II
Au moment où mourait saint Vincent de Paul, Louis XIV et Colbert commençaient la restauration de la France.
Louis XIV avait reçu toutes les qualités extérieures de son rôle. Au témoignage des contemporains, il était aimable de sa personne, de facile accès à tout le monde, mais avec un air grand et sérieux qui imprimait le respect et la crainte dans le public. Il excellait dans tous les exercices du corps, montait à cheval avec grâce et solidité, comme il dansait avec noblesse. Partout où il eût été, on l’eût reconnu comme on reconnaît la reine parmi les abeilles. A cette majesté naturelle il unissait le bon sens, un esprit ferme et agissant, l’instinct du pouvoir et de l’ordre, et une remarquable puissance de volonté. « Qui veut entendre, nous dit l’illustre évêque de Meaux, Bossuet, combien la raison pénètre dans les conseils de ce prince, n’a qu’à prêter l’oreille quand il lui plaît d’en exposer les motifs. La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l’image de la justice qui règne dans ses pensées. Pendant qu’il parle avec tant de force, une
douceur surprenante lui ouvre les cœurs et donne, je ne sais comment, un nouvel éclat à la majesté quelle tempère. »
Dès le premier jour de son règne, il semble dans son naturel. A son réveil (le cardinal était mort dans la nuit), le roi manda trois secrétaires d’État et s’enferma plusieurs heures avec eux sans appeler à ce premier conseil ni la reine mère, ni son ex-gouverncur Villeroi.
Le lendemain, il convoqua le chancelier et tous les secrétaires d’État : « Monsieur, dit-il en s’adressant au chancelier, je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes secrétaires d’État pour vous dire que, jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par M. le cardinal; je serai à l’avenir mon premier ministre. Vous m’aiderez de vos conseils, quand je vous les demanderai. Je vous prie et vous ordonne, monsieur le chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mes ordres ; et vous, mes secrétaires d’État, et vous, monsieur l’intendant des finances, je vous ordonne de ne rien signer sans mon consentement. » L’autorité royale, déléguée depuis trente-six ans, à Richelieu d’abord, puis à Mazarin, allait être exercée dans toute sa plénitude par un prince qui annonça dès son début sa résolution de travailler huit heures par jour, et y fut fidèle cinquantequatre ans.
« C’est par le travail, dit-il lui-même dans les coibert. Réflexions sur le métier de roi, que l’on règne, c’est pour cela qu’on règne', et il y a de l’ingratitude et de
Colbert
conseiller
Louis XIV
l’audace à l’égard de Dieu, de l'injure et de la tyrannie h l’égard des hommes, de vouloir l’un sans l’autre. » Ce roi, ami du travail, eut pour le guider le ministre le plus laborieux qui fut jamais, Colbert l . Né en 1616, fils d’un marchand de drap de Reims, à l'enseigne du Long Vêtu, Colbert avait d’abord fait le commerce, puis avait été successivement clerc chez un notaire, chez un procureur au Châtelet, et était enfin entré au service de Mazarin, qui, après lui avoir remis le soin de son immense fortune, l’avait comme légué au roi : « Sire, je vous dois tout, avait-il dit, mais je crois m’acquitter en vous donnant Colbert. » Louis XIV reconnut vite le mérite de cet incomparable serviteur, et se mit au travail avec lui.
« Rien de plus étrange, dit un illustre historien, Augustin Thierry, que le contraste des figures et des caractères dans celte association au même travail qui liait l’un à l’autre Louis XIV et Colbert : le roi, jeune et brillant, fastueux, prodigue, emporté vers le plaisir, ayant au plus haut degré l’air et les goûts d’un gentilhomme; le ministre, joignant aux fortes qualités de la classe moyenne, à l’esprit d'ordre, de prévoyance et d’économie, le ton et les manières d’un bourgeois. Vieilli avant l’Age dans des devoirs subalternes et assidus, Colbert en avait gardé l’empreinte : son abord était difficile, sa personne sans grâce, ses traits austè-
• « Mon fils, écrit Colbert, doit bien penser et faire souvent réflexion sur ce que sa naissance l’aurait fait être, si Dieu n’avait béni mon travail et si mon travail n’avait pas été extrême. »
toi —
res jusqu’à la dureté. Cette rude enveloppe couvrait en lui une âme ardente pour le bien public, avide d’action et de pouvoir, mais encore plus dévouée qu’ambitieuse. Glacial pour les solliciteurs et peu sympathique aux plaintes de l’intérêt privé, il s'animait de tendresse et d’enthousiasme à l’idée du bonheur du peuple et de la gloire de la France *. Aussi, tout ce qui constitue le bien-être, tout ce qui fait la splendeur d’un pays, fut-il embrassé par lui dans ses méditations patriotiques. Heureuse la France de tout le bonheur oii elle pouvait alors aspirer, si le roi, qui avait cru à Colbert sur la parole de Mazarin mourant, eût toujours suivi l’admirable guide que la Providence lui donnait ! Du moins dans les vingt-deux ans de ce ministère (4661- 1683), de ce ministère mêlé de confiance et de défaveur, il lui permit de mettre la main à presque toutes les parties du gouvernement, et tout ce que toucha Colbert fut transformé par son génie. On est saisi d’étonnement et de respect à la vue de cette administration colossale qui semble avoir concentré dans quelques années le travail et le progrès de tout un siècle. »
« * Je voudrais, disait-il, que mes projets eussent une fin heureuse , que l’abondance régnât dans le royaume , que tout le monde y fût content, et que, sans emploi, sans dignité, éloigné de la cour et des affaires, l’herbe crût dans ma cour. » — Il écrivait à Louis XIV : « Je déclare en mon particulier à Votre Majesté qu’un repas de 3,000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu’il est question de millions d’or pour la Pologne, je vendrais mon bien, j’engagerais ma femme et mes enfants, j’irais à pied toute ma vie pour y fournir s’il était nécessaire. Votre Majesté excusera ce petit transport.. . »
Le moment où Louis XIV et Colbert s’appliquèrent mut entiers à leur glorieuse tâche est solennel entre tous. « Je commençai, dit Louis XIV en ses Mémoires , à jeter les yeüx sur toutes les diverses parties de l’État, et non pas des yeux indifférents, mais des yeux de maitre, sensiblement touché de n’en voir pas une qui ne m’invitât et ne me pressât d’y porter la main. » Cette main qu’il veut porter partout, c’est Colbert qui la guide, mais en renvoyant au roi l’honneur des réformes, des institutions nouvelles, et en ne semblant être que l’exécuteur exact de ses ordres. Il lui suffisait de travailler au bonheur de la France, à la grandeur du règne, et d’avoir assez de crédit pour agir.
Il fallait d’abord assurer la paix publique et faire disparaitre les derniers désordres de la Fronde. Paris n’avait pas tardé à rentrer dans le devoir, et les provinces voisines avaient suivi son exemple; mais au centre de la France, dans les montagnes de l’Auvergne, du Limousin, de la Marche, du Forez *, bon nombre de seigneurs vivaient de rapine et se permettaient tous les excès depuis que la main de Richelieu ne les contenait plus. L’un levait les impôts pour son compte; un autre démolissait une chapelle pour réparer les murs de son donjon abattu sous le grand cardinal ; celui-ci retenait pendant plusieurs mois un de ses justiciables dans un cachot humide, où il ne pouvait se tenir ni debout ni assis ; celui-là entretenait douze
* Aujourd’hui départements du Puy-de-Dôme, du Cantal, da la Haute-Loire, de la Corrèze, de la Haute-Vienne et de la Creuse.
bandits qu’il nommait ses douze apôtres, et faisait payer aux paysans deux tailles pour une. Les juges subalternes étaient intimidés ou gagnés, et il n’y avait point d’ailleurs d’huissier assez hardi pour porter à ces malfaiteurs la citation du tribunal.
Il fallait que la répression vint de plus haut. Louis XIV et Colbert y pourvurent par une déclaration royale ordonnant la tenue dans la ville de Clermont d’une cour de justice, vulgairement appelés les grands jours l . .Les hobereaux commencèrent à trembler derrière les murs de leurs donjons, et les populations du centre de la France rassurées accueillirent les magistrats parisiens avec des acclamations de joie, dont le souvenir s’est conservé dans un chant populaire, ou Noël des grands jours.
C’est par les finances que toute restauration commence ; car, si l’argent est le nerf de la guerre, c’est lui aussi qui donne la force au pouvoir et rend la paix féconde. Or il manquait à la mort deMazarinrla guerre étrangère et civile, les malversations des gens de finances, les prodigalités du ministre avaient dévoré le présent et engagé l’avenir. Le surintendant Fouquet, qui avait acquis dans le maniement des deniers publics une immense fortune, usait du trésor de l’État comme s’il eût été le sien, maintenait un désor-
« Assises que des magistrats envoyés par le tüi tenaient 4 certaines époques, ou dans des circonstances solennelles, pour la répression des crimes que les juges ordinaires étaient impuissants à punir. (Chéruel, Dictionnaire historique det institutions de la France.)
Les
nuances
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