LA CHEVALERIE
Dn chevalier, n’eh doutez pas.
Doit férir haut et parier bas.
(Devise de chevalerie.)
!. Le châtèàfi; les habitants dû château; cour du seigheur.
II. Éducation de l’enfant noble; le page; l’écuyer. — III. Le chevalier ; cérémonie de son admission dans l’ordre de la chevalerie; les Commandements de la chevalerie. — IV. Loa ordres religieux militaires; transformation de la chevalerie
Le château doit défendre le maître ou seigneur et sa LechâteBU famille contre les attaques du dehors, qu’elles vien- ‘ * nent de la nouvelle invasion barbare qui désole la France ou des entreprises d’un voisin avide. Il doit assurer la domination du seigneur sur les paysans du domaine ou fief* et leur inspirer le respect et la crainte.
Il s’élève le plus souvent au sommet d’une colline qui domine le pays ou sur les bords d’un cours d’eau qui rend sa position plus forte. Une première palissade de pieux solides l’entoure. « Au delà, la porte se présente toute couverte de têtes de sangliers et de loups, flanquée de tourelles et couronnée d’un haut corps de garde. Entrez-vous, trois enceintes, trois fossés, trois ponts-levis à passer ; vous vous trouvez dans la grande tour carrée» oü sont les citernes, et, à droite ou ï gauche, les écuries» les poulaillers» les colombiers/
Les habitants du château.
Cour du •eiÿneur.
les remises. Les caves, les souterrains, les prisons sont par-dessous; par-dessus sont les logements ; pardessus les logements, les magasins, les lardoirs ou saloirs, les arsenaux. Tous les combles sont bordés de mâchicoulis, de parapets, de chemins de ronde, de guérites. Au milieu de la cour est le donjon, qui renferme les archives et le trésor. Il est profondément fossoyé dans tout son pourtour et on n’y entre que par un pont toujours levé ; bien que ses murailles aient, comme celles du château, plus de six pieds d’épaisseur, il est revêtu, jusqu’à la moitié de sa hauteur, d’une chemise ou second mur en grosses pierres de taille. * (Monteil.)
Le maître du château, le baron féodal, est en même temps le souverain du territoire avoisinant; du haut de son donjon il n’aperçoit que des vilains travaillant la terre pour le nourrir. Il défend son domaine et ceux qui le cultivent contre les excursions des Normands ou contre les entreprises des autres barons. Une moisson a-t-elle été foulée par la chasse du seigneur voisin, un serf fugitif a-t-il trouvé asile sur un autre domaine, un marchand a-t-il été rançonné sur les chemins, aussitôt il engage la guerre et rend mal pour mal. Quand il est las de combattre on de détruire, il revient au manoir où il retrouve la châtelaine, souveraine dans la vie domestique et dans la première éducation des enfants.
Mais dès qu’il a cessé d’agir il subit l’ennui profond qui naît de l’isolement et de l’oisiveté. Il sent alors le besoin de peupler et d’animer le château; il appelle
donc autour de lui des hommes de condition noble, leur donne des charges ou offices intérieurs, fait de l’un son sénéchal, des autres des fauconniers, des échansons, des écuyers, etc... Puis il attire à cette petite cour les fils de ses vassaux qui s’empressent d’assurer à leurs enfants un patronage utile et les moyens de s’instruire.
Voilà donc le château peuplé par ces officiers et ces jeunes enfants, qui faisaient partie de la maison et s’acquittaient auprès du maître et de la châtelaine de services de tout genre. La chevalerie va naître de ces nouvelles mœurs ; elle sortira de l’éducation même de l’enfant noble.
Dès l’âge de sept ans, l’enfant devenait page , servait à table, versait à boire, accompagnait son maître ou sa maîtresse et apprenait d’eux la décence, les bonnes mœurs, la féauté, la courtoisie, l’amour de Dieu et des dames, comme on disait alors. II ne lisait pas beaucoup et ne devenait pas grand clerc, mais il prêtait une oreille avide aux récits des faits d’armes des héros de la chevalerie. .»■
A quatorze ans, H sortait des pages et portait alors e nom d’écuyer ; il recevait l’épée : c’était son insigne. On ne lui mettait pas cette arme entre les mains sans lui faire comprendre par une certaine solennité l’usage qu’il en devait faire. Son père et sa mère,
éducation de l'enlan* noble ; le page.
l’écuyer.
cierge en main, le conduisaient à l’autel. Le prêtre ÿ Dtenait l’épée, la bénissait et rattachait an côté du tenue hoibme.
L’écuyer débutait par divers services peu différents de ceux du page. 11 s’estimait très-heureux quand il passait de ceux de la salle à manger et de la charabrte à celui de l’écurie ; là, de vieux écuyers tenaient école et lui enseignaient l’art de soigner et de dresser les chevaux 1 . Quand il était devenu cavalier éprouvé, il était du nombre de ceux qui suivaient le maître à la guerre, lui tenaient l’étrier quand il montait à cheval, portaient les diverses pièces de son armure et menaient derrière lui les chevaux de bataille ou de rechange. Au mdtneht d’en venir aax mains, tousse réunissaient autour de leur seigneur et lui ajustaient - ses armes. Ils le suivaient dans la mêlée, tenaient tout prêts derrière lui un cheval frais, de nouvelles armes, l'aidaient à se relever s’il tombait, paraient les coups dont il était menacé.
Celui qui s’était montré lé plus fidèle et le meilleur
* « C’était une des parties les pins importantes de l’éducation du chevalier. Le cheval, qui a joué dans 1& chevalerie up assez grand rôle pour lui donner son nom, était étudié à fdnd, employé et nommé suivant ses diverses aptitudes. Les grands chevaux de bataille étaient appelés destriers, parce que l’écuyer les tenait à sa droite derrière son maitre pour loà lui^présenter au moment de l’action, d’où l’ expression monter sur set grands chevaux. En marche, les chevaliers montaient des chevaux d’allure plus douce : le eowmer, qui était plus vite que les autres, le roussm, le courtaud, le palefroi. La haqygnée était la monture accoutumée des hommes d'Égfise et des chà telâineài- » Libert, llist. de la chevalerie.
- loi-
serviteur dans ces divers offices devenait l'écuyer dt corps. C’était iui qui suivait le maître jusqu’en sa chambre et prenait soin de l’habiller; c’était lui qûi portait sa bannière et poussait son cri de guerre». L’écuyér de corps n’avait plus rien à apprendre; il ne lui restait qu’à voyager pour observer les usages des pays étrangers.
Lé jeune noble qui avait passé sept années dans u l’office d’écuyer était majeur et pouvait être admis dans l’ordre de la chevalerie. II était d’abord dépouillé de ses vêtements et mis au bain, symbole de purification. Au sortir du bain, on le revêtait d’une tunique blanche, symbole de pureté ; d’une robe rouge, symbole dû sang qu’il était tenu de répandre pour te service de la foi ; d’un justaucorps noir, symbole de la mort qui l’attendait, ainsi que tous les hommes.
Ainsi purifié et vêtu, le récipiendaire observait peftdant vingt-quatre heures un jeûne rigoureux. Le soir venu, il entrait dans l’église et y passait la nuit en • prières, quelquefois Seul, quelquefois avèc un prêtre et des parrains qui priaienbavec lui. - '
Le lendemain, son premier acte était fa confession; après la confession, le prêtre lui donnait la eommuniou; après là commuhioh, il assistait à une messe du Saint-hlsprit et ordinairement^ un sermon sur tes devoirs d’un chevalier et de la vie nouvelle où il «liait
entrer. Le sermon fini, le récipiendaire s’avançait vers l’autel, l’épée de chevalier suspendue au cou: il y priait, puis allait s’agenouiller devant le seigneur qui devait l’armer.
« A quel dessein, lui demandait le seigneur, désirez-vous entrer dans l’ordre ? Si c’est pour être riche, pour vous reposer et être honoré sans faire honneur à la chevalerie, vous en êtes indigne, et seriez à l’ordre de la chevalerie que vous recevriez ce que le mauvais clerc est à la prélature. » Et, sur la réponse du jeune homme, qui promettait de se bien acquitter des devoirs de chevalier, le seigneur lui accordait sa demande.
Alors s’approchaient des chevaliers, et quelquefois des dames, pour revêtir le récipiendaire de tout son nouvel équipement. On lui mettait les éperons, le haubert ou cotte de mailles, Ja cuirasse, les brassards et les gantelets; enfin, on lui ceignait l’épée.
. Il était alors adoubé , c’est-à-dire adopté. Le seigneur se levait, allait à lui et lui donnait l 'accolade, ou accolée, trois coups du plat de son épée sur l’épaule ou sur la nuque, et quelquefois un coup de la paume de la main sur la joue en disant : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. » Et il ajoutait quelquefois : « Sois preux, hardi et loyal », »
Le jeune homme ainsi armé chevalier, on lui amenait uu cheval; il sautait dessus, ordinairement sans le secours des étriers, et caracolait en brandissant •
lance, l’arme de son nouveau grade, et faisait flamboyer son épée. II sortait enfin de l’église et allait sur la place, au pied du château, montrer au peuple son adresse et sa bonne mine.
On a vu quel ministère s’était réservé l’Église dans commande.
monts de la
les cérémonies qui conféraient l’ordre de la chevalerie, chevalerie. Les armes qu’elle n’a pas pu enlever des mains de la noblesse, elle les bénit pour en régler l’emploi. Les serments qu’elle exige du nouveau chevalier embrassent toute la morale chrétienne; ils mettent sous la garde de l’honneur les sentiments qu’elle s’efforce de faire pénétrer dans une société encore grossière et brutale; si bien qu’on pourrait croire qu’elle a dicté elle-même les Commandements de chevalerie, résumés dans ces vers d’un poète chevalier :
Vous qui voulez l’ordre de chevalier ,
Il vous convient mener nouvelle vie,
Dévotement en oraison veiller.
Péché fuir, orgueil etvilainie.
L’Église devez défendre,
La veuve, aussi l’orphelin entreprendre (protéger).
Être hardis et le peuple garder,
Prud’hommes loyaux, sans rien de l’autrui prendre:
Ainsi se doit chevalier gouverner.
Humble cœur ait, toujours doit travailler Et poarsuivre faits de chevalerie,
Guerre loyale; être grand voyagier,
Tournois suivre, et joùter pour sa mie. ^
Il doit à tout honneur tendre Pour qu’on ne puisse en lui blâme reprendre,
Ni lâcheté en ses œuvres trouver ;
Et entre tous se doit tenir le moindre .
Ainsi se doit chevalier gouverner.
Il doit aimer son seigneur droittlHer;.' 1 • *" - Et dessus tout garder sa seigneurie t Largesse avoir, être vrai justicier ;
Des prud’hommes suivre la compagnie,
Leurs dits ouïr et apprendre,
Et des vaillants les prouesses comprendre^
Afin qu’il puisse les grands faits achever,
Comme jadis fit fe roi Alexandre :
, Ainsi se doit chevalier gouverner.
« Admirables comviandements de chevalerie ! Honneur h ce vieux et mâle langage dont chaque vers trace un devoir, non pas seulement d’honnêteté, mais de vertu militaire, de protection des faibles, de recherche constante de l’honneur et de la gloire légitime, de libéralité, de modestie, de loyauté, de fidélité, d’étude de bonnes mœurs, d’empressement à s’instruire. C’est dans ce monde que furent jetées ces vieilles maximes héroïques dont l’accent retentit encore trois siècles plus tard dans les vers de notre Corneille :
Fais ce que dois, advienne que pourra.
Et cette autre, à la fois de loyauté dans le combat et de modestie dans la victoire :
Un chevalier, n’en doutez pas,
Doit férir haut et parler bas 1 . *
A ce code de fidélité et d’honneur îï y avait une sanction : le bon renom était la récompense du chevalier sans reproche, la dégradation était le châtiment du chevalier félon. On le faisait monter sur un échafaud; on brisait à ses yeux les pièces de son armure ;
* Libert, Histoire de la chevalerie •
son écu, le blason effacé, était attaché et traîné h la queue d’une cavale, monture dérogeante : le héraut d’armes accablait d’injures l’ignoble chevalier. Après ayoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçait les malédictions du psaume gviii 1 . Trois fois on demandait le nom du dégradé; trois fois le héraut d’armes répondait qu’il ne connaissait pas ce nom et matait devant lui qu’une foi mentie. On répandait alors Sur la tête patieqt un bassin d’eau chaude; on le lirait en bas de l’échafaud par une corde; il était mis sur une civière, transporté à l’église couvert 4’pn drap mortuaire, et les prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts:
H ne faut pas croire, cependant, que tous les chevaliers tinrent si bien leurs serments qu’ils furent des béros sans reproche. Les temps étaient durs et les j^cpurs violentes. On ne s’aperçut que peu à peu de Jgur adoucissement; mais c’était un grand progrès , cjdjà que ft’avoir fait accepter d’une société encore grossière cet idéal de dévouement et de générosité.