‹ Les grandes époques de la France (volume 2)Chapitre 5 sur 24 · CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE

« Pendant.quarante-six ans il a mis le plus grand pouvoir de la terre aux ordres de la foi, de la justice et do la science. »

^ OZAKAM.

. - . a II fut mieupc qu’un conquérant, qu’un capl-

, taine, il fut le modèle accompli du chef d’em-

pire ; aimant les hommes, méritant d’en Ctrô aimé, constamment occupé à leur faire du bien 1 * et leur en ayant plus fait peut-être qu’aucun

des souverains de la terre. »

Tuiehs.

1. De Clovis à Charlemagne; ancètYes de Charlemagne; Pépia d’Héristal et Charles Martel ; bataillé de Poitiers ; Pépin le Bref. — II. Charlemagne ; son portrait. — III. Charlemagne conquérant; la Germanie chrétienne et la Germanie païenne ; guerre de Saxe : pacification de la Saxe ; autres guerrres. —

IV. Charlemagne fondateur^ l'empire d’Occident; son couronnement à Rome. — V. Charlemagne administrateur; Charlemagne législateur. — VI. Charlemagne restaurateur des études; ses rapports avec Alcuin. — VII. Dangers qui menacent l’em- ' pire; dernières années d6 Charlemagne. —VIII. Le Charlemagne de la légende.

On a vu quels * furent les crimes des fils de Clovis et de Clolilde. Leurs descendants les imitèrent, et la première race royale qui a régné sur la France s’abandonna d’abord à sa férocité native pour tomber ensuite dans la corruption. Ses derniers représentants, que •

De Clovis

ù Charte* diagne.

l'histoire a nommés rois fainéants, pères à quinze ans, mouraient à vingt-cinq. « Le prince, dit l’historien Eginhard, devait se contenter pour toute prérogative du seul titre de roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trône où il s’asseyait pour représenter l’image du monarque, pour donner audience . aux ambassadeurs des différents pays et leur notifier, h leur départ, comme l’expression de sa volonté personnelle, des réponses qu'on lui avait apprises et souvent môme imposées. »

Derrière ces pâles et inertes descendants de Clovis, se tiennent debout les représentants d’une famille de héros, qui allie la sainteté aux vertus guerrières, et qui sauvera par son génie et son courage la société nouvelle. Ce sont les ancêtres de ceKarle, que l’histoire désigne sous le nom de Charlemagne. Grâce à eüx, la victoire, qui semblait jusque-là assurée à l’invasion barbare contre les peuples établis sur le sol, change de parti, elle couvre de ses ailes le berceau de la civilisation et de la chrétienté.

L’un, Pépin d’Héristal, bivouaquant sur le Rhin, où est le danger, rejette dans leurs limites les païens du Nord et de l’Est et assure la sécurité des frontières chrétiennes (687-714).

Un autre, Charles Martel, sauve l’Occident d’un, bien autre danger. Les Arabes, dans toute la ferveur de leur prédication armée, accouraient à travers l’Afrique et l’Espagne ; les Wisigoths ne les avaient point arrêtés; les Pyrénées n’avaient point brisé leur élan, et du haut de leurs cimes ils s’élançaient dans nos plaines

Ancêtres d»

Charlae magne.

,Périn d’Hé rîstal et Chprles • Martel.

Bataille dt

Poitiers.

en poussant devant eux les populations épouvantées. L’Europe était conquise à l’islam, si un homme ne s’était dressé contre le Ilot des hommes du Midi, si une race généreuse ne s’était point mise en travers pour le salut de l’Occident.

Ce sera l’éternel honneur de Charles Martel et des francs.

Les deux armées se rencontrèrent près de Poitiers dans ces mêmes plaines où Clovis avait vaincu les Wisigoths. Elles s’observèrent pendant sept jours. Les Francs de Charles regardaient avec le plus grand étonnement cette multitude de cavaliers basanés, enveloppés de leurs burnous blancs, coiffés de turbans éclatants, armés de légères zagaies et de sabres recourbés. Les musulmans n’étaient pas moins surpris quand ils passaient au galop de leurs petits chevaux du désert devant les lignes immobiles des géants du Nord, au teint blanc, aux long cheveux blonds. Ils hésitaient à attaquer ces redoutables cavaliers, montés sur les grands chevaux de l’Austrasie, couverts de heaumes brillants, de casaques de peau de buffle ou de mailles de fer, armés de longues épées et de lourdes haches.

Enfin au septième jour, sur le signal donné par les prêtres ou muezzins, ils se formèrent pour combattre et chargèrent avec impétuosité au cri de : Allah akbar ([Dieu est grand). La longue ligne des Francs ne fléchit point ; elle demeura, dit un historien contemporain , nomme un mur de fer, un rempart de glace ; elle fut en effet, il faut bien le reconnaître, la muraille de la

chrétienté et de la civilisation. Vingt fois les Arabes

revinrent à la charge et vihgt fois ils-se brisèrent contre les rangs serrés des cavaliers de Charles Martel qui les recevaient debout sur l’étrier et leur portaient de. haut en bas de terribles coups de pointe. ' * .

Le soir, quand leur ardeur se ralentit, ce fut le tour des Francs d’aller à eux. La ligne de fer jusqu’alors immobile s’ébranla, et Charles, frappant ces grands . coups de masse d’armes qui lui valurent son surnom l de Martel ou Marteau, rompit les escadrons desennemis et les mit en déroute. Le carnage dura jusqu’à la nuit.

Au lendemain matin, les innombrables tentes des Arabes couvraient encore la plaine, mais aucun bruit ne se faisait entendre ; on n’apercevait aucun mouvement dans le camp musulman ; les Arabes avaient fui, abandonnant leur immense butin. Avec eux se retirait cette marée montante de l’islamisme, qui avait menacé l’Europe chrétienne (732).

Aussi, quand le Pape, menacé par un peuple germain, |^ n * les Lombards, qui s’étaient établis en Italie, chercha un r °'

7 ’ Çarlovin

défenseur, ce fut Charles Martel qu’il appela. Pépin le *«"• 7 **- Bref, fils de Charles, répondit à la voix du pontife, dont l’alliance devait être pour lui le plus utile secours. Chef des Francs, comme l’avaient été Pépin d’Héristat et Charles Martel, il ne portait encore que 1e titre de maire du palais, et un prince mérovingien, le dernier de sa race, Childéric III, avait encore le nom et les honneurs de la royauté. Avant de se faire lui-même proclamer roi par l’assemblée des Francs (752), il consulta le pape Zacharie, qui répondit : « Il est justeque celui qui est depuis longtemps roi de fait le devienne de droit. *

'î L e nouveau roi, je premier de la famille des Carlovingiens, s’empressa de témoigner sa reconnaissance à 1U papauté. La cause de l’Église était d’ailleurs celle de la civilisation ; il la servit partout avee intelligence et avec courage. A deux reprises il passa les Alpes, vainquit les Lombards, délivra le territoire de l’Église, $1 je constitua par. un acte de donation. formelle déposé spr Pautel de Saint-Pierre. Les évêqqe^ de France pe furent pas moins bien traités; il les introduisit dans les assemblées nationales annuelles de ses guer-r riers, dont ils continrent le caractère farouche ; ces assemblées, jusqu’alors tumultueuses, devinrent des réunions graves et paisibles, et les prélats qui en dirigeaient les délibérations purent y travailler efficacement à . réformer les mœurs d’une société encore barbare.

; Le prince lui-rmême se soumit à leurs prescriptions et donna l’exemple des vertus privées, ainsi que sa femme, la reine Berthe, qu’un sonvenir légendaire nous représente belle, sage, charitable et renfermée dans les devoirs du mariage et les occupations de son sexe.; quand Berthe filait..., dit-on encore quelquefois en Italie, avec un regret naïf, pour rappeler le bon tvieux temps. Ainsi Pépin et Berthe opposaient au funeste exemple donné par les derniers Mérovingiens • le spectacle d’une famille irréprochable dans ses mœurs et assuraient à leur race le respect des peuples en même temps que l’amitié de l’Église. « C’est à cause »lu mérite extraordinaire du roi, ton père, et surtout de la reine, ta mère, que tu es béni de Dieu ^écrivait l’évêque Gartwulfe au fds dp Pépin. Et la bénédiction

tombait sur l’un des plus grands hommes dont l’histoire ait inscrit le nom, Charlemagne, le guide, l’inspirateur et le maître de son temps.

Karle, qui sera plus tard Charlemagne, devait sur- passer la gloire de ses ancêtres en achevant ce qu’ils m "Bravaient commencé, c’est-à-dire en fermant l’Europe occidentale aux Barbares de l’Est, en fondant avec l’êpée et l’Évangile un empire chrétien : œuvre éphé- . mère, si l’on songe au peu de durée de ce vaste em- pire ; œuvre durable, si l’on sait y voir l’invasion bar- ( bare arrêtée, la prise de possession définitive de chaquepays par une nation distincte, l’ordre introduit dans la ,

, société par l’Église, qui apprit au Gaulois, au Franc, au Saxon, à se sentir membres d’une même société.

Karle, nous dit son secrétaire et son biographe Egin- s<m porhard, était robuste de corps, large de carrure, haut de . • - . . taille. Il avait les yeux grands et vifs, le nez un peu long-, la chevelure belle et la physonomie ouverte et • animée. Assis ou debout, son aspect était plein de noblesse et d’autorité; sa démarche était assurée, ses gestes mâles et fiers.: * ’ ’

Il portait habituellement lé costume des Francs : sur sa peau une chemise et des caleçons de lin, puis pardessus une tunique bordée d'üne frange de soie, des •* j '• chausses serrées par des bandelettes écarlates qui s’entre-croisaient autour des cuisses et des jambes, et *, - , des brodequins dorés, lacés avec de longues courroies. ‘ /

Tantôt il couvrait sa poitrine et ses épaules d’une peau • de loutre, tantôt il se revêtait d’une saie venète, sorte de tartan fabriqué à Vannes; il ne quittait jamais sa grande épée, dont la poignée était d’or. 11 aimait de passion le cheval et la chasse, et excellait dans ces exercices, où les Francs n’avaient point de rivaux.

Il était donc fait pour les travaux de la guerre, où il s’emploiera quarante ans à lutter contre les Barbares qui se pressent à toutes les frontières de la Gaule, et à conquérir leur territoire pour arrêter le mouvement qui les pousse vers l’Ouest. Vainqueur de la barbarie, il préviendra de .nouvelles invasions en fixant sur le sol les tribus nomades et en adoucissant par la prédication du christianisme les mœurs farouches des sectateurs d’Odin.

ehairï*- . Suivons donc dans ses courses rapides, de l’Elbe et *

magne con-

<(uérant. du Weser aux Pyrénées, des Pyrénées aux Alpes, cet homme infatigable qui aurait pu, à plus juste titre que personne, prendre pour devise ce mot généreux : Travaillons ! Mais admirons-le surtout dans les trente-trois campagnes de Saxe, où il se montre si grand comme guerrier et comme pacificateur.

l nie G c&7* ^a Germanie, l’Allemagne d’aujourd’hui, se divisait bTcerw en ^ eux P artics : l’une, déjà chrétienne, celle du centre; l’autre, encore païenne, celle du Nord. Les

k ' ’ : . moines avaient évangélisé la première avec le courage et la foi des apôtres. « Il semblait que la cruauté du

barbare n’admettrait pas la douceur du chrétien; que le goût de la vengeance ne le céderait pas en lui «a la règle du pardon ; que son avidité ne comprendrait point 1a • /

doctrine du désintéressement, et que la fougue de sa passion et de sa ruse se plierait difficilement à l’abnégation et h la véracité exigées par cette croyance toute morale. Cependant il n'en fut pas ainsi, et par l’entremise de ces hommes purs, chastes, pauvres, éclairés, qui s’oubliaient eux-mêmes pour se dévouer aux autres, qui portaient dans l’accomplissement du bien une intrépidité si héroïque, et qui frappaient d’autant plus les Barbares qu’ils leur ressemblaient peu, ces sentiments nouveaux pénétrèrent au milieu d’eux.

« Leurs monastères, auxquels l’Europe dut en grande partie le défrichement de ses forêts et la culture de son sol, étaient de grandes républiques agricoles, industrielles et littéraires. D’après la règle de saint Benoît, ils devaient être construits de telle sorte que l’eau, les moulins, le jardinage, la paneterie s’y trouvassent, et que tous les autres métiers pussent être exercés dans l’intérieur du couvent. Le moine bénédictin était tour • h tour un contemplateur religieux, un laboureur, un artisan, un lettré. Il passait de l’église à l’atelier, de la culture des champs à l’étude des lettres.

« Ainsi ces asiles où se réfugiaient ces hommes qui voulaient suivre la vie appelée parfaite, parce qu’elle était pieuse et désintéressée ; ces fermes remplies de colons infatigables, qui, d’après la règle de l’ordre, ne devaient pas plus se séparer de leur serpe qu'un soldat de ses armes ; ces ateliers où s’exerçaient le$

métiers èt où ' se pratiquait ce qui restait des arts du vieux monde; ces écoles où s’enseignaient la doctrine et la morale du christianisme, les lettres latines, quelqnes débris de la science grecque, étaient le dépôt où s’ôtait consërvéc la partie de la civilisation antique qui devait servir de germe à la civilisation moderne 1 . » . .

Mais, si l’Allemagne du centre' (celle des Allemands proprement dits, ,des Thuringiens, des Bavarois) s’ouvrait au défrichement, et commençait à se soumettre à, la discipline chrétienne, l’Allemagne du Nord, la Saxe, demeurait le foyer de la barbarie et de la religion sanguinaire d’Odin, qui n’ouvrait son paradis (le Wahallah) qu’au guerrier ttiort sur le champ de bataille. La confédération saxonne réunissait tous les Germains ennemis des Francs et occupait de l’Elbe à l’Yssel un vaste territoire, la terre rouge, comme ils L’appelaient, où l’écureuil courait les arbres sept lieues sans descendre. C’est de ces forêts impénétrables que les guerriers saxons s’élançaient pour ravager les frontières de la Gaule : c’est là qu’ils trouvaient, au retour, un refuge assuré, et échappaient aux représailles des Francs.

Au delà de la terre rouge il y avait toute la masse des nations païennes, à laquelle la petite partie chrétienne de l’Europe faisait un si faible contre-poids. Dès lors il ne faut plus s’étonner de cette longue guerre de

' Mignet, Introduction de l'ancienne Germanie dans la to~ ciété civilisée.

h'ente-f rois ans. Charlemagne, en portant de ses puissantes mains les bornes de la chrétienté au delà de la Saxe, sauva la civilisation et décida les destins de

l’Europe. •

Ce fut donc de la part de Karle et des Francs une guerre sainte». une véritable croisade. Les Francs avaient pour eux le suffrage du Siège de saint Pierre, * les vœux dé l’Occident catholique, qui les voyait par- ,

tout sur la brèche pour, la défense de sa foi ,et de sa liberté. Les Saxons combattaient avec l’énergie du dés- ' •

espoir pour l’indépendance du sol, pour les traditions des ancêtres, pour les sanctuaires violés du culte ' d’Odin. •

Dès 770, dit un chroniqueur, Karle avait cherché Gu J££T d * comment il pourrait acquérir au Christ ce peuple des Saxons qui était si cruel, si dangereux et si adonné au paganisme. L’œuvre courageuse et patiente de la prédication, qui avait conquis l’Allemagne du Sud, avait échoué au nord. Un certain moine, Liaswin, qui prè- • chait l’Évangile sur les bords de l'Ysset, avait eu l’audace de pénétrer jusqu’an cœur du pays, et de se présenter à rassemblée générale de dlarklo, sur le Weser, revêtu de ses habits sacerdotaux, et de les sommer au nom de Karle d’ahandonner le culte d’Odin. Les guerriers saxons auraient fait payer cher ces menaces au hardi missionnaire, sans l’intervention généreuse d’an de leurs chefs. Le moine put donc se retirer; mais le conquérant dont il avait menacé les païens ne tarda pas à apparaître avec ses guerriers francs et avec son ^cortège « de prêtres, d’abbés, de docteurs, de culti-

valeurs de la foi, {Jour imposer à ce peuple le joug du Christ. »

La guerre commença, guerre de territoire et de religion avec tous ses excès. L’arbre sacré qui portait les armures des ancêtres, l’Herman-Saül, fut abattu et les plus chers souvenirs de la Germanie païenne profanés. La Saxe en frémit tout entière; elle' dut cependant plier sous l’orage, mais pour récommencer bientôt la lutte. Quand la population attachée au sol, les vieillards et les femmes eurent fait leur paix, les jeunes guerriers, réfugiés dans les 'marais, les forêts, les cantons du nord, reparurent tout à coup et détruisirent les couvents, les évêchés, toutes les fondations ï'y j de la conquête. Karle, avec une opiniâtreté invincible, y 4 - répara les ruines, reprit l’œuvre interrompue, et porta plus avant ce quartier général de guerre, qui fut longtemps sa résidence. C’est aux sources de la Lippe, à Paderborn, en plein pays ennemi, qu’il tint, en 777, 4 l’assemblée générale des Francs, déploya toute la pompe guerrière des champs de mai, et reçut solennellement les envoyés des émirs sarrasins d'Espagne* qui sollicitaient le secours de ses armes. La Saxe parut encore une fois se soumettre devant un si grand appareil de puissance et de majesté; et Karle, qui avait vu les Saxons se présenter en foule au baptême et ses moines poser la première pierre des églisfs dans les forêts sanctifiées, crut pouvoir profiter des divisions des Arabes pour conquérir le nord de l’Espagne et appuyer son royaume à l’Ebre.

Mais bientôt la Saxe s’émeut ; le bruit se répand que

Karle, à son retour d’Espagne, a péri avec son armée dans les gorges des Pyrénées. Le terrible Witikind accourt; seul de tous les chefs, il n’avait rien juré; il attendait auprès de Siegfried, prince des Danois, le moment favorable. A son signal, la Saxe tout entière se soulève; les Barbares brûlent les manoirs, les monastères, les églises. La civilisation naissante est partout étouffée sous les ruines et dans le sang. C’est à peine si les moines de Fulde, voyant de loin les flammes, peuvent sauver dans leur fuite la châsse de leur père, saint Boniface. L’œuvre des armes était à recommencer. Witikind est vainqueur d’une armée franque dans la vallée du Soleil (Sonnthal), sur les bords du Weser. Mais Karle, qu’on disait mort, reparaît; son arrièregarde seule et son neveu Roland avaient été surpris au col de Roncevaux. Il ressaisit l’avantage et fait massacrer sans pitié quatre mille cinq cents Saxons à Verden. Vainqueur de son rival à Detmold et sur les bords de la Hase, il parcourt le pays dans toutes les directions, incendiant les récoltes, les hameaux, les lieux fortifiés, et laissant partout de terribles marques de son passage; puis il attend, à Eresbourg, la soumission de l’ennemi vaincu. Witikind, désespérant enfin de la résistance, vient se faire baptiser à la villa «oyale d’Attigny, sur l’Aisne. « En se soumettant à croyance et au pouvoir du vainqueur, le chef du paganisme et de l’insurrection parmi les àaxons donna à tous les siens le signal d’une dépendance durable et d’une conversion réelle. j > (Mignet.)

La guerre avait été sans merci, parce qu’il n’y a pas

Pacification île la-ga*e.

de droit des gens avec les barbares.; nous l’avons bien vu de notre temps, dans nos luttes avec les Arahes d’Algérie. La guerre peut être contenue dans certaines limites d’humanité entre des peuples civilisés, parce que le propre de la civilisation, c’est le respect de la foi jurée; mais avec un peuple barbare, qui se fait une arme de la fraude et du mensonge, viole la paix conclue la veille.* la terreur d’une répression sans pitié devient le moyen nécessaire.

J-i paix conquise, l’cpuvre de la civilisation commença; les prêtres et les religieux succédèrent aux soldats. Des évêchés se fondèrent, donnant à Dieu un autel, à la vérité une chaire, à la justice un tribunal, à la charité un hospice, à toutes les idées bieu faisantes des institutions qui les faisaient pénétrer dans les mœurs des peuples. Les moines furent les ouvriers 4e la terre et des âmes. Il n’y eut jamais, datjs aucune société ni à aucune époque, des gommes plus énergiques, plus actifs, plus pratiques, plus parfaitement héroïques, comme disait notre Pascal *• Les marécages et les bois de la Saxe se changèrent peu h peu en riches cultures et se couvrirent de villes qui attachèrent îi jamais la population au sol; les CQlon$ bénédictins y formèrent plusieurs de ces grands établissements religieux, agricoles, littéraires, qui pourvoyaient à tons les besoins de la culture humaine ; et bientôt celte terre de Saxe, conquise au christianisme et à la

1 Celui, disait aussi le grand philosophe Leibnitz, qui ignor leurs services ou qui les méprise, n’a qu'une idée étroite «' vulgaire de la vertu.

civilisation, rattapbée à la Gaule par des ponts fixes sur le Rhin, maintenue dans la paix par des forteresses et des palais impériaux, par des évêchés et des monastères, fut prête à fournir à son tour des. missionnaires ai\x Slaves païens qpi habitaient au delà de l'Oder, et des défenseurs à la société chrétienne contre de nouveaux Barbares, les Normands etles Hongrois. Les descendants des païens deviendront ainsi les champions de FÉg}ise.

Cette guerre de Saxe fut la plus longue et la plus A.trcs opiniâtre; elle ne fut point la seule. Pendant tout son 8Berre *" règne, on voit l’infatigable Karle courir d’une extrémité à l’autre de l’Europe occidentale et contenir partout la barbarie menaçante. Il conquiert l’Espagne jusqu’à l’Èbre, détruit en Italie le royaume des Lombards, qui, comme les Saxons, violaient sans cesse la paix jurée, poursuit les Avares sur les bords du Danube jusqu’au fond de la Hongrie. Lorsqu'il eut rangé sous sa loi ces peuples divers, établi à leurs frontières des citadelles et des marches infranchissables, il lui fallut, de „ sa résidence d’Âix-la-Chapelle, veiller à la défense de ces lointaines limites, et porter la main partout où elles étaient menacées.

Ourle»

ma (me fon

dateur

d’empire.

lut mettre l’union de toutes les parties de cet immense État sous la consécration de l’Église et faire revivre le nom et l’appareil de l’empire romain, qui ne s’étaient point effacés dans l’esprit des peuples. Alors se prépara une grande scène dont le pape et l’empereur furent les principaux personnages.

L’alliance des papes et des Carlovingiens était déjà ancienne, comme on sait. Le pape Zacharie avait proclamé Pépin roi des Francs. Le pape Étienne II l’avait sacré, et lui avait dû la formation d’un domaine ecclésiastique. Le pape Adrien I er , dépouillé par les Lombards, avait appelé Karle à son secours, et celui-ci, vainqueur à Pavie des ennemis de l’Église, avait poussé jusqu’à Rome. « Adrien ne put voir sans émotion ce Vaillant jeune homme, issu de tant de saints et de héros, qui venait de Pavie, tout couvert de la poussière du champ de bataille, pour rétablir l’Église dans ses droits. » Il l’aima, il voulut en quelque sorte achever son éducation religieuse, politique, littéraire, en lui donnant des maîtres consommés dans les lettres hùmaines et en lui remettant de sa main le livre des saints canons. Sur la première page, il avait exprimé ses espérances et celles de la chrétienté, dans une épître où il saluait « le défenseur de l’Égbse, le vainqueur des Lombards, destiné à fouler aux pieds les nations ennemies... La droite de Dieu était sur lui ; les apôtres Pierre et Paul lui donnaient l’épée victorieuse et combattaient à ses côtés. » Plus tard, il lui écrit, il le félicite de ses succès : « Un nouveau Constantin, ajoute-t-il, empereur très-chrétien, a paru parmi

nous. » Karle, reconnaissant, le tint pour son meilleur ami, dit encore Eginhard; il le pleura comme s’il eût perdu le frère ou le fils le plus cher, car il était facile à contracter des amitiés et très-constant à les conserver, et il entourait d’une pieuse et tendre sollicitude ceux qu’il s’était attachés par de tels nœuds.

. Ce ne fut que vingt-cinq ans après que la papauté, qui avait reconnu dans le Franc Karle le chef prédestiné d’un nouvel empire, acheva son œuvre en consacrant la domination de Charlemagne sur l’Occident chrétien. « Aux fêtes de Noël de l’an 800, le roi Karle étant, entré dans la basilique de Saint-Pierre, pour la messe solennelle de ce jour, et s’étant incliné devant l’autel pour prier, le pape Léon III lui posa une couronne sur la tête, et tous les Romains crièrent par trois fois : A Karle, très-pieux, auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur, vie et victoire! Après cette proclamation, le pontife se prosterna devant lui, suivant la coutume établie du temps des anciens empereurs. Karle fut institué empereur des Romains par les acclamations de tous, et le pontife l’oignit de l’huile sainte 1 . »

Le Franc Karle se releva Charlemagne empereur, et, pour complaire au pape, se montra au peuple avec la longue tunique, la chlarayde et les brodequins de pourpre à la romaine. Il parut à tous digne de cette consécration solennelle de l’Église. Il en était digne, en effet, comme chrétien, ce prince, qui se faisait lire pendant le repas la Cité de Dieu de saint Augustin,

«Eginhard. .

Couronnement de Gberlema-

qui aŸait toujours' mêlé la mission chrétienne à des guerres nécessaires, qui étêndait Jusqu'au patriarche de Jérusalem sa protection et ses bienfaits, et avait montré en toutes circonstances une foi sincère, exempte de politique et d’intérêt. « Il avait mis le plus grand pouvoir de la terre aux ordres de la foi, de la justice, de la science, si bien que, dans son règne, il faut admirer bien moins la force de son épée que celle de ses convictions*. »

Il eh était digne aussi, comme conquérant et pacificateur, ce prince, qtii régnait sur l’Occident de l’Europe, de la Baltique h l’Èbre et de l’Océan à l’Adriatique. Son renom dépassait encore ces frontières lointaines, et on peut dire qu’il a été mêlé à l’histoire de tous lës peuples qui sont devenus depuis les membres de la grande société européenne. Les rois anglo-saxons se soumettaient à son arbitrage. Les Wisigoths, qui combattaient pied à pied les Musulmans dans les montagnes des Asturies, lui faisaient hommage de leurs victoires comme au chef de la chrétienté . Les Slaves avaient Sénti la force dë sou brâs et lui payaient tribut. Les Scandinaves et les Grecs entretenaient avec lui dés rapports qui témoighâiènt de leur admiration ou de leur craihtè. Eu dehors même de la société européenne, le calife de Bagdad, ftaroun-al-Haschid, dont le règne tut, pour les Musulmans, comme Cèlüi de Charlemagne pour les chrétiens, Un âge héroïque, préférait, nous dit Éginhard, l’amitié de Karle à celle de tous les rois

Ozanam. >,v >

et princes de là terre, lui ehVoyalt des dêpiltés chargés d’aromâtes* d'étoffes précieuses, de toutes Sortes de riches présents, et « soumettait à sa puissance lë Sdiiit et salutaire lieu du sépulcre et de la résurrection dè Noire-Seigneur. »

Mai.

Charlemagne n’avait pas attendu cette heure solen- ct>->rfe-

magne sd*

nelle de son règne pour établir dans son empire une w&mtn> administration qui fit partout pénétrer sa volonté et ‘ . ’’ pour rédiger les lois qui devaient compléter et corriger les codes barbares.

Bien qu’il fût véritablement maître absolu, il n’avait Champ* de pas oublié qu’il régnait sur des peuples accoutumés à voter par acclamation les propositions de leurs chefs.

Il réunissait donc, chaque année, l’assemblée nationale, et soumettait ses desseins à l’examen et à la délibération des principaux guerriers et des évêques . « Pendant que les affaires se traitaient de la sorte, bous raconte Hincmar, archevêque de Reims, hors de la présence du prince, Charlemagne lui-même, au milieu de la multitude venue à l’assemblée générale, était occupé à recevoir les présents, saluait les hommés les plus considérables, s’entretenant avec ceux qu’il voyait rarement, témoignant aux plusâgés un intérêt âffcclueü*, s’égayant avec les plus jeunes, et faisâht éeè choses êt autres Semblables pour les ecclésiastiques comme potiP' les séculiers. Cependant, si ceux qui délibéraient Sur les matières soumises à leur exanàeft en manifestaient

le désir, le roi se rendait auprès d’eux, y restait aussi longtemps qu’ils le voulaient, et là ils lui rapportaient avec une entière familiarité ce qu’ils pensaient de toutes choses, et quelles étaient les discussions amicales qui s’étaient élevées entre eux. Je ne dois pas oublier de dire que, si le temps était beau, tout cela se passait en plein air, sinon dans plusieurs bâtiments distincts, où ceux qui avaient à délibérer sur les propositions du roi étaient séparés de la multitude des personnes venues à l’assemblée.

« La seconde occupation du roi était de demander à chacun ce qu’il avait à lui rapporter ou à lui apprendre sur la partie du royaume dont il venait. Non-seulement cela leur était permis à tous, mais il leur était étroitement recommandé de s’enquérir, dans l’intervalle des assemblées, de ce qui se passait au dedans et au dehors du royaume. Le roi voulait savoir si, dans quelque partie, dans quelque coin du royaume, le peuple murmurait ou était agité, et quelle était la cause de son agitation, et s’il était survenu quelque désordre dont il fût nécessaire d’occuper le conseil général, et d’autres détails semblables. Il cherchait aussi à connaître si quelqu’une des nations soumises voulait se révolter, si quelqu’une de celles qui s’étaient révoltées semblait disposée à se soumettre, si celles qui étaient encore indépendantes menaçaient le royaume de quelque at taque, etc. Sur toutes les matières, partout où se ma nifestait un désordre ou un péril, il demandait principalement quels en étaient les motifs ou l’occasion. »

On voit, par cette relation intéressante, quelle bien

veilla nce de caractère, quelle simplicité de mœurs Charlemagne apportait dans ses relations avec ses sujets, et surtout quelle application à s’informer de tout, pour maintenir dans son intégrité et dans l’ordre l’immense empire confié à son courage et à son génie.

Il sait que, hors de sa vue et loin de sa main, le désordre tend à renaître, et que, malgré son activité prodigieuse, qui était peut-être sa plus grande supériorité et sa plus sûre puissance, il ne peut tout voir et savoir par lui-même. C’est pourquoi il institue des missi dominici (envoyés du maître), magistrats inspecteurs, comme nous dirions, qui parcourent sans cesse les diverses parties de son empire, surveillent les ducs, comtes, margraves chargés de l’administration locale et lui rapportent ce qu’ils ont vu.

Législateur infatigable, il ne cesse, à mesure qu’il chari.est instruit par ses agents des besoins des peuples, de ««imbue. rédiger des capitulaires ou ordonnances dans lesquelles sa vigilance et sa sollicitude embrassent les objets les plus divers. Tantôt ce sont des prescriptions morales jusqu’alors étrangères aux codes barbares. Il recommande les vertus de désintéressement, d’hospitalité, de fidélité dans le mariage. « Il faut, dit l’une d’elles, que chacun s’applique à se maintenir lui-même, selon son intelligence et ses forces, au saint service de Dieu , et dans la voie de ses préceptes ; car le seigneur empereur ne peut veiller sur chacun individuellement avec tout le soin nécessaire et retenir chacun dans la discipline. » Tantôt ce sont des dispositions politiques relatives à l’obéissance des fonctionnaires, à la police

« Nous défendons dé donner aux mendiante qui courent le paÿs, etc... » Tantôt des dispositions pénales qui ont polir effet d’adoucir l’ancienné législation, surtout la rigueur des châtiments envers les esclaves; des dispositions civiles sur les conditions des mariages, les degrés de patenté, les devoirs dés maris envers les femmes, les obligations des veuves pour constituer la famille! On y trouve encore des règlements religieux sur lés rapports des clercs et des fidèles, sur les pouvoirs des évêques ; enfin, car Charlemagne embrassait toutes choses et savait s’appliquer au détail, des prescriptions minutieuses sur l’administration dès domaines impériaux ! « Les intendants du domaine sont tenus d’amener au palais oii Charlemagne se trouvera le jour de la Saint-Martin d’hiver tous les poulains, de*qüelque âge qu’ils soient, afin que l’empereur, après avoir entendu la messe, les passe en revue. On doit au moins élever, dans les basses-cours des principales métairies, cent poules et trente oies. 11 y aura toujours, dans ces métairies des moutons et des cochons gras, et, au moins, deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au palais. Les intendants feront saler le lard ; ils veilleront à la confection dès cervelas, des anéouilles, du vin, du vinaigre, du %itep 'de tnûres, de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bièfe, de l’hydromel * du miel et de la cite. — 11 faut, pour la dignité des maisons royales, que lés intendants y élèvent des lares, des paons, des fàisans, des sarcelles, des pigeons, des perdrix et des tourtereaux. —Il est ordonné, par les articles 39 et 05,

• Digiti/tfJ by GOOgli

éè Vendre aü marché, au profit de l’ empereur, ies œufs surabondants des métairies et les poissons des viviers. — Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds. — On cultivera dans leS jardins de l’empereur et de l’impératrice toutes sortes der plantes, de légumes et de fleurs, des roses, du baume, de la sduge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois, de la menthe romaine, ordinaire èt sauvage, des choux, des oignons, de l’ail et du cerfeuil. »

« C’étâlt, ajoute Chateaubriand qui extrait des détails des Capitulaires de Charleuiagne, c’était le restaurateur de l’empire d’Occidenf, le fondateur des nouvelles études, l’homme qui, du milieu de la France, eh étendant ses deux bras, arrêtait au nord et aü midi les dernières armées d’une invasion de six siècles ; d’ëtait Charlemagne enfin qui faisait vendre au marché les œufs'de ses métairies et réglait ainsi avec sâ femme ses affaires de ménage. » Il n’y a pas d’exemple plus . Intéressant du devoir que nous avons tous de veiller avec exactitude sur notre bieh, pour que rien be s’Cn écoule qu’à bon escient, pour que l’emploi en soit fïcdnd, et notre charité plus large.

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Charlemagne, conquérant, administrateur et îégis- Iateur d un immense empire, trouvait encore le temps Curateur 4e s’appliquer aux lettres et d’en prescrire autour de d9B étudo '

. lui l’étude, pour adoucir Ie& rudes esprits de ses sujets. Ce géant de six pieds, passionné pour les. exercices violents de la chasse et des aitnes, sut se plier à l’étude avec soumission et entraîner par son exemple ses compagnons, accoutumés à le suivre partout. Il se refit écolier des classes de grammaire et d’écriture ; on le vit, de cette main si forte et qui avait tant manié l’épée,

. tracer péniblement des lettres. On J raconte même que dans les nuits d’insomnie il reprenait ses tablettes posées sous son chevet et recommençait sans se lasser ses infructueux efforts. L’histoire ne nous montre pas ailleurs une grandeur aussi simple et aussi naïve *.

Mais ce qu’il faut admirer surtout en Charlemagne, c’est d’avoir compris le premier quel secours les lettres devaient apporter à son œuvre de pacification. « En effet, qu’au sein de la civilisation, de son savoir si varié, si attrayant, si fécond, où le goût du savoir naît du savoir même, on trouve des hommes épris des lettres et des scienees, les aimant pour elles-mêmes, pour leur utilité, comprenant que c’est par elles que vont marcher le vaisseau sur les mers, le char sur les routes, que c’est par elles que la justice règne et que la force appuie la justice, que c’est par elles enfin que la société humaine est à la fois belle, attrayante, douce et sûre à habiter, c’est naturel et ce n’est pas miracle : quels yeux, après avoir vu la lumière, ne l’aimeraient pas! Mais qu’au sein d’une obscurité profonde, un œil qui n’a jamais connu la lumière, la pressente,

* Ozanam.

l’aime, la Cherche, la trouve et tâche de la répandre, * c’est un prodige digne de l’admiration et du respect des hommes. Ce prodige, c’est Charlemagne qui l’offrit à l’univers 1 . »

Barbare au milieu d’autres barbares, il avait à cher- Se» rapcher au loin les maîtres qui devaient l’instruire. Il en ap- p "ÂSuîn' pela d’Irlande et d’Angleterre. Ilavait rencontré en Italie l’Anglo-Saxon Alcuin. Il le pria de s’établir en France, lui donna sur-le-champ les trois abbayes de Ferrières en Gatinais, de Saint-Loup à Troyes et de Saint^Fosse dans le comté de Ponthieu. Il en fit son confident, son conseiller et comme son premier ministre intellectuel. Après avoir lassé à la chasse ses plus robustes compagnons d’armes, il l’appelait auprès de lui et le pressait de répondre aux questions les plus diverses.

Certes, ce n’était pas chose facile que de satisfaire ce maître infatigable qui pensait à tout, s’occupait de tout, d’histoire, de morale, de théologie, d’astronomie, de chronologie, de grammaire, et voulait probablement là, comme ailleurs, que sa volonté fût toujours et promptement accomplie 2 . « Ah ! s’écriait-il, si j’avais seulement autour de moi douze clercs instruits dans toutes les sciences comme l’étaient Jérôme et Augustin! — Quoi, lui répondait Alcuin, le Créateur du ciel et de la terre n’a pas fait d’autres hommes semblables à ceux-là et vous voulez en avoirune douzaine ! »

Et le savant vieillard usait tout ce qu’il avait de force

» Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, tome XX. j

a Voy. les belles leçons de l’ Histoire de la civilisation en France, de M. Guizot, sur les lettres au temps de Charlemagne.

au service do grand homme dont l’amitié l’honoraitet 130031)181141131018. Il fut le directeur de cette école que Charlemagne avait voulu installer dans son palais et dont il suivait les leçons avec ses fils, ses filles, ses principaux conseillers, qu i y étaient assidus pour plaire au maître. H guida la main de l’empereur dans les efforts qu’il tenta pour réveiller partout e goût de l’étude, mais il succomba à la tâche, après s’être prodigué à son avide disciple. Déjà, avant le couronnement de l’emfiereür, Alcuin écrivait ces mots touchants ; « Tout homme a besoin de se préparer âVeC vigilance à la rencontre de Dieu; à plus forte raison les vieillards brisés par les années et les Infirmités. » Il disait à tin ami : « J’ai tenté plusieurs fois de me réfugier dails le port du repos ; mais le Roi de toutes choses, le Maître des âmes, ne m’a pas encore accordé ce que depuis longtemps il m’a fait vouloir, » Pressé par Charlemagne de l’accompagner à Rome en ^00: « Je ne crois pas, répond-il, que mon corps, frêle et brisé par les douleurs quotidiennes, puisse supporter ce voyage... J'en conjure donc votre inépuisable bonté, que cet esprit si sain, cette volonté si bienveillante, qui sont en vous, ne s’irritent point contre ma faiblesse. Permettez, avec une juste compassion, qu’un homme fatigué se repose, qu’il prie pour vous en ses oraison», et qu’il se prépare dans la confession et dans les larme» à paraître devant le Juge éternel. »

Nous nous sommes arrêtés à ces rapports d’Alcuin et de Chatlemagne, parce qu'ils nous semblent otfrir des signés intéressants du génie infatigable de Tena-

permf?, deson amitié forte et fidèle pour cefutqn’ilen jugeait ‘disses, enfin et surtout de la passion qu’il apporta à l’étude et à la diffusion des lettres et des sciences. ' •' ' • . r

Ce ne fut point, en effet, seulement pour satisfaire sa propre curiosité qu’il s’appliqua aux lettres; ce fut aussi pour servir d’exemple et persuader ses sujets rudes et incultes. Aidé des savants qu’il avait appelés de toutes parts et qu’il remplissait de son ardente volonté, il travailla à raviver partout le goût de l'étude-, encouragea les évêques et les abbés à instituer des écoles dans les évêchés et dans les monastères, les curés à apprendre gratuitement à lire aux enfants de leur paroisse. Enfin, le maître vigilant, qui voulait tout savoir et tout voir, ne s’en tenait pas aux prescriptions : il visitait les écoles au retour de ses guerres* et il ne trouvait pas indigne de lui de louer les enfants laborieux et de réprimander les paresseux.

« Il arriva qu’un jour le» enfants des moindres familles lui présentèrent des écrits oü le savoir passait toute espérance, tandis que les nobles n’offrirent que de misérables essais, tout pénétrés de fatuité. Alors le , très-sage Charles, imitant la justice du Juge éternel* fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, en les encourageant et leur promettant, s’ils persévéraient, de les honorer, de leur réserve? les évêchés et les riches abbayes. Puis, se tournant vers les autres . qu’il avait à sa gauche, avec un regard foudroyant et ,

une voix de tonnerre : — Par le Dieu du ciel! s’écriat-il, je fais peu de cas de votre noblesse et de votre

beauté, quoique d’autres vous admirent. Et tenez pour certain que si par une application vigilante vous ne réparez pas promptement votre négligence première, vous n’obtiendrez de Charles rien de bon. » On ne saurait trop admirer cette volonté énergique qui ne craignait pas de descendre aux plus humbles détails et de tenir la main à l’exécution de ses ordres.

Tant de soins et d’efforts portèrent leurs fruits : plusieurs écoles, celle de Tours, dirigée par Alcuin, celles de Lyon et d’Orléans, fondées par Leidrade et Théoduîfe, devinrent justement célèbres. On travailla à rassembler, à transcrire les manuscrits de l’antiquité et à revoir les textes qui avaient été altérés. On faisait de cette exactitude des copistes comme une vertu chrétienne , et on racontait sous les voûtes des cloîtres des légendes bien propres à encourager les calligraphes. Un novice, employé à copier d’anciens manuscrits, avait dû son salut à ce qu’il avait copié plus de pages qu’il n’avait commis de fautes ; une seule lettre de plus, dans cette compensation bizarre, avait fait pencher pour lui la balance. A Kildare, en Irlande, on montrait un livre enrichi de peintures, et la tradition rapportait qu’un ange était venu chaque nuitconduire la main de l'écrivain qui les avait tracées. On racontait aussi que saint Colomban, averti de sa mort la veille du jour où Dieu le rappela, n’avait pas cru pouvoir mieux employer les derniers instants de sa vie qu’en continuant à copier un Psautier, Sa main défaillante s’arrêta à la fin du trente-troisième psaume, et il légua à l’un de ses disciples le soin d’écrire le

reste. Alcuin* qui donnait en toutes choses le précepte et l’exemple, n’avait pas trouvé, lors du couron-, nement de Charlemagne à Rome, de présent plus digne du successeur des Césars qu’une Bible corrigée de sa main.

La sollicitude de Charlemagne se porta sur les arts aussi bien que sur les lettres. Deux écoles de chant lurent instituées à Soissons et à Metz, sur le modèle de l’école de chant du palais, oü le moine de Saint- Gall nous représente le docte Karle au milieu des chantres, marquant la mesure avec son bâton, gourmandant les uns , louant les autres avec cette passion favorite des rois francs pour les chants de l’Église et le bel ordre de ses cérémonies. De nombreux élèves y apprirent de maîtres italiens, Pétrus et Romanus, qu’il avait ramenés de Rome, le chant grégorien ou plain-chant, qu’ils répandirent ensuite dans tout l’empire. Des architectes grecs furent chargés de construire des églises et des palais ; ils introduisirent le style byzantin, qui modifia l’architecture romaine, dans la basilique et le palais d’Aix-la-Chapelle, et décorèrent, avec les marbres antiques enlevés à Ravenne, les palais de Cologne et de Nimègue, ainsi que la crypte de Saint-Denis. La peinture môme n’avait pas cessé d’être cultivée, comme le prouvent les décorations du palais d’Ingelheim, dont la description nous a été conservée, celles de l’abbaye de Fonlenelle, et l’évangéliaire connu sous le nom d’Heures de Charlemagne, qui avait été orné de vignettes par le diacre Godelscalc et que l’on possède encore. On ne peut tou-

cher à àucnrte branche de la civilisation sans y trouver l’empreinte du génie de Charlemagne.

' Dpger. Lés grands hommes travaillent à une œuvre qui leur Ünt'r^T a été confiée par Dieu et aussi à l’accomplissement de desseins humains oit leur ambition se méprend. Charlemagne, ouvrier de Dieu, a arrêté l’invasion et appris à l’Europe chrétienne à vaincre les païens de l’Est; il a fixé les peuples sur les territoires qu’ils devaient défricher, cultiver et défendre. Charlemagne, fondateur d’empire, a pu à peine maintenir dans l’union, dans l’ordre et dahs la paix les peuples qu’il avait vaincus* Que sera-ce quand son sceptre aura passé aux mains de ses débiles héritiers?

Dans les dernières années de son règne, il reconnut, avec uhe profonde tristesse, combien son autorité, respectée de près, était méconnue dans les parties éloignées de l’empire, et il pressentit les dangers extérieurs qui menaçaient les frontières. Telle eu telle anecdote que nous surprenons çà ot là révèle* en effet, le mal latent et présage la dissolution prochaine. « Quand les

ambassadeurs d’Haroun-al-Baschid, nous dit le moine

de Saint-Gailj eurent commencé d’être en grande familiarité avec l’empereur, un certain jour qu’ils étaient égayés et échauffés par un vin généreux, ils dirent en riant à Karle : — « Votre puissance est grande assurément, Empereur, mais beaucoup moindre toutefois

que la renommée ne lé publie dans les royaumes de l'Orient. » Ravie, à ces mois, dissimulant son indignation : « Et pourquoi, dit-il, mes enfants, parlez-vousdela sorte? Comment avez-vous vu cela? » Alors ils lui rapportèrent tout ce qui leur était advenu dans les " diverses régions de l’empiré, et ajoutèrent : « Nous autres Orientaux, nous vous redoutons plus que notre diaîire Haroun, mais les grands de ces contrées, à ee qu’il nous semble, ne se soucient pas assez de vous, si cê n’est en votre présence; car lorsque nous les sollicitions de nous témoigner quelque bienveillance pour l’amour de vous, ils nous congédiaient sans nous en- s tendre, nous refusant l’hospitalité. » Alors' l’empereur dépouilla de leur dignité les comtes et les abbés chez lesquels les ambassadeurs avaient trouvé mauvais accueil. Quant aux' évêques, il les condamna à d’é* cormes amendes et il fit^reconduirc les députés aveo toutes sortes de soins et d’honneurs.

À l’insoumission au dedans, loin de la main redoutée de Charlemagne, se joignait la menace de nouvelles invasions ; le prince, qui était allé chercher les Barbares jusqüe chez eux comme pour en épuiser la source, devait voir les premières voiles des Normandsi Î1 arriva, lisons-nous dans la chronique, qu’un jour Karle vint subitement et sans être attendu dans une ville maritime. Comme il se mettait à table, Voici que des barqüés de pirates normands parurent en vue du port. Les nus les prenaient pour des marchands juifs, les autres pour des Africains; oü encore pour des Bretons. Mais le sage Karle; à la structure et à l’agilité

de ces navires, reconnut que c’étaient des navires de guerre et non pas des bâtiments de commerce. « Ces vaisseaux, s’écria-t-il, sont remplis non de marchandises mais d’implacables ennemis! » A ces mots, l’un t s’efforce de prévenir l’autre, tous les assistants s’élancent pour attaquer les navires, mais en vain, car les Normands, comprenant que là était celui qu’ils avaient coutume de nommer Karle au marteau , échappèrent avec une vitesse inouïe, non-seulement aux coups mais aux regards de ceux qui les poursuivaient... Or, le religieux Karle, se levant de table, s’appuya sur une fenêtre et y resta longtemps à rêver, le visage inondé de pleurs. Comme nul de ses grands n’osait l’interroger, il leur expliqua lui-même le sujet de ses larmes :

« Savez-vous, dit-il, ô mes fidèles, pourquoi j’ai tant pleuré ? Je ne crains pas que ces gens-là me puissent nuire par leurs vaines menaces; mais je m’afflige grandement que de mon vivant ils aient osé insulter ce rivage, et je suis tourmenté d’une douleur extrême, parce que je prévois le mal qu’ils feront à mes descendants et à leurs peuples !

A quelque temps de là, Charlemagne, qui avait vu mourir ses deux fils aînés, Karle et Pépin, associait à l’empire son troisième fils, seul survivant, Louis le Débonnaire, et le moins fait pour porter après lui ce lourd fardeau. « Fils cher à Dieu, à ton père et à ce peuple, lui dit-il, toi que Dieu m’a laissé pour ma consolation, tu le vois, mon âge se hâte, la vieillesse même m’échappe; le temps de ma mort approche..,.. Le pays des Francs m’a vu naître Christ m’a accordé cet hon-

neur; Christ me permit de posséder les royaumes paternels; je les ai gardés non moins florissants que je ne les ai reçus» Le premier d’entre les Francs, j’ai obtenu le nom de César, et transporté à la race des Francs l’empire de la race de Romulus. Reçois ma couronne, 6 mon fils. Christ consentant, et avec elle les marques de ma puissance... » Le vieux chrétien Charlemagne pleurant à la vue de la mer, par le pressentiment des maux qu’éprouverait sa patrie quand il ne serait plus, puis associant à l’Empire avec un cœur tout paternel ce fils qui devait être si malheureux père et lui racontant sa propre histoire; Charlemagne annonçant que son temps est fini, que la vieillesse même lui échappe : quelles grandes et belles scènes ! Les dernières paroles d’un père de famille au milieu de ses " enfants ont quelque chose de triste et de solennel; le genre humain est la famille d’un grand homme, et c’est elle qui l’entoure à son lit de mort 1 . »

Charlemagne, dont la vie s’était consumée dans des travaux qui semblent au-dessus de la force de l’homme, passa à Aix-la-Chapelle les dernières années de sa vie.

« Joignant à ses laborieuses vertus quelques faiblesses qui tenaient, pour ainsi dire, à l’excellence de son cœur, entouré de nombreux enfants, établi dans ses palais qui étaient de riches fermes, y vivant en ro doux, aimable autant que sage et profond, il fut mieux qu’un conquérant, qu’un capitaine, il fut le modèle accompli du chef d’empire, aimant les hommes, méri-

4 Lenormunt. /

tant «Ton être aimé, constamment appliqué à leur faire du bien, et leur en ayant fait pluspeuMtre qu’aucun des souverains qui ont régné sur la terre. «Après les terribles figures des Alexandre, des César qui ont bouleversé le monde, beaucoup plus pour y répandre leur gloire que pour y répandre le fiien, avec quel plaisir on Gontemple cette figure bienveillante, majestueuse et sereine, toujours appliquée ou à l’étude ou au bonheur des hommes, et où n’apparaît qu’un seul chagrin, mais A-la fin de ses jours, celui d’entrevoir les redoutables esquifs des Normands, dont il prévoit les ravages sans - * avoir le temps de les réprimer. Tant il y a qu'aucune ; carrière ici-bas n’est complète, pas même la plus vaste, la plus remplie, qu’aucune vie n’est heureuse jusqu'il son déclin, celle même qui a le plus mérité de ' l’être M » o ■ . V' • . • ; ■ *',fr . •’

Charlemagne mourut h Aix-la-Chapelle, « Atteint de la fièvre aii retour d’uno citasse, il shilita, reçut -la communion en présence des siens et expira le 38 janvier 844, à la troisième heure du jour; H avait soLxante^douie ans; d en avait régné quarante* aept. Nul ne saurait dire quéües plaintes et quel 1 deuil il y eut à cause de lui par toute la terre; chez lés païens même, on le pleura comme le père du monde*.» . iv '

* Thiers, Histoire du Consulat et de ipire . — Nous ne sau-

rions trop recommander la lecture des dernières pages de ce grand ouvrage, où M. Thiers a rapproché et comparé César, Qjarlem» gne et Napoléon.

* Eginhard. ,

Le temps, qui répand l’oubli sur la foule des hommes, consacre la renommée des hommes vraiment grands : souvent même il se plaît à les entourer de merveilleux'. Déjà Charlemagne se transfigure dans la chronique du moine de Saint-Gall, qui était vieux et bégayant, nous dit-il, quand il écrivit les souvenirs qu’il tenait du soldat Adalhert, lequel « souvent forçait l’enfant, malgré ses efforts pour lui échapper, » à écouter ses longs récits. A mesurequ’on s’éloigna du temps ou vécut le -héros, la vérité historique fit place à la fiction, et la grandeur^ réelle de l’homme fut remplacée par une autre espèce de grandeur, celle qu’on admirait surtout tdans le siècle où la légende s’accrédita. Les faits furent travestis, et on retrancha tout ce que l’on ne pouvait louer qu’en se replaçant avec quelque effort au temps même où vivait le héros. On ne parla plus des guerres, cependant si mémorables, de Charlemagne en Saxe, parce qg’on voyait les Saxons incorporés à l’Europe chrétienne; mais comme la croisade contre l’infidèle tepait toute l’Europe attentive, on s’attacha surtout, dans les Chansons de gestes , au récit de ses expéditions contre les Sarrasins d’Espagne. Puis, peu à peu, on confondit avec lui tous les guerriers de sa race, et on lui attribua les explçits de Charles Martel, le vainqueur de l’invasion arabe, et même ceux de Clovis ; il hérita de toutes les gloires du passé.

Le personnage fat lui-même transformé : les poètes et les romanciers revêtirent Charlemagne de l’armure des chevaliers et l’entourèrent de douze pairs féodaux combattant à ses côtés. Ils le conduisirent à Jérusalem et le ramenèrent chargé de reliques, dont il enrichit l’abbaye de Saint-Denis. Ils en firent comme l'apôtre armé du christianisme et la terreur des infidèles.

' Charlemagne n’a pas été le seul homme de son temps ainsi transfiguré par l’imagination populaire; il a, pour ainsi dire, semé la légende tout autour de lui. Un de ses neveux, le paladin Roland, tué par les infidèles à Roncevaux, dans une gorge des Pyrénées, au retour d’une expédition en Espagne, est devenu le héros d’un poëme national. Chevalier désintéressé, il combat non pour conquérir la terre, mais pour gagner le ciel ; et quand, après un dernier appel à Charlemagne, il ne lui reste plus qu’à mourir, il se console en disant : <

En paradis, où sont les preux guerriers,

Sont les lits faits où nous devons coucher.

Chose digne de remarque : tandis que, partout ailleurs, l’épopée célèbre les hauts faits d’un vainqueur, l’épopée chrétienne et nationale de la France carlovingienne a choisi avec prédilection un guerrier malheureux et chanté son dévouement, récompensé par la mort. Peut-être a-t-elle voulu nous donner ce grand enseignement que ce qui importe après tout, c’est l'effort et non le succès?

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