‹ Les grandes époques de la FranceChapitre 5 sur 18 · RR · texte numérisé non relu

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nérnux, mêlant aux armes les plus actives et les plus habiles négociations, Mazarin termina enfin cette guerre d’où la France sortit agrandie, et la maison d’Autriche, son opiniâtre ennemie, diminuée.

Les glorieux traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659) consommèrent l’heureux succès de cette grande lutte commencée par François I er et Henri II, poursuivie par Henri IV et par Richelieu. Des conquêtes précieuses, les évêchés de Toul, de Metz et de Verdun, l’Alsace, sauf Strasbourg, des postes en Allemagne et en Italie, l’Artois et le Roussillon, nous furent définitivement attribués. La Suède, notre fidèle alliée, reçut en Allemagne de riches territoires. Enfin le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse nous permit d’espérer, malgré les stipulations du contrat, une part au démembrement prochain de l’Espagne. Ces grandes choses accomplies, l’italien Mazarin pouvait dire que si son langage n'était pas français, son cœur l'était.

Mais, moins habile à l’intérieur, il ne sut point porter dans l’administration des vues d’amélioration générale et de bien public ; on le vit même poursuivre son propre gain, et acquérir, au milieu du désordre des finances de l’État, des richesses immenses. L’opinion s’en émut, et le peuple ayant fait entendre des plaintes h l’occasion de nouveaux impôts , le Parlement présenta des remontrances 1 , les nobles mécontents s’agi-

* Les édits royaux ne devenaient exécutoires qu’après l'inscription sur les registres du Parlement (d’où enregiitrement).

tèrent, et de l’accord de toutes les haines sortit cetle guerre contre le ministre qu’on appela par raillerie du nom d’un jeu d’enfant, la Fronde-, guerre misérable, où le peuple prit parti sans voir qu’il était le jouet de magistrats rebelles et de seigneurs brouillons, où de grands noms, celui de Condé, par exemple, se ternirent par une ambition inconsidérée et par l'alliance de l’étranger.

Les fautes qu’on commit au nom de la liberté dégoûtèrent la France d’une liberté anarchique où se perdaient l’ordre public, la force du gouvernement et de la nation, et la livrèrent sans réserve à la royauté; si bien qu’on peut dire que le despotisme, d’abord intelligent et utile , puis imprévoyant et funeste, de Louis XIV est né de la Fronde elle-même. La France a depuis reçu bien des leçons de ce genre sans y avoir encore gagné le goût des progrès pacifiques et sans y avoir appris la haine des révolutions.

Quand Paris apaisé ouvrit ses portes à la reine mère et au roi, il parut sur le visage du jeune prince une gravité sévère. Louis avait vu sa mère pleurer de colère devant les magistrats du Parlement qui assassinaient, disait-elle, l’autorité royale; il avait dû, pour fuir avec elle le peuple soulevé, chercher un asile à Saint-Germain, où sa suite avait couché sur la paille, et depuis il avait erré à travers les provinces ruinées par les rebelles unis aux Espagnols; il avait

Avant d'enregistrer, le Parlement adressait quelquefois au roi des représentations : c’est ce qu’il appelait son droit de remontrance ».

Jennpsse

de

Louis XIV.

été repoussé de Paris, où Turenne allait le faire entrer de vive force, par le canon de la Bastille. Ces atteintes à son autorité lui avaient inspiré un ressentiment dont on vil bientôt les marques. Il chassait un jour aux, environs de Vincennes, quand on vint l’avertir que le Parlement s’était assemblé pour délibérer sur quelques édits de finances ; c’est ainsi qu’avaient commencé les troubles de la Fronde. Il accourt aussitôt en habit de chasse et en grosses bottes, accompagné de sa suite dans le môme équipage, et d’une voix vibrante : « Messieurs, dit-il, chacun sait les malheurs qu’ont produits les assemblées du Parlement. Je veux les prévenir désormais. J’ordonne donc qu’on cesse celles qui sont commencées sur les édits que j’ai fait enregistrer. Monsieur le président, je vous défends de souffrir ces assemblées, et à pas un de vous de les demander. » Le Parlement se tut, et il dut attendre la fin d’un règne qui dura soixante ans pour oser se mêler des affaires de l’État. Ce jeune prince, qui avait l’étoffe de quatre rois, comme disait Mazarin, ne se hâta point de saisir le pouvoir et attendit huit ans encore qu’il échappât aux mains défaillantes du cardinal. Pendant ce temps, il se forma à ses leçons, apprit de lui « qu’il devait réprimer ses passions pour agir toujours en roi, tenir les princes du sang le plus bas qu’il pourrait, ne pas se familiariser avec les courtisans, garder sur les affaires le secret impénétrable qui les fait réussir, cultiver son talent naturel pour la dissimulation et ne pas prendre de premier ministre. »

La Fr.snce ataif grand besoin d’nn roi qui lui rendît saint Vfnl’ordre et la paix, car elle avait bien souffert pendant pen jj a “| b ces vingt-cinq années de guerres étrangères et de dis- fronde, sensions intestines. Elle avait vaincu la maison d’Autriche, mais elle avait pavé sa victoire de son sang et de sa prospérité. Les provinces du Nord et de l’Est, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne étaient autant de déserts. Le mal ne venait pas seulement de l’ennemi, mais aussi de nos propres soldats qui, ne recevant pas de solde, vivaient aiix dépens du pays. « Quand l’enseigne (le drapeau) chevauche devant, disaient-ils, elle ne doit rien payer sur les champs. » Parfois les paysans ettx-mêmes, ruinés par la guerre, formaient des bandes et vivaient de pillage. En Normandie c’étaient. les va-nu-pieds, en Guyenne les croquants; d’autres désolaient le Dauphiné et le Bourbonnais. La peste, qui souvent suit de près la guerre, avait pendant six ans promené çà et là ses ravages. Ce fut pis encore au temps de la Fronde. « O la douce guerre, la bonne guerre pour le filou, s’écrie un contemporain !

O la triste guerre pour le bourgeois renfermé dans sa ville comme un captif! O la cruelle guerre pour les bœufs, vaches et moutons, de plus de six lieues à la ronde! » Plus de postes, plus de coches, plus de foires ; ioutes les relations de la vie régulière ont cessé.

« On n’entend, dit une autre relation, que les cris des pauvres habitants; on ne voit que villes brûlées, chemins couverts de morts ; c’est un pays de désolation et de tristesse. »

Dans ce temps de misère générale, tandis que la royauté se montrait impuissante à soulager la détresse du peuple, un humble prêtre, Vincent de Paul avait été la providence visible des infortunés et le ministre de la charité nationale.

Vincent était né près de Dax, en 1576, de pauvres paysans. Tout enfant, il gardait le troupeau de son père et déjà il montrait sa compassion pour les souffrances d’autrui, en donnant à de plus malheureux que lui sa petite épargne. Un peu plus tard, il fut remis aux mains des Cordeliers qui l’instruisirent. En 1600, il fut ordonné prêtre. Comme il revenait par mer de Marseille à Narbonne, il fut pris par des corsaires barbaresques, conduit à Tunis et vendu comme esclave, il servit successivement trois maîtres et convertit la femme du troisième qui était un renégat italien. « Un jour, nous dit-il dans la relation de sa captivité, elle me commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir de la plainte des enfants d’Israël captifs en Babylone me fit commencer, la larme à l’œil, le psaume: « Près des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré; » puis le Salve regina et plusieurs autres choses; en quoi elle prenait tant de plaisir que c’était merveille. » Cette femme fut touchée de tant de piété ; elle ramena son mari à la religion qu’il avait abandonnée, et tous deux s’enfui-

rent de Tunis avec Vincent qui revit ainsi la France.

Après s’être appliqué pendant plusieurs années au soulagement des forçats qu’il exhortait à subir leur peine avec résignation, il fonda les deux institutions qui devaient lui donner les auxiliaires dont il avait besoin pour remédier aux misères du peuple.

Il établit d’abord la compagnie des Missionnaires de Saint-Lazare, « destinée à instruire les peuples de la campagne et à former au saint ministère ceux à qui le salut de ces mêmes peuples devait être confié. » Il voulut qu’elle demeurât pauvre. « La compagnie , disait-il, ne périra point par la pauvreté; je crains plutôt que, si la pauvreté lui manque, elle ne vienne à périr. » Il instruisait lui-même ses prêtres et leur inspirait sa foi et sa charité. « Tous, dit Bossuet, un des plus fidèles assistants des retraites de Saint-Lazare, étaient enchantés de la noble simplicité de ses discours. »

Aux missionnaires, Vincent de Paul ne tarda pas à joindre les dames et les filles de la Charité. Les dames, appartenant au monde, aidaient Vincent de leur intervention et de leur aumône. Les filles s’appliquaient, sous leur direction, aux rudes travaux de la bienfaisance. Vincent les organisa fortement pour l’action. « Elles n’ont, disait-il, pour monastère que les maisons des malades, pour cellule qu’une chambre de louage, pour clôture que l’obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, et pour voile que leur sainte et exacte modestie. » Rien dans leur règle ne devait gêner le travail de la charité.

C’est avec l’aide de ses missionnaires de Saint-Lazare et de ses filles de la Charité, unis dans une commune obéissance et rivalisant de docilité et de dévouement, que Vincent de Paul vint au secours des misères de son temps.

Les pillages et les violences des gens de guerre étaient la principale cause de la ruine des campagnes. Vincent établit des missionnaires à la suite des armées françaises. Dans la profonde misère des temps, les enfants étaient souvent abandonnés : Vincent les recueillit, les confia à ses dames et à ses filles de la Charité et soutint t’œuvre pendant dix ans par ses appels à la pitié publique. Mais la charité se lasse ; les subsides manquent. Vincent convoque alors une assemblée générale de toutes les dames qu’il associait à ses bonnes œuvres et les adjure de ne point laisser périr une institution 6i secourable. « Or, sus, mesdames, dit-il en finissant, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés : voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Leur vie et leur mort sont entre vos mains ; je m’en vais prendre les voix et les suffrages; il est temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront, si vous continuez d’en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement, si vous les abandonnez. » Les pauvres orphelins vécurent, et l’œuvre des Enfants trouvés fut fondée pour toujours.

Voilà les enfants pourvus ; mais comment secourir la misère des populations des provinces et de Paris? Au commencement de la Fronde, c'est Paris resserré par les troupes royales qui réclame surtout le secours de Vincent . Il va trouver la reine à Saint-Germain, au péril de sa vie ; la cour impuissante à se défendre l'est aussi à subvenir aux besoins des pauvres. La charité de Vincent sera la seule ressource d’une population affamée. Il distribue tous les jours trois ou quatre setiers de farine aux pauvres. En une fois, il fait porter par les prêtres de Saint-Lazare dix muids de blé à rhôtel de ville. « Les pauvres gens qui ne savent où aller ni que faire, dit-il dans une de ses lettres, qui souffrent et qui se multiplient tous les jours, c’est là mon poids et ma douleur. »

Mais Paris n’est pas seul à souffrir. La Champagne et la Picardie sont réduites à la dernière détresse. Dans la ville de Guise on mourait absolument de faim. Vincent y envoie en toute hâte deux missionnaires avec un cheval chargé de vivres et environ oOO livres en argent. Ce faible secours est consommé en un instant. Il faut que Vincent ranime la charité refroidie ou épuisée. 11 supplie le clergé de solliciter des aumônes dans toutes les chaires de Paris, et, dès qu’il a quelque argent, il envoie seize missionnaires et des lîlles de la Charité. Ces ministres de la bienfaisance publique sont eux-mêmes dépouillés par les soldats des aumônes et des vivres qu’ils apportent. Sur leurs lettres lamentables, Vincent part en toute hâte ; il veut voir de ses yeux le mal. Il visite tout le diocèse de

Noyon, et à son retour il émeut si profondément la reine qu’elle place, par une ordonnance, les prêtres de Saint- Lazare sous la sauvegarde de tous les officiers du roi. L’autorité royale, impuissante à remédier à de si navrantes misères, s’en remettait au zèle charitable de Vincent de Paul.

Vincent est plus fort pour agir. 11 envoie jusqu’à 1 ,500 livres par mois à la Picardie et à la Champagne. Ses appels pathétiques renouvellent ce miracle d’aumônes inépuisables. Il est vraiment le grand aumônier de la France et, comme le lui écrit le maire de Saint- Quentin, le père de la patrie.

Si l’aumône suffit encore, les forces des serviteurs des pauvres défaillent. « Nous sommes épuisés d’ouvriers à cette heure, écrit Vincent en 1652. » A Étampes, où l'armée de Condé, alors rebelle, a porté la désolation, les lazaristes et les sœurs de charité succombent en ensevelissant des cadavres putréfiés. Il en est de même à Melun. Mais les dévouements, comme l’argent, répondent à l’appel de Vincent qui recrute de toutes parts ses missionnaires et scs filles.

L’exemple des prêtres de Saint-Lazare et des sœurs excite chez les gens de tout état une généreuse émulation. Pour réunir les dons de nature diverse de la bienfaisance, on ouvre des magasins de charité où chacun apporte son offrande : le tonneau au sel qui pouvait contenir huit ou dix boisseaux, et d’où l’on en tira jusqu’à cent vingt, se trouve toujours rempli. Les bouchers fournissent près de six mille livres de viande gratuitement, les bonnetiers les objets de leur profes-

sion ; les riches envoient leur vaisselle. Vincent applaudit à cette ingénieuse charité et fait diriger par ses lazaristes le zèle des laïques qui s’emploient à la distribution des secours.

Après la Fronde, ou pouvait espérer des temps meilleurs, mais les ruines que fait la guerre ne se relèvent point en un jour. La misère persiste. Le dur hiver de 1659 tue tout le bétail blanc. En Brie, en Champagne, en Bourgogne, etc. , les vignes et les seigles furent gelés le 24 avril. Dans l’hiver de 1660, le blé valut 30 livres le setier. Vincent avait cru son œuvre terminée ; il la reprend malgré le poids de ses 83 aus, et sa charité infatigable intervient encore. « 11 n’est pas temps, dit-il à ceux qu’il sollicite, de s’arrêter dans le chemin de la miséricorde. Il faut quelques nouveaux efforts pour cet hiver; il faut se rehausser par une charité nouvelle... » Il mourait après ce dernier appel, et Anne d’Autriche disait : * Les pauvres viennent de faire une grande perte »

Quelle vie pleine d’œuvres, et comme cette bonté de l’humble prêtre atteint à la grandeur par cette persévérance d’une vie de 85 ans! » Vous êtes bon, Vincent de Paul, parce que dès vos premières années vous venez en aide aux pauvres et aux malades ; mais vous devenez grand, ô saint Vincent de Paul, puisque vous vouez votre vie tout entière à la charité et que votre nom eu devient un touchant symbole *. »

1 Saint-Marc Giranlin.

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