà ravant-ghrde. * ; '/‘y-v- ;
 eèfte Ÿencontre inattendde, les Barbares, qtii rea* pectent les hommes de la prière, suspendent leur marche comme frappés d’une terreur mystérieuse» Ils . s’écartent et laissent pénétrer jusque leur chef lé vd* nérable évêqne. Voici en présence le chef barbare èt Je prêtre chrétien, qui plaide en faveur des vaincus Jt
-te fraternité bi* <
mairie. Nous «'entreprendrons pas de faire parler -ces
deux acteurs, ni de dire par quelle secrète influence l’admiration et le respect entrèrent dans le cœur du Germain et du Tartare, comment saint Aignan, saint Loup, saint Léon arrêtèrent Attila; comment saint Germain d’Auxerre et saint Séverin continrent les Allemands. Mais nous reconnaîtrons que, dans ces rencontres solennelles où elle lit rentrer au fourreau l’épée des Barbares, l’Église prit possession de ces âmes rudes, dans lesquelles résidait un sentiment de générosité et de grandeur. y, ' - - Certes, il ne faudrait pas croire que cette intervention suffit à empêcher les malheurs de l’invasion et à protéger toujours les biens et la vie des populations désarmées; le plus souvent, du moins, il y eut transaction entre les vainqueurs et les vaincus, et un partage des terres auquel l’Église présida, exhortant ceuxci à la résignation, ceux-là à la modération, et, sans pouvoir prévenir tous les maux, les adoucissant par son autorité et par sa charité. . ' • v~; t .
, Aveç ce caractère de paternité qu’elle tire de son institutiori divine, elle adopta lés nouveaux venus ; elle dit comme saint Grégoire, qui voyait un jour des jeunes esclaves barbares exposés en venté sur le Forum :
« Quel malheur que la grâce n’habite pas encore sous dé si beaux fronts ! j> Elle reconnut les desseins providentiels de Dieu, et distingua les vertus cachées de ces races violentes « Nous nous étonnons, disait un prêtre de ce temps, que Dieu ait livré nos provinces aux Barbares, quand leur pudeur puriiie la terre encore toute souillée des débauchés romaines. » — « Les Ger- "
mains, ajoute un autre écrivain chrétien, bouleversent* la terre, mais s’ils finissent par en demeurer les mai-
très et par la gouverner selon leurs mœurs, peut-être un jour la postérité saluera-t-elle du titre de grands rois, ceux en qui nous ne savons encore voir que des ' ennemis. »
Parmi ces peuples il en est un qui a conquis la Gaule, le peuple des Francs, dont le chef, Clovis, a presque mérité ce, nom de grand roi.
Les Francs appartenaient à la race germaine, qui habitait au delà du Rhin et couvrait tout le territoire que l’on nomme aujourd’hui Allemagne. Ils en formaient comme l’avant-garde du côté du nord-ouest et comptaient plusieurs tribus confédérées sous le nom de Frayen (d’où Francs), c’est-à-dire libres, suivant les uns, suivant les autres, fiers, intrépides, féroces.
Ils avaient, en effet, un aspect redoutable. Ils étaient forts et de haute.taille. Leurs cheveux, d’un blond roux, relevés sur le front et rattachés au sommet de la tête, formaient une aigrette retombant par derrière en queue de cheval. Leurs yeux étaient bleus, mais vifs et perçants; leur visage était entièrement rasé, sauf deux longues moustaches qui retombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits étroits, qui laissaient voir les formes de leur corps. Leurs armes étaient l’épée, le hang, pique munie d’une pointe en fer, longue et forte avec* dés crochets aiguisés, la fran-
Les Francs
ClOTλ.
cisque, hache h deux tranchants; qu’ils lançaient avec une merveilleuse adresse. • •
Ces hommes, ainsi armés, étaient d’un courage qui justifiait leur nom, et que Rome ne tarda pas à rer douter. Il est aisé, disaient les Romains, de soumettre les hommes faibles et mous qui naissent dans la servitude et au milieu des délices de l’Orient, mais quant au Franc féroce, qui ne se nourrit que dç la chair des bêtes sauvages, ne demandé jamais^quartier et combat en désespéré, pour le vaincre il faut le tuer.
Ils habitaient la Germanie où ne leur manquaient ni les pâturages pour leurs troupeaux, ni les forêts pour leurs chasses. Mais, cédant à la pression d’autres races venues de l’Est, ou sollicités par le climat plus doux de la Gaule et les richesses de l’empire, ils avaient franchi le Rhin et s’étaient peu à peu avancés vers la Somme. S'unissant à d’autres peuples germains déjà établis en Gaule et même, pour un moment, aux dé- " bris de l’armée romaine, ils avaient combattu dans les vastes plaines de notre Champagne, prés de Châlons, les hordes terribles d'Attila. Ils n’avaient pas peu contribué, sous leur chef Mérovée, à chasser ce nouvel envahisseur d’une terre qu’ils semblaient se réserver pour eux seuls.
, Vers la fin du cinquième siècle, leur histoire s’é- , claircit et leurs destinées se manifestent. Ils n’ont point encore franchi la rivière de la Somme, mais le chef qui doit les conduire à la conquête dé la Gaule vient d’apparaître : c’est Clovis, fils de Childéric, chef es Francs Saliens de-Tournar, et de Basine, reine
thuringienne. Selon '.la légende, Basine* pi passait , parmi les Barbares pour avoir le don de seconde vue, . " avait annoncé, la nuit de ses noces, qu’elle aurait un fils fort comme un lion, mais dont lés descendants ne
seraient que des loups et des lièvres dégénérés. Clovis devait être ce lion. : . /.
Clovis avait quinze ans lorsqu’il succéda, dans le commandement des Francs, à son père Childéric (481). ^ •
Dès qu’il eût atteint l’âge d’homme, il fut pris du désir de se signaler par quelque entreprise. C’était d’ailleurs comme une loi pour les chefs barbares, qui n’avaient sur leurs guerriers que l’ascendant du courage et de , >. l’habileté.
Quelques légions romaines, commandées par Sya- s« vi^ira
„ • sur Sya-
grius, défendaient encore les cités de la vallée de la Seine. C’est à cet ennemi que s’attaqua d’abord Clovis ‘ il envoya défier le général romain, en lui laissant le choix du champ de bataille et du jour, détruisit son armée à la bataille de Soissons, et fit tuer secrètement le fugitif que lui avait livré le roi des Wisigoths (486).
Maître de Soissons, Clovis se trouvait établi dans uu pays fertile dont les dépouilles devaient lui assurer le ^ '
dévouement de ses guerriers ; il pouvait, de cette position nouvelle, assaillir l’une après l’autre les cités galloromaines qui avaient prêté secours à Syagrius, et recevoir la soumission des autres. On avait tant souffert de la rapacité romaine, qu’on espérait des Francs j; . un traitement plus doux. ' , ' 5
Il y avait, en effet, une disposition secrète despopu-. dations à souhaiter la vende des Francs, et des villes
s’y trouvaient encouragées par les évêques, qui allaient au-devant de la domination de Clovis. Comme par un * pressentiment des futures destinées du chef franc, x i , l’évêque de Reims, saint Rémi, lui avait écrit lorsqu’il fut proclamé chef, C’avait félicité d’avoir pris le gouvernement des choses de la guerre et avait mêlé de sages avis à ses félicitations. « Tu dois choisir, lui 1 ’ , . disait-il, des conseillers qui puissent donner de l’éclat à, ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans l’administration de ta province, honorer les évêques et toujours recourir à leurs conseils. » saint iwmi. « Le chef franc sembla se souvenir de cette exhorta-
et la Yt ne * ... ». . , ,
de sois- tion, soit, qu il eut ce respect naturel au Barbare pour - le caractère sacré du prêtre, soit qu’il cédât à cette au-
torité qui s’imposait d’elle-même avec une si majestueuse confiance, soit enfin que son génie astucieux lui montrât déjà le secours qu’il devait tirer des évêques. En abandonnant le pays à ses guerriers qu’il fallait payer de butin, il épargna Reims, siège de ce saint Rémi, « qu’il écoutait volontiers et pour l’amour de qui il s’abstenait de beaucoup de méchancetés. » Il ne put, toutefois, empêcher ses soldats, comme ils passaient près de cette ville, d’y commettre des désordres; quelques-uns même osèrent piller les églises , et enlever les vases sacrés. Saint Rémi regrettait
surtout un vase d’un grand prix qu’il pria Clovis de lui rendre.
Le chef franc répondit aux envoyés : « Suivez-moi ;y jusqu’à Soissons, parce que c’est là que sera partagé jé butin; lorsque le vase sera tombé dans mon lot, je
satisferai le désir de l’évêque- » De retour à Soissons, les Francs mirent en commun tout le butin, et quand la masse en fut réunie, le roi dit : « Je vous prie, mes braves guerriers, de ne pas me refuser ce vase hors v part. » Tous consentaient d’une unanime voix, lorsqu’un Franc, léger, envieux et écervelé, leva sa francisque et en frappa le vase, en s’écriant : « Tu n’auras rien, ô roi, que ce que le sort t’accordera! » Tous s’étonnèrent de cette action ; le roi souffrit cette injure avec patience, et, prenant le vase brisé, il le rendit aux envoyés de l’Église de Reims, mais il garda sa colère enfermée dans son cœur. Lorsque revint l’époque de l’assemblée générale, qui se trouve avant l’entrée en campagne, au mois de mars (d’où le nom de champ de Mars), .Clovis parcourut les rangs et examina les armes. Arrivé devant le Franc qui avait brisé le vase :
« Nul, lui dit-il, n’a ici des armes aussi mal entretenues que les tiennes : ni ta pique, ni ton glaive, ni ta francisque ne sont en état de service ; » et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre, et comme cet homme se baissait pour la ramasser, Clovis leva sa propre hache et lui fendit la* tête en s’écriant : « Qu’il te soit fait ainsi que tu as fait au vase. Tan passé, à Soissons 1 » Il parvint de la sorte, dit la chronique, à s’environner d’une grande crainte. , . , :
A côté du nom de saint Rémi un autre nom apparaît jctotaï* dans l’histoire, de Clov>, ceUii de Glotilde, 'la reine ©te«.
chrétienne qui devait achever l’œuvre commencée par
le grand évêque.
Il y avait alors sur les bords du Rhône un peuple de' race germaine comme les Francs, les Burgondes (Bourguignons), convertis au christianisme, mais qui 'l’avaient altéré en s’abandonnant à l’hérésie d’Arius Seule, une jeune princesse, Ciotilde, dont la famille avait été massacrée par son oncles le roi Gondebaud^ était demeurée catholique. Un Gallo-Romain, Àiirélianus, qui avait été admis parmi les compagnons francs de Clovis, comme le lurent les plus nobles et! les plus riches citoyens des cités conquises, s’entremit pour conduire l’affaire du mariage sans éveiller les soupçons de Gondebaud. Il se déguisa en mendiant, attendit le passage de Ciotilde et lui présenta, sur les marches de l’église, l’anneau de Clovis oii étaient gravés le nom et la figure du chef franc. Ciotilde échangea aussitôt avec joie cet anneau contre le sien, et recommanda au messager de hâter la conclusion du mariage. Clovis
alors demanda ouvertement à Gondebaud la main de
sa nièce; mais celui-ci, sans oser la refuser à son terrible voisin, se proposa de la retenir par surprise et de forcé, de peur qu’elle ne cherchât à venger ses parents mis à mort, si jamais elle en avait la puissance. Le jour du départ venu, Ciotilde monte dans la baslerne*. chariot traîné par des bœufs, qu’entourent les envoyés
* Arius, fameux hérésiarque de la seconde moitié du troisième siècle, avait soutenu une doctrine qui tendait à nier la divinité -,de Noire-Seigneur Jésus-Christ, tout en reconnaissant en lui une créature parfaite et très-semblable à Dieu.
francs, èt s’achemine lentement vers le pays deClovis. * ‘
Mais bientôt, car elle a pénétré l’intention secrète de son onde, elle quitte ce lourd véhicule, s’élance à cheval, précipite sa marche, et donne l’ordre de brûler derrière elle deux lieues de pays bourguignori. Dès qu’elle a atteint la ville de Troyes : « Dieu tout-puissant, je te rends grâces, s’écria-t-elle ; je vois enfin commencer la vengeance de més parents et de mes frères! »
Cette reine barbare devait à la fois convertir Clovis au christianisme et venger cruellement les siens, tant ces natures farouches avaient peine à soumettre leurs passions à la loi du Christ. Mais si Clotilde nous apparaît dans la tradition comme l’image de la piété et des vertus chrétiennes,, dest que les châtiments et la pénitence de ses dernières années ont, comme nous le verrons, purifié sa mémoire.
Dès qu’elle fut la femme du chef des Francs, eHe ien * a : s’efforça de le rendre chrétien. Clovis résista et allégua la puissance de ses dieux par qui toutes choses avaient été créées : « Jésus, disait-il, n’est pas de la racé divine, de la race d’Odin. » Il consentit cependant à ce que son premier-né fût baptisé, mais I’enfint mourut comme il était encore dans les vêtements blancs du baptême. Cletilde eut un second fils et le nomma Ghlodomir. Celui-ci tomba malade à son tour : « Cela ■>
doit être ainsi, commençait à dire le rai; il en sera de
cet enfant comme de l’autre : il va mourir pour avoir été arrosé d’eau au nom de votre Christ. » Mais le Se gneur, ajoute Grégoire de Tours, accorda la vie de
^enfant auiç prières de lû mère. v »-•.
a ta(ji a de Déjà cette religion nouvelle, que professait Clotilde;
*«;. avait fait quelques progrès dans l’esprit de Clovis, quand une circonstance solennelle détermina la conversion du roi. Un nouveau peuple germain, les Ala- ' • rnans, suivant le mouvement qui poussait les Barbares a franchir le Rhin, s’apprêtait à prendre sa part des dé^. Douilles de la Gaule. Mais Glovis avait embrassé d’un coup d’œil cette vaste région et la convoitait tout en- . tièrc; il ne permit pas qu’on touchât h sa proie. Il marcha donc contre les Alamans et leur livra bataille aux environs de Tolbiac ; pour la première fois, il vit ses Francs reculer. Lui-même, blessé au visage et tout couvert de son sang et de celui de ses ennemis, il invoquait ses dieux et les suppliait en vain de l’assister dans sa détresse. A ce moment, cédant k l’avis d’Auréliamis et de Wast, clerc de l’Église de Reims, \ v<’ qui l’avait accompagné, il s’écria : « Christ, que Clo- ’ tilde assure être le fils du Dieu vivant, j’invoque avec foi ton assistance : si tu m’accordes la victoire sur mes ennemis, je croirai en toi et je me ferai baptiser en ton nom! » « Comme il parlait de la sorte, ajoute Grégpire de Tours, voioi que les Alamans tournèrent le dos et commencèrent k prendre la fuite, et, quand ils virent leur roi tué, ils se soumirent au pouvoir de Clovis » (-496).
Lorsqu’il fut de retour dans son domaine de Juvigny, près Soissons, où il aimait mieux vivre que dans les villes romaines, Clovis dit k Clotilde quelle protection lui avait accordée son Dieu. Clotilde se hâta de mander secrètement saint Rémi, qui triompha des dernières
hésitations du Barbare et l’instruisit dans la foi. À peu
de temps de là* les guerriers francs, réunis par leur chef dont ils suivaient l’exemple, s’écrièrent : « Nous rejetons les dieux mortels, et nous sommes prêts à reconnaître le Dieu immortel que prêche Rémi. »
' Ce fut à Reims, le jour de Noël de l’an 496, que conver«io D s’accomplit la cérémonie mémorable du baptême. «*. L’évêque Rémi conduisit le néophyte jusqu’à l’église.
Des voiles peints suspendus aux maisons voisines ombrageaient le parvis. Les portiques étaient tendus de draperies blanches. Les cierges brillaient <le toutes parts; la piscine sacrée était préparée; la foule des clercs qui l’entourait faisait entendre des hymnes et des cantiques. Clovis parut touché. « N’est-ce pas là, dit-il à l’évêque, le royaume de Dieu que tu m’a îpro- . mis? » Puis il descendit dans le bassin baptismal, et trois mille de ses guerriers l’y suivirent; il en sortirent chrétiens. La nation franque était la première nation catholique donnée par Dieu à son Église. Ses rois devaient être les fils aînés de l'Église. '• ; -
Les évêques de la Gaule applaudirent à la conversion des Francs. Saint Rémi reconnut dans son néophyte un nouveau Constantin, et saint Avitus, évêque de / Vienne, s’écria : « L’Occident a trouvé sa lumière ! »
Le pape Anastase, peu de jours après son élection au sain£-siége, écrivait à Clovis : « Nous nous félicitons,
.6 notre glorieux fils, de votre avènement à la foi chrétienne, qui s’est rencontré avec le nôtre au souverain pontificat ; car le Siégé de Pierre, en une si grande occasion, ne peut point ne pas tressaillir de joie quand il
voit la plénitude des nations accourir à loi à pas pressés, et se remplir, dans l'espace des temps, le filet mystérieux que le pêcheur d'hommes a jeté en pleine eau, sur la parole du Christ. »
Clovis est chrétien, mais on se tromperait bien si on croyait à la transformation subite du Barbare.- C’est l’épée au poing qu’il eût voulu professer sa religion nouvelle. Quand saint Rémi lui lit l’évangile de la Passion : « Que n’étais-je là avec mes Francs ! s’écria-t-il, j’eusse promptement vengé son injure. » Cependant, par le seul fait de sa conversion, les évêques eurent partout plus d’empire et la conquête s’adoucit sous leur bienfaisante influence ; Clovis pourra, comme nous le verrons, demeurer perfide et cruel ; la semence de vérité implantée dans la famille barbare ne tardera pas à porter ses fruits.