IC
dre qui cachait ses concussions, et ne suffisait aux charges du moment que par des expédients ruineux. Deux fois averti par le roi, qu’avait instruit Colbert, il persista dans ses mensonges, continua ses profusions et se crut bien établi en sa place, parce qu’il était loué des gens de lettres qu’il pensionnait, soutenu des courtisans dont il achetait l’appui, aimé pour sa bonne grâce et pour l’hospitalité magnifique qu’il offrait à tout venant; en cas de disgrâce, il s’élait d’ailleurs préparé un refuge dans son gouvernement de Belle-Isle qu’il avait armé à grands frais. Mais rien ne put le sauver; arrêté, jugé par commission, condamné au bannissement, et, par une commutation aggravante de la peine, enfermé dans la prison d’État de Pignerol, il laissa la place libre à Colbert, qui devait faire oublier bientôt par les bienfaits de son administration la passion personnelle qu’il avait montrée contre son rival.
Le surintendant tombé, on rechercha ses complices, et aussitôt les traitants ou fermiers, sentant le péril, offrirent vingt millions pour se racheter; Colbert refusa, et. fit bien, car il tira des restitutions cent dix millions, et, en effrayant les gens de finance par la rigueur des poursuites, donna une juste satisfaction aux contribuables. La popularité du roi s’enracina profondément dans les masses.
Colbert, qui, sous le titre modeste de contrôleur général, succédait à Fouquet, put alors, comme avait fait autrefois Sully, procéder à une liquidation des comptes de finance, et fixer par un inventaire exact et
fidèle l’état des revenus et des dépenses. Le surintendant, « semblable à la sèche qui trouble l’eau pour tromper ceux qui l’épient, » avait rendu l’administration des finances impénétrable. Colbert voulait tout d’abord que la lumière se fit. « Il faut, disait-il, rendre la matière des finances si simple qu’elle puisse être facilement entendue par toutes sortes de personnes et conduite par peu de personnes. » Puis, quand il vil bien clair, quand il eut instruit le roi, qui consacra trois heures chaque jour au travail des finances, « connaissant bien qu’il ne pouvait donner des marques plus grandes de son amour pour ses peuples, » il se mit à l’œuvre.
Les impôts, comme au temps de Sully et comme an nôtre, se divisaient en deux espèces distinctes, ainsi que nous l’avons dit plus haut : les contributions étaient directes ou indirectes. Les indirectes — impôts de consommation — portaient le nom d’aides ou de fermes ; les directes — impôt foncier, contribution personnelle — portaient le nom de tailles.
Les tailles étaient de toutes les charges la plus lourde et celle que Colbert voulait surtout diminuer. La noblesse, en vertu de ses privilèges, en était presque complètement exempte; l’immunité du clergé, quoique moins large, ne laissait pas d’être considérable; le tiers état seul était soumis à la fois à l’impôt foncier et h la contribution personnelle de la taille.
Colbert, qui ne pouvait changer la constitution du royaume, voulut du moins remédier à l’inégalité des
chargés en débarrassant l’assiette, la répartition et la perception de la taille, de mille circonstances qui tendaient à l’aggraver considérablement. De tous les revenus du roi. C’était celui qui atteignait le plus grand nombre de contribuables : « aussi est-ce la matière, dit-il lui-mêine, à laquelle il a donné le plus d’application; parce que c’est celle sur laquelle il peut se commettre le plus d’abus. » Cet impôt direct, du premier au dernier jour de son administration, il travailla à en abaisser le chiffre; de cinquante-six millions, il le réduisit à trente-cihq. Il voulut l’abaisser à vingtcinq : & Si Sa Majesté, écrivait-il au roi, dans son mémoire de 1664, se résolvait de diminuer ses dépenses et qu’elle demandât sur quoi elle pourrait accorder des soulagements à ses peuples* mon sentiment serait de diminuer les tailles et de les mettre en trois ou quatre années à vingt-cinq millions de livres. » L’âme patriotique de Colbert ne devait point goûter cette satisfaction.
Il fallait que le produit des aides ou impôts indirects établis sur les trois ordres balançât cette diminution de revenu. C’est ici surtout qu’il faut admirer le génie de Colbert. Àugmentera-t-il les aides poür atteindre les privilégiés qui ne payent point la taille? Mais le peuple, qui les paye aussi, souffrira de cette charge nouvelle, et la consommation sera diminuée parla cherté croissante des denrées soumises à la taxe Colbert fait mieux : il réduit de trente-quatre pour cent les impôts indirects, car il a compris que la consommation s’accroît dans une proportion égale ou
même supérieure à l’abaissement des droits qui pèsent sur les objets consommables. U sait aussi que c’est au mode d'asseoir les impôts que la consommation doit son activité ou sa langueur, et que la prospérité générale est pour un État la plus féconde des ressources.
Les finances réglées, Colbert mit ses soins à accroître la fortune particulière du cultivateur, du fabricant, du marchand, de l’armateur et du colon ; mais il eut tort de croire que ses règlements, si décisifs pour la prospérité des finances publiques, le seraient également pour la fortune de chacun ; c’est ainsi qu’il en vjqt à l’abus de la réglementation en matière d’industrie, de commerce et de compagnies. Nous savons aujourd’hui que les lois de la production s’accordent mieux avec le principe de la liberté qu’avec celui de l’autorité qui dominait alors la législation ; mais en considérant que s’il y a à reprendre dans l’œuvre de Colbert, il y a beaucoup à louer, que les fautes sont surtout du temps, les mérites surtout de l’homme, nous devons glorifier en lui cette énergie passionnée et persévérante avec laquelle il s’appliqua à développer l’émulation du travail chez ceux qui tendent par leur vie laborieuse au bien public.
Sully avait recommandé l’élève des bestiaux et avait fait du pâturage une des mamelles de la France.; Colbert y apporla ses soins : il fit venir des hestiaux d’Allemagne et de Suisse, des étalons de Frise, de Hollande, de Danemark et de Barbarie ; il abolit à vingt lieues autour de Paris une taxe qui frappajitles bestiaux à pied fourchu et défendit, comme avait lait aussi
Agricul*
turc.
Industrie.
Sully, de saisir le bétail du fermier insolvable. « II ne voulait pas, a dit depuis un habile ministre de Louis XVI, Necker, que le malheur fût puni par l’impuissance de le réparer. » II fit dessécher les marais, rétablir les haras et rédiger enfin l’édit sur les eaux et forêts, qui lui coûta huit années de travaux et est devenu la base de notre code forestier. Mais il laissa malheureusement subsister les gênes et formalités rigoureuses qui entravaient le commerce des grains et rendaient les disettes si meurtrières,
Le système de Colbert à l’égard de l’industrie se résume en quelques mots du mémoire qu’il présenta au roi : « Réduire les droits à la sortie sur les denrées et sur les manufactures du royaume; diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques ; repousser par l’élévation des droits les produits des manufactures étrangères. » Mais s’il fermait ainsi l’entrée de la France aux produits de l’industrie étrangère, il s’efforçait de lui emprunter ses procédés; il dérobait aux Anglais le secret de la trempe de l’acier et le métier à bas, aux Suédois la fabrication du goudron ; il attirait des Allemands, qui furent nos premier ferblantiers. Grâce à ses soins, l’industrie française prospéra. Les fabriques de draps de Sedan, d’Abbeville, de Louviers, furent encouragées, comme celles de toile de Picardie, de papier d’Angoulème, d’horlogerie de Chatellerault. L’Europe devint tributaire des métiers de Lyon. Lesmanufactures royales de tapisseries des Gobelins.de porcelaines à Sèvres, de glaces à Saint-Gobain, atteignirent dans leurs produits, grâce au secours de l’État,
ce degré de perfection qui touche à l’art, et qu’il est bon de proposer comme modèle à l’industrie privée.
Malheureusement, une réglementation absolue continua de gêner le travail, qui a surtout besoin de liberté po ur se développer. Point de produits manufacturés qui échappassent aux rigueurs des règlements. Tout était déterminé minutieusement quant à la largeur et à la teinture des étoffes, et surveillé par un vaste espionnage. L’amende, la prison, le carcan même, punissaient les moindres infractions à des ordonnances que les fabricants, avouons-le, ne pouvaient considérer comme sacrées, et que nos manufacturiers d’aujourd’hui regarderaient comme des ennemies de toute émulation et de tout progrès.
La prospérité de l'industrie est étroitement liée à celle du commerce, que Colbert favorisa avec la plus vive sollicitude, a Notre intention, faisait-il dire au roi, est de faire connaître à tous nos gouverneurs et intendants en quelle considération nous avons à présent tout ce qui peut regarder le commerce, et pourquoi uous voulons qu’ils emploient leur autorité à faire rendre justice aux marchands, afin qu’ils ne soient pas divertis de leur trafic par la chicane... » Et lui-même disait à son fils Seignelay : « II faut que vous sentiez aussi vivement tous les désordres qui arriveront dans le commerce et toutes les pertes que feront les marchands comme si elles vous étaient personnelles. » C’est avec ce zèle patriotique que Colbert rédigea l’immortelle ordonnance de 1073, qui fut notre premier code de commerce, et adopta ces mesures fécondes qui
Coin m erre intérieur.
réduisirent l’intérêt de l’argent à cinq pour cent, supprimèrent en partie les douanes intérieures 1 et rendirent les échanges plus faciles par l’amélioration des voies de communication. Les routes furent réparées, bordées d’arbres et de fossés ; le canal d’Orléans (de Briare à Chécy, près Orléans), qui devait compléter le
• Le royaume s’était formé successivement par la réunion de provinces qui, originairement hostiles ou étrangères, avaient conservé les douanes qui les séparaient.Ces douanes de provinces formaient le système des douanes intérieures, dont les difficultés, les lenteurs, les tarifs ou même les exclusions, augmentés encore des embarras de nombreux péages, arrêtaient le commerce à chaque pas. Le prix des choses en était beaucoup accru, et, qui pis est, le travail en était gêné. Quand il fallait faire de si nombreuses avances sur des matières travaillées ou non, dont les chances sont elles-mêmes si incertaines, on n’osait guère s’exposer à tant de taxes. On devait donc, il semble, accueillir avec faveur l’ordonnance qui, abolissant toutes ces douanes intérieures, donnerait à l’industrie et au commerce la liberté de se mouvoir en tout sens, à toute heure, sans se heurter à ces difficultés. Il n’en fut rien : elle fut repoussée en 1664 par le plus grand nombre des provinces, et la meilleure gloire de Colbert est do n’avoir jamais eu, même dans la vérité, l’impatience du triomphe. Il sut attendre le jour de la raison, négocia avec chaque province l’abaissement de cette barrière de douanes intérieures, en tenant compte des préjugés, des habitudes, des droits acquis. Il réussit auprès de quelques-unes, ne put convaincre les autres; il s’en consola en pensant que sa sage lenteur sauvegarderait plus d’intérêts qu’un brusque changement n’eût renversé d’abus. Si ses successeurs avaient continué à négocier avec les provinces qui n’avaient point encore l'intelligence de leurs véritables intérêts, les douanes intérieures auraient disparu avant 1789.
canal de Briare, lut décrété ; le canal du Languedoc, qui unit la Méditerranée à l’océan Atlantique, fut exécuté par Paul Biquet (1666-1682) *.
Le système protecteur ne fut pas moins utile au commerce extérieur qu’il l’avait été à l’industrie; la marine marchande fut favorisée par de sages règlements qui, en imposant à tous les bâtiments étrangers un droit de fret de 50 sous par tonneau, en accordant des primes de 4 à 6 livres par tonneau aux constructeurs français, permirent à nos armateurs de disputer aux Hollandais, ces routiers des mers, comme on les appelait, le transport des marchandises. Colbert leur assura une protection efficace en France et à l’étranger. « Prenez bien garde, disait-il à un intendant, de rien faire qui puisse troubler et gêner le commerce ; vous avez bien fait de faire arrêter le commis du bureau de Mortagne qui avait retardé le passage des bateaux de charbon ; il est de très-grande conséquence
* En 1684, après la mort (le Riquet et de Colbert, Louis XIV chargea l’illustre Vauban de visiter le canal du Languedoc pour s’assurer s’il ne réclamait pas quelque amélioration. Vauban le parcourut dans toute sa longueur, s’arrêta au col de Naurouze, entre les Cévennes.et les Corbiêres, considéra longtemps l’immense réservoir de Suint-Ferréol, qui n’a pas moins de 2,400 mètres en longueur, 100 mètres en largeur, 40 mètres en profondeur, les rigoles conduites à travers les montagnes pour l'alimenter, puis, s’adressant aux personnes qui l’accompagnaient : « Il manque pourtant quelque chose ici, leur dit-il, c’est la statue de Uiquet. » Ce n’est qu’en 1853 que ccttc dette de reconnaissance fut payée, et qu’une statue fut érigée à Riquet dans la ville de Toulouse.
Commérer
extérieur.
Marine
que les marchands ne soient vexés pour quelque prétexte que ce soit. Ne décidez jamais rien sans les avoir entendus. Soyez plutôt un peu dupe avec eux que de gêner le commerce, parce que ce serait anéantir les produits. » Il ordonnait aux consuls et aux ambassadeurs de faire respecter énergiquement les privilèges des marchands français : a En cas, écrivait-il à notre ambassadeur en Espagne, que les sujets du roi reçoivent quelques mauvais traitements des gouverneurs ou autres officiers du roi catholique, soit en leurs vaisseaux ou marchandises, vous ferez connaître au Conseil d’Espagne que Sa Majesté n’est pas résolue à souffrir que ses sujets soient molestés en aucune façon, et qu’on pourra faire perdre l’habitude prise jusqu’à présent de ne leur rendre aucune justice. » La pensée du bien public, qui lui causait parfois de si vifs attendrissements, lui inspirait aussi cette fière revendication des droits de notre commerce. En même temps il déclarait que le commerce maritime ne dérogeait pas à la noblesse; il ouvrait les deux ports francs de Dunkerque et de Marseille, favorisait le développement de notre système colonial et la création de cinq compagnies pour le commerce des Indes orientales, occidentales, du Levant, du Nord et de l’Afrique (Sénégambie). De hardis colons formaient au Canada, aux bouches du Saint-Laurent, une nouvelle France, fondaient à celles du Mississipi la colonie de la Louisiane, et Colbert, les encourageant et les aidant, achetait plusieurs Antilles.
Le lien qui unit la fortune particulière à la fortune
publique est surtout visible entre la marine marchande et la marine militaire. Les ressources de la marine de commerce alimentent la marine de la guerre, et celleci, par un juste retour, couvre de son pavillon sur toutes les mers les navires marchands. Ainsi, en môme temps que le commerce maritime se développait avec un admirable ensemble, la création et l’organisation de la marine militaire, ce chef-d’œuvre de Colbert, ajoutait à la puissance de la France comme à la gloire du ministre. Là tout est prévu et réglé, et, comme ou a dit, tout du premier jet s’est coulé en bronze.
Il fallait des hommes pour les vaisseaux du roi, et ils manquaient, le service du commerce, moins dur et mieux payé, étant préféré par les marins. On recourait, dans la nécessité, au tyrannique moyen de la presse ou enrôlements forcés, que les Anglais ont gardé jusqu’à nos jours, et qui enlevait brusquement et de force au commerce les matelots qu’il avait engagés. Colbert fit décider par le roi que les gens de mer ne formeraient plus qu’une grande armée nationale, servant la patrie à tour de rôle dans la guerre et dans le commerce. Distribués dès lors en quatre classes (célibataires, veufs sans enfants, hommes mariés sans enfants, pères de famille), ils furent successivement appelés, de telle sorte que ceux de la deuxième n’étaient requis pour le service du roi que lorsque ceux de la première ne suffisaient point aux besoins ; et ainsi des deux autres classes. L’inscription maritime donnait les matelots; l’institution des (fardes de la marine, instruits dans l'hydrographie, la géographie et les mathématiques,
l'rntcetion necerdéc aux lettres et
aux arts.
forma les officiers, et un conseil de marine et de constructions navales, perfectionnant les modèles de vaisseaux empruntés aux Anglais et aux Hollandais, présida à la création de la flotte. Colbert mit tant de passion à son accroissement, qu’en 1671 elle comptait 196 vaisseaux; nous n’en avions que 30, et d’un rang inférieur, en 1661. L’établissement d’une école d’hydrographie pour dresser des cartes exactes, d’une caisse pour les invalides de la marine, enfin la publication de l'ordonnance maritime, que les Anglais nous ont empruntée tout entière, achevèrent le grand œuvre de Colbert. Bientôt la France, usant de cette force nouvelle, disputera aux puissances maritimes l’empire de la mer, et Colbert pourra se réjouir avec une effusion patriotique des glorieux succès de Duquesne, qu’il aura préparés.
Colbert, qui travaillait seize heures par jour, trouvait aussi du temps pour encourager les arts et les lettres, qui sont le plus bel ornement d’un règne. Il développa d’abord chez le jeune roi un goût qu’il devait s’efforcer, mais en vain, de modérer plus tard : celui des batiments. « Rien ne marque davantage, lui écrivait-il, la grandeur et l’esprit des princes que les batiments, et toujours la postérité les mesure à l’aune de ces superbes machines qu’ils ont élevées pendant leur vie. » Louis XIV, on le sait, goûta le conseil, et les magnificences de Versailles et de Marly, la colonnade du Louvre, les Invalides, les jardins des Tuileries *, les
• Une anecdote que nous a laissée l’auteur des Contes de
boulevards extérieurs de Paris, l’Observatoire, enfin les portes triomphales de Saint-Denis et Saint-Martin s’élevèrent pour rappeler à tous les siècles le règne de Louis le Grand.
En même temps il gratifiait de pensions tous les Français illustres dans les lettres, et sa libéralité
Fées, Charles Perrault, commis A la surintendance des bâtiments, peint bien l’austérité du ministre et la sagesse avec laquelle il accueillait un bon conseil.
« Quand le jardin des Tuileries fut achevé do replanter tout dans l'état où vous le voyez : « Allons aux Tuileries, me dit M. Colbert, en condamner les portes ; il faut conserver ce jardin, qui est au roi, et ne le pas laisser ruiner par le peuple qui, en moins de rien, l’aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, monsieur, le respect que tout la monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin : non-seulement les femmes et les petits enfants ne s’avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d’y toucher. Us s’y promènent tous comme des personnes raisonnables; les jardiniers peuvent, monsieur, vous en rendro témoignage : ce sera une affliction pnblique de ne pouvoir plus venir ici se promener. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie pour y prendre l’air ; on y vient parler d’affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l’avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, contitinuai-je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux qu’afin que tous leurs enfants puissent s’y promener. » Colbert sourit à ce discours... Et le jardin demeura ouvert au peuple ; et l'auteur de Peau d’àne mérita deux fois la reconnaissance des petits enfants.
s'étendait jusqu’aux savants étrangers. La lettre au célèbre géographe hollandais Vossius e$t remarquable :
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, lui écrivait-il, il veut néanmoins être votre bienfaiteur, et m’a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa protection. » Trois ans après, en 1666, Colbert fondait le Journal des Savants, instituait l’Académie des sciences et appelait en France l’astronome Dominique Cassini pour diriger l’Observatoire. L’École des langues orientales était établie en 1669. Les voyages de Chardin, Bernier et Tavernier, encouragés par Louis XIV, dissipaient des erreurs et ajoutaient aux connaissances positives. Colbert lirait la bibliothèque royale d’un galetas de la rue de La Harpe pour lui donner un palais. Mais Louis XIV et Colbert agissaient plus encore sur les lettres par le merveilleux exemple de leur initiative et de leur activité, par le caractère de force et de grandeur qu’ils imprimaient à toutes leurs créations, et c’est en cela que leurs noms s’attachent à la plus belle époque des lettres françaises.
Ainsi, dans ce travail commun qui fait leur gloire, Louis XIV et Colbert ont organisé la France, assuré l’ordre intérieur et réglé la justice, développé tous les éléments de la richesse particulière et publique, et ajouté à celte prospérité l’éclat des lettres, des arts et des sciences. L’histoire des premières années du ministère de Colbert est celle des plus heureux temps du règne, et déjà le déclin commencera lorsque nous
raconterons l’histoire douloureuse des dernières années de ce grand ministre.
La France, nous l’avons dit, eût été trop heureuse si Louis XIV n’eût point cherché d’autre gloire, ou du moins s’il n’avait demandé à celle des armes que la suite des grands desseins de ses aïeux : la dignité et l’accroissement naturel de la France. Mais le roi, qui devait abuser des richesses qu’avait créées Colbert, pouvait-il user avec modération des ressources qu’accumula pour la guerre un autre grand ministre, Louvois, Louvois que sépare de Colbert toute la distance qu’il y a entre l’ambition légitime de servir l’État et l’ambition immodérée de se faire valoir et d’accroître sa fortune.
Colbert était dans le conseil l’homme de la paix, Louvois était l’homme de la guerre. Fils du ministre Letellier, formé aux affaires par le roi, doué d’une grand*, force de travail et de l’esprit d’organisation, le marquis de Louvois fut un administrateur incomparable et un détestable politique. Si rien n’échappait à sa vigilance, si sa prévoyance ne pouvait être prise en défaut, il était, d’autre part, avide, jaloux, rancunier et capable de tout sacrifier pour soutenir son autorité et scs
T.OUVOIS.
Institutions militaires.
intérêts. Il se fit valoir en persuadant au roi que rien ne pouvait résister à son génie, à sa fortune, à sa puissance; et, l’enivrant par les revues continuelles de ses forces, il lui donna ce goût de la guerre qui devait engager la France dans des entreprises ruineuses et laisser à Louis XIV, vieilli et désabusé, le plus amer regret. Contenu dans les limites de sa charge, où il excellait, cet organisateur de la France militaire eût mérité de partager la gloire de Colbert, ce grand organisateur de la France commerciale, industrielle et maritime.
Afin qu’aucun chef ne pût acquérir sur ses soldats une influence personnelle et funeste au royaume , il rendit l’armée complètement monarchique en la soumettant à une discipline sévère, et en y établissant une hiérarchie qui fit disparaître en partie les inégalités de rang, de crédit et de faveur. Les divers degrés de maréchal de France, lieutenant général ( aujourd’hui général de division ), brigadier (aujourd’hui général de brigade), colonel, lieutenant-colonel, capitaine, lieutenant, sous-lieutenant, etc., furent institués. L’uniforme invariable tendit à remplacer les livrées des colonels, établit la bonne tenue et l’unité des divers corps, et rendit la répression des excès soldatesques plus facile. En même temps, le ministre- combattait les avancements de faveur et créait un ordre du tableau qui ne laissa plus au caprice l’avancement des officiers généraux, mais lui donna des règles certaines ; l’ancienneté et le mérite personnel durent seuls décider.
Les autres grades s’achetèrent comme par le passé.
car en ce temps les régiments et les compagnies appartenaient aux colonels et capitaines qui, munis d’une commission royale, les levaient à leurs frais. Louvois ne changea pas ce système ; il ne l’aurait pu sans doubler le budget de la guerre ; mais pour lui, ministre issu de la bourgeoisie, la naissance ne fut pas un titre au commandement. Les officiers bourgeois, à la condition qu'ils fussent riches, car la richesse de l’officier assurait le bon état du régiment ou de la compagnie, purent compter sur sa protection ; c’était déjà un grand progrès que celui qui mettait la ridasse, qui peut s’acquérir, sur le même rang que la naissance. Mais parfois le mérite sans argent pouvait lui-même aspirer aux grades, comme le montre l’histoire du sergent Lafleur.
«En 1674, le sergent Lafleur, du régiment de Dampierre, en garnison à Grave, en Hollande, est envoyé en expédition avec vingt et un hommes de son régiment ; il se glisse vers les postes ennemis, se met en embuscade, fait des prisonniers, et revient, lorsqu’il est assailli tout à coup par deux cents Hollandais sortis de la ville de Bois-le-Duc. Une masure se trouve par hasard sur le bord de la route ; il s’y retranche, fait un feu nourri de mousqueterie et de grenades *, tue ou blesse en une demi-heure trente-
i Petites bombes creuses en fer, en fer-blanc, et môme en bois ou en carton, que l’on remplissait de poudre et qu’on lançait dans les rangs, où elles éclataient. Le nom de grenades venait de ce qu’elles étaient remplies de poudre comme la grenade est pleine de pepiûs. Les grenadiers, outre les armes
quatre de ses adversaires, épouvante les autres, qui se retirent en désordre, et rentre dans Grave ramenant tous ses hommes en bon état, sauf un mort et un blessé, et tous ses prisonniers. Le gouverneur de la place, M. de Chamilli, bon juge en fait d’intelligence et de bravoure, le recommanda chaudement à Louvois : « Tout le régiment de Dampierre dit du bien de ce sergent-là, qui est d’ailleurs un fort honnête homme, et on ne saurait jamais rien faire de mieux que de l’avancer. » Louvois répond aussitôt : « Le roi a fort estimé l’action du sergent du régiment de Dampierre, nommé Lafleur, et Sa Majesté désire qu’il soit fait lieutenant; vous lui .ferez donner, en outre, cinq cents livres pour gratification l . » Nous ne savons malheureusement pas autre chose du sergent Lafleur, mais il a pu devenir capitaine s’il a eu le moyen d’acheter une compagnie; il a pu même s’élever jusqu’aux emplois de lieutenantcolonel et de major, qui ne se vendent pas, et dont le roi gratifie les capitaines les plus intelligents et les plus dignes.
Tous, seigneurs ou bourgeois, durent se soumettre à la discipline, apprendre le métier et en pratiquer tous les détails. Il fut établi, dit avec indignation le duc et pair Saint-Simon, que, quel qu’on pût être, tout
ordinaires, portaient des grenades. Leur nom persista quand l'arme incommode et dangereuse à laquelle ils le devaient ne fut plus en usage.
i Nous empruntons ce récit, ainsi qu'un grand nombre d’indications précieuses sur les institutions militaires au temps de Louis XIV, àl ' Histoire de Louvois, par M. Camille Roussel.
ce qui servait demeurait, quant au service et aux grades, dans une égalité entière. En vain la noblesse se récria contre ces institutions, qui la plièrent à l’égalité, il lui fallut passer par les compagnies de cadets, où elle mêla l’exercice des armes à l’élude, et apprit l’obéissance.
C’est là que les jeunes gentilhommes durent attendre que le roi leur permît d’acheter une compagnie de cavalerie ou une lieutenance dans son régiment, dit régiment du roi, dont il s’occupait lui-même comme un colonel. C’était une seconde école où il fallait bien mériter sous les yeux d’un ministre qui ne permettait pas de relâchement dans le service. « Monsieur de Louvois, écrivait madame de Sévigné (février 1689), dit l’autre jour tout haut à M. de Nogaret : Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savais pas. — Il faut le savoir, dit M. de Louvois; l’avez-vous vue? — Non, monsieur, dit Nogaret. — Il faudrait l’avoir vue, monsieur. — Monsieur, j’y donnerai ordre. — Il faudrait l’avoir donné. Il faut prendre un parti, monsieur : ou se déclarer courtisan, ou s’acquitter de son devoir quand on est officier. »
Disciplinée par cette ferme volonté, l’armée reçut une organisation complète qui constitua les diverses armes, en même temps que l’administration, confiée aux commissaires ordonnateurs des guerres (nos intendants militaires d’aujourd’hui ), régla les divers services des arsenaux, des fonderies, fabriques d’armes,
magasins, ambulances et hôpitaux, transports militaires, casernes, ordres des étapes.
Il n’est pas une seule de ces créations qui ne soit un honneur pour Louvois, un bienfait, une force de plus pour la France. Pour ne parler que de deux d’entre elles, quel ne fut point l’avantage de ces magasins qui doublèrent la puissance stratégique des armées françaises, en leur donnant des mouvements plus libres, en augmentant la rapidité, l’étendue et la durée de leur action ! La cavalerie ennemie, obligée d’attendre, pour se mettre en campagne, que l’herbe des prairies et des champs eût assez poussé, était encore dans ses quartiers d’hiver, que la nôtre, abondamment pourvue de fourrages secs, était en état de marcher et d’opérer. Et le règlement des étapes, qui semble chose bien simple ? Grâce à lui, la charge si lourde du passage des troupes ne fut plus imposée à telle ou telle localité sur le caprice des chefs de corps, qui rançonnaient à leur gré les villes auxquelles ils épargnaient le logement des gens de guerre et en imposaient l’obligation ruineuse à telle autre, trop pauvre pour se racheter. Mais au-dessus de toutes ces institutions il en est une qui suffirait à la gloire d'un ministre : la fondation des Invalides. « Il était bien raisonnable, dit l’édit royal, que ceux qui ont exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le soutien de cette monarchie, et qui ont si utilement contribué au gain des batailles que nous avons remportées sur nos ennemis, à la prise de leurs places et à la défense des nôtres, et qui, par leur
vigoureuse résistance et leurs généreux efforts, les ont réduits souvent à nous demander la paix, jouissent du repos qu’ils ont assuré à nos sujets, et passent le reste de leurs jours en tranquillité. » Cette tranquillité, Louvois eut soin de la faire honorable pour ces vétérans de nos grandes guerres ; il leur conserva dans ce repos tous les honneurs de la guerre ; par le costume, par l’organisation, par la discipline, ils étaient, ils se sentaient soldats. Ils avaient h leur tête, sous la direction du ministre, un gouverneur, un état-major, des officiers. L’hôtel des Invalides n’avait rien d’un hôpital, c’était l’image d’une place de guerre 1 . » *
En admirant l’énergie de cette volonté puissante qui fit notre armée si forte, si disciplinée, et si bien pourvue, nous ne pouvons cependant nous empêcher de juger l’homme. Celui qui dispose de cet instrument formidable qu’on appelle une armée française est celui qui écrit à un de ses commissaires en pays conquis, de ne pas se lasser d'être méchant, et de pousser les choses à cet égard avec toute la vigueur imaginable ; qui ordonne l’incendie de tout un pays, le Palatinat, et commande à un général français de faire assassiner, pour plaire au roi, un seigneur franc-comtois qui avait contre la France trop de haine et trop d’esprit. Il n’a respecté ni le droit des gens, ni la morale, ni l’humanité, ni l’honneur.
Ces deux grands ministres, Colbert et Louvois, se Rivam. haïssaient et, dans leur ardente rivalité, se disputaient et de
r louvtll!
* C. Roussel, Histoire de Louvois.
la faveur de Louis XIV. L’un, qui ne voulait du pouvoir que pour le bien de l’État, lui montrait au sein de la paix un avenir de prospérités inouïes, un immense développement de l’activité nationale dans l’industrie, le commerce, l’agriculture, les arts, les lettres. L’autre, qui voulait être nécessaire, la France dût-elle se perdre dans une lutte inégale, lui vantait la gloire des armes et l’excitait à se servir de tant de ressources préparées pour la guerre. Pour le malheur de la France, Louis XIV, qui aimait, a-t-on dit, la variété dam la gloire, après avoir goûté les conseils de Colbert, se laissa séduire par ceux de Louvois. Une fois engagé dans cette voie de conquêtes, il ne se contint plus; il défia l’Europe entière; il ruina l’État que Colbert avait laissé si prospère ; il faillit même perdre l’honneur des armes et attendit sa dernière heure pour reconnaître son erreur. « J’ai trop aimé la guerre, » dira-t-il au lit de mort, et à ce moment peut-être le souvenir vengeur de la disgrâce imméritée de Colbert se mêlera aux angoisses de son agonie.
erres du Entrons donc dans cette histoire des guerres qui msViv. tient une si grande place dans le règne de Louis XIV, traversons vite ces temps d’heureux succès et de con-
quêtes que la France paya du meilleur de son sang, de sa prospérité intérieure, et ces temps de lutte indécise ou malheureuse où elle s’épuisa dans des efforts désespérés; mais, en condamnant ces guerres d’ambition et de passion, recueillons des titres de gloire chèrement acquis. Si la faute est au roi qui cède à ce goût de la guerre, l’honneur est à ceux qui, sujets obéissants, se sont montrés grands capitaines ou braves soldats ; car, dans ce grand dix-septième siècle il n’est point d’appel fait par le roi à la France auquel la nation tout entière n’ait répondu. Quand Louis XIV la convia à la guerre, elle lui donna Turenne, Fondé, Vauban, Créquy, Luxembourg, Câlinât, Duquesne, Tourville, Vendôme, Villars, et ces armées qui pendant quarante ans tinrent l’Europe en échec.
G’est d’abord une guerre contre l’Espagne, et cellelà du moins sembla continuer les desseins de Henri IV et de Richelieu. Richelieu avait conquis l’Artois; on voulut prendre la Flandre, et dans une rapide campagne on l’occupa tout entière. Mais la Hollande, jusque-là notre alliée, s’effraya de nous avoir pour voisins; elle s’unit à la Suède et à l’Angleterre, et força Louis XIV de se contenter des places qu’il avait prises sur la Lys, l'Escaut et la Sambre (traité d’Aix-la-Chapelle, 1668).
Le roi ne pardonna pas à ces marchands de Hollande, comme il appelait dédaigneusement ce peuple industrieux, d’avoir fait obstacle à sa fortune. Il oublia l’antique alliance fondée sur des intérêts communs, et résolut de détruire une république que nous avions
Guerre
lit;
Flandre.
Traité
d’Aix-la-
Chapelle.
Guerre
de
Holland.
aidée à naître et soutenue dans ses commencements, alors qu’elle conquérait sur l’Espagne, qui en était maîtresse, son indépendance religieuse et politique.
A Turenne, Condé, Vauban, à une artillerie prodigieuse, la Hollande n’avait à opposer que vingt-cinq mille mauvais soldats; aussi les premiers succès de nos armes furent rapides et parurent décisifs. On passa le Rhin sous les yeux du roi, dont la présence aniraaSt tous les courages; on pénétra dans le cœur du pays. Deux fois les députés de la Hollande vinrent supplier Louis XIV et tenter de fléchir son ressentiment. Ils lui offraient la basse Meuse et l’Escaut occidental, avec ses débouchés dans la mer du Nord. C’était plus que n’avaient jamais espéré Richelieu et Mazarin ; mais le roi, cédant aux conseils funestes de Louvois, fut impitoyable.
La Hollande gardait une ressource. Elle avait conquis son sol sur la mer et le défendait alors comme aujourd’hui par des travaux où elle a épuisé la prévoyance et l’opiniâtreté de son génie. Elle rompit ses digues; l’Océan fit irruption dans les campagnes, ' et les vaisseaux de guerre vinrent se ranger comme des bastions de défense autour d’Amsterdam, dans la plaine inondée, tandis que la riche flotte des Indes, trompant nos amiraux, y arrivait sans encombre. La mer était propice à ce peuple, qui lui devait et lui confiait sa fortune. En même temps apparaissait un homme, Guillaume d’Orange, qui, après s’être saisi du pouvoir, entreprit de se venger des hauteurs de Louis XIV et s’y employa jusqu’à sa mort. « Ce prince, a-t-on dit.
nourrissait sons le flegme hollandais une ardeur d’ambition et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite sans s’échapper dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, son génie actif et perçant ; son courage, qui ne se rebutait jamais, lit supporter à son corps faible et languissant des fatigues au-dessus de ses forces. Il était valeureux sans ostentation, ambitieux, mais ennemi du faste; né avec une opiniâtreté flegmatique faite pour combattre l’adversité, aimant les affaires et la guerre, ne connaissant ni les plaisirs attachés à la grandeur, ni ceux de l’humanité, enfin, presque en tout, l’opposé de Louis XIV. » (Voltaire.)
Les deux adversaires sont en présence. Guillaume a pour lui le nombre; artisan infatigable des coalitions contre la France , il soulèvera l’Europe en l’effrayant de l’ambition de Louis XIV ; il l’animera de sa passion et de sa haine quand Louis XIV ne gardera plus de mesure dans l’injustice et l’usurpation. — Louis a pour lui cette France compacte et dévouée qu’il a séduite par ce qu’il avait de grand, et qui fit de si généreux efforts qu’infatué de ses premières victoires il put croire ses ressources inépuisables. Elle fit face partout : aux Pays-Bas, sur le Khin, aux Alpes, aux Pyrénées, sur mer. — Là, c’est Condé, qui retrouve à Senef l’audace et la fougue de sa jeunesse.
Première
coalition
de
l’Eurnne contre Louis XIV.
Condé.
Après avoir enfoncé les troupes ennemies, il veut les débusquer d’un poste inexpugnable oii Guillaume, toujours habile à réparer ses défaites, a su les rallier; trois fois il charge avec fureur, et, trois fois ramené, il veut encore entraîner ses escadrons décimés. « Il n’y avait plus, dit le marquis de La Fare, qui assistait à l’action, que M. le Prince qui eût envie de se battre encore. » Turennc. — Sur le Rhin, c’est Turenne qui défendait la frontière dans des combats utiles où il sauvait le pays sans rien commettre au hasard; Turenne, le plus grand homme de guerre de l’ancienne France, et chez qui le courage et le génie s’unissent sb heureusement à la loyauté, à la modestie, « à l’agrément immortel de l’honneur et de la vertu. » Croissant en audace avec l’àge, il allait se surpasser dans ses dernières campagnes. On était à la fin de l’année 1674. Les Impériaux, qu’il avait longtemps empêchés de passer le Rhin malgré l’infériorité de ses forces, violent la neutralité de Strasbourg, ville d’Empire, et débouchent dans l’Alsace, que limitent, comme on sait, le fleuve d’une part, les Vosges de l’autre. Turenne marche quarante heures, surprend les quartiers des ennemis, leur tue sept mille hommes et les rejette sous le canon de Strasbourg. Mais là il rencontre l’électeur de Brandebourg avec de nouvelles forces; il ne peut résister à soixante mille hommes avec sa petite armée. Il laisse alors l’ennemi prendre ses quartiers d’hiver sur les bords de 1111, de Strasbourg à Altkirk, se porte au nord de la province entre les deux places de Saverne et de Haguenau, puis tout à coup se dérobe par le col de Saverne et semble
évacuer un pays qu’il ne peut plus défendre. Les Impériaux, délivrés de sa présence, ne songent plus qu’à réparer dans leurs quartiers les fatigues de la campagne ; les généraux se félicitent d’un succès qui leur permet, au retour du printemps, de porter leurs armes en Franche-Comté ou en Lorraine.
Tout à coup, au sud de l’Alsace, au milieu de leurs bataillons dispersés, apparaît le redoutable Turenne, unissant cette fois à ses savantes combinaisons la fougue de son émule Condé. Les Vosges franchies, il a suivi leurs pentes occidentales au cœur de l’hiver, par la neige, sous un froid de dix degrés, précipitant devant lui ces vingt mille soldats vieillis sous ses ordres et qui l’appellent leur père. 11 débouche par le col de Valdieu, dans la haute Alsace, au milieu des quartiers ennemis ; il est vainqueur à Mulhouse, surprend à Colmar l’électeur de Brandebourg et les généraux impériaux dans le moment qu’ils se mettaient à table, enfonce à Turkeim cette armée tout à l’heure si fière et si confiante, maintenant en plein désarroi, et la chasse, l’épée dans les reins, jusqu’au pont de Strasbourg. Un mois lui avait suffi ; il n’y avait plus en Alsace d’ennemi qui ne fût prisonnier.
Au retour du printemps, ce n’est plus sur la rive française du Rhin qu’il défend la frontière, c’est sur le sol allemand qui nourrira son armée. Suivant les Impériaux pas à pas, il déconcerte toutes leurs manœuvres en leur refusant la bataille jusqu’au moment où il allait remporter une victoire décisive près du village de Salzbach. « Je les tiens, s’écriait-il; ils ne pourront
Mort
de
Turenne.
Succès suj mer.
Traite de Nimégue.
plus m’échapper. » Tout est prêt pour l’attaque; avec sa vigilance accoutumée, il visite ses batteries et rectifie leur position. Comme Saint-Hilaire, commandant de son artillerie, lui montrait du geste une colonne autrichienne en marche, un boulet parti de la hauteur opposée emporta le bras de Saint-Hilaire et atteignit Turenne au flanc gauche. Le grand homme tomba sur l’arçon de sa selle sans proférer un seul mot. Il était mort ! mort à soixante-quatre ans, au matin d’une victoire assurée. Saint-Hilaire tout sanglant était tombé à terre; son fds se précipite sur lui. « Ce n’est pas moi, dit le mourant, c’est ce grand homme qu’il faut pleurer 1 . Pauvre armée, que vas-tu devenir?.... » C’est par cette noble et patriotique parole qu’un soldat inconnu a mérité de vivre dans la mémoire des hommes et de leur apparaître dans la lumière du nom de Turenne.
A Turenne, à Condé accablé d’infirmités 2 , succè-
1 La Franco entière fut dans la désolation. Depuis le Rhin jusqu’à Paris, le corps do Turenne voyagea lentement entre deux haies de paysans en larmes qui croyaient tout perdu, voyaient déjà l’ennemi ravager leurs campagnes et voulaient résilier leurs baux, parce que Turenne n’était plus là pour les défendre. Paris tout entier suivit ses funérailles ; le roi parut touché d’une vive douleur, et honora les tombeaux de ses pères en faisant ensevelir à Saint-Denis les restes du héros. — Madame de Sévigné, dont les lettres contiennent une si intéressante chronique du règne, nous a laissé la relation la plus touchante de la mort de Turenne. Comme on l’a dit, personne ne l’a pleuré de si bonne foi , mais aussi personne ne l’a tant tait pleurer.
* L’année même de la mort do Turenne, le grand Condé se
dent Créquy et Luxembourg. Le grand ingénieur Vauban prend toutes les villes dont il fait le siège, puis les fortifie si bien qu’il les rend imprenables à d'autres ; mais c’est sur mer que se portent les coups décisifs qui doivent mettre fin à la guerre* Duquesne et le jeune Tourville battent trois fois, sur les côtes de Sicile, les flottes de Hollande et d’Espagne, commandées par le plus grand homme de mer qu’ait, eu la Hollande, l’amiral Ruyter b L’Europe est réduite à traitera Nimègue (4678) et à subir les conditions de la France, qui s’accroissait du reste de la Flandre et de la Franche-Comté tout entière, deux belles provinces reculant nos frontières et les consolidant au nord et à l’est.
retira du service. Après avoir, par des manœuvres prudentes, «jui rappelaieut la sagesse de Turenne, forcé les Impériaux à évacuer l’Alsace encoro une fois envahie, il alla vivre dans sa magnifique résidence de Chantilly, qu'il se plut à embellir. Les soins pieux de sa famille et de quelques amis adoucirent les ennuis de son inaction forcée; et quand, à quelques années de là, il fut près de sa fin, le roi, qui lui devait beaucoup, vint le visiter, et témoigner que ses glorieux services lui avaient fait oublier le temps malheureux de la guerre civile. Bossuet, le grand évêque de Meaux, qui prononça l’éloge funèbre du prince, fit descendre sur son cercueil le pardon de Dieu, et raconta à l’assistance émue la mort simple et chrétienne de celui qu’avaient si longtemps épargné les périls de la guerre. C’est ainsi que Dieu donne par la mort des héros des spectacles et des exemples différents, et propose également à notre admiration la mort glorieuse de Turenne, la fin chrétienne de Coudé. «Grand prince, s’était écrié Bossuet, je veux apprendre de vous à rendre ma mort sainte ! »
i A la bataille de Catane, ltuy ter avait été renversé de son
Jusqu'à présent, la force l’a emporté, Louis XIV est victorieux ; il fait frapper d’orgueilleuses médailles où il est représenté dictant des lois à l’Europe vaincue. Des monuments s’élèvent de toutes parts pour consacrer le souvenir de ses conquêtes. Une statue lui est élevée sur la place des Victoires. Paris, dans son enthousiasme, lui décerne le titre de Grand ; les adulations de la cour l’enivrent, et il ne croit plus rien d’impossible à sa fortune. Son adversaire , Guillaume d’Orange, est vaincu ; s’il a sauvé la Hollande, il n’a pu être présent partout et faire passer dans le cœur de ses alliés l’opiniâtreté de son courage et de sa haine *. Mais, tandis que Louis XIV cède à l’infatuation qui lui fera commettre de grandes fautes, Guillaume se tient prêt à en profiter. Il prépare une nouvelle guerre, recrute des alliés, refait son armée et fomente la révolution d’Angleterre, qui, en nous enlevant notre unique
banc de commandant par un boulet qui lui avait enlevé le devant du pied gauche et fracassé la jambe droite ; tout sanglant et mutilé, il surmonta la douleur et ne cessa d’encourager les siens au combat. Le lendemain, il expirait sur son vaisseau amiral, mutilé comme lui. Lorsque le bâtiment qui rapportait ses restes en Hollande, et que Duquesne avait ordonné de respecter, passa en vue des côtes de France, les batteries de nos ports lui rendirent les honneurs funèbres. La France a toujours su dire : Honneur au courage malheureux!
1 La Hollande, qui avait eu le courage de ruiner ses campagnes pour échapper à des conditions humiliantes, et dont les soldats s’étaient bien battus, ne perdait pas un pouce de terre. Bien mieux, elle obtenait l’abaissement des tarifs que Colbert avait imposés à ses navires. L’histoire n’a point de meilleur exemple de la résistance heureuse du faible contre le fort.
alliée, assurera à la coalition les vaisseaux, l'or, et mieux encore, cette haine du peuple anglais contre la France, égale à celle de Guillaume lui-même.
Avant de reprendre l’histoire de ce grand duel de Louis XIV et du prince d’Orange, de la France et de l’Europe conjurée, arrêtons-nous un moment à ce faîte de puissance et de prospérité, et admirons sur ce grand théâtre de Versailles l’incomparable concours d’hommes illustres qui fait cortège au grand roi.
En 1680, Louis XIV a quarante-deux ans; malgré les infirmités qu’une publication récente 1 nous a révé-
« Journal do la santé du roi Louis XIV, écrit par Vallot, d'Aquin et Fagon, ses premiers médecins. — Nous ne résistons pas au désir de citer une page d'une étude intéressante de M. Sainte-Beuve sur cette publication. « Pauvres nous-mêmes et que la grandeur n’est qu’apparence ! Ce roi, le plus beau, le plus majestueux, le plus glorieux d’aspect et d’appareil, voyez-le dans le tous-les-jours et dans le déshabillé comme font scs médecins : il ne résiste pas eu détail et ne supporte l'examen presque en aucune de ses parties. La petite vérole l’a sinon grêlé, du moins sensiblement gravé dans son beau visage. Il a les dents naturellement fort mauvaises et les fluxions ne l’épargnent pas. A quarante-sept ans, il avait perdu toutes les dénis du côté gaucho de la mâchoire supérieure, et on les lui avait même si mal arrachées qu'il y avait une fistule, un trou pratiqué entre la bouche cl la cavité nasale, à quoi l'on dut
Apogee du regne.
lécs, il préside aux affaires comme aux plaisirs avec une régularité solennelle qui l’a fait comparer au soleil, dont il a osé prendre l’image pour emblème. 11 a eu de la reine Marie-Thérèse un fils qu’a instruit le grand évêque Bossuet, et qui sera bientôt lui-même père du duc de Bourgogne, le futur élève de Fénelon. Versailles s’achève. La France, il est vrai, a payé ses magnificences d’une somme qui équivaudrait aujourd’hui à quatre cents millions, et le luxe de la paix a été aussi ruineux que la guerre ; mais le roi « a créé autour de lui un petit univers dont il est le centre et la
remédier par le feu. D’où lui vient ce frisson fréquent, ce mouvement irrégulier du pouls ? C’est qu'il a une de ces fièvres à accès qui reprennent sans cesse, qui déroutent les médecins, et il l’a gagnée à faire remuer les magnifiques terrains de ses jardins de Versailles ou de Marly. » Nous nous arrêtons dans celte énumération de maux; il y en a bien d’autres et de plus graves. En fin de compte, Louis XIV a été atteint successivement de maladies cruelles ; il a été le plus souvent souffrant, condamné à un régime sévère, obligé de supporter de douloureuses opérations. En ses dernières années, c’est un vieillard podagre et continuellement tourmenté par la gravellc. — On comprend que nous ne nous sommes pas arrêtés sans dessein à ces tristes détails de l’infirmité humaine. L’homme nous a paru plus grand au milieu de ses misères, et nous concluons avec M. Sainte-Beuve : « La dernière impression qui subsiste et surnage à l’égard du prince si travaillé au dedans, si distrait par ses maux corporels, qui a dû prendre si souvent sur lui et qui a su faire si constamment, si également, si noblement son personnage public, c’est — toutes misères, tant royales qu’humaines mises en compte, — c’est encore le respect. Chez Louis XIV, si l’homme en réalité était souvent malade, le roi parut toujours bien portant. »
vie. » Dans la foule qui l’entoure se pressent les ministres Colbert et Louvois, ces hommes du tiers état dont il aimait à se servir ; — de grands capitaines : Condé, qui, malgré l’âge et les infirmités, vient encore faire sa cour; son élève, le maréchal de Luxembourg;
Vauban et Catinat, qui rappellent les vertus de Tulenne; Villars, cette épée de réserve pour les mauvais jours ; — de grands hommes de mer, Duquesne et Tourville, et des écrivains qui ajoutent à toutes les gloires du règne la gloire plus durable des lettres : Molière, ce fils d’un tapissier de Paris, que Louis XIV fit asseoir à sa table; le bonhomme la Fontaine, Racine, l’émule du grand Corneille, et son ami >G sage Boileau. L’Église y figure dignement avec Bossuet, qui représente la majesté sacerdotale ; avec Fénelon, dont le nom populaire rappelle la douceur évangélique et l’active charité.
Enfin toutes les forces de la France sont réunies en un même faisceau dans les mains du roi, qui, à ce moment décisif de son règne, nous apparaît entre son bon et son mauvais génie, entre Colbert et Louvois.
Le déclin, hélas! va commencer avec l’abus de la eSfde force, car Louvois l’emporte. « Réduit à la tâche ingrate Co - rt ’' d opposer la voix de la raison au parti pris d’orgueil, 1083 de violence et d’envahissement au dehors ; à la tâche de garder le trésor appauvri contre les demandes toujours croissantes pour les fêtes, les bâtiments de plaisance, l’état militaire en pleine paix, Colbert fléchit par degrés sous la fatigue de cette lutte sans fruit et sans espoir. On le vit triste et on l’entendit soupirer à
son ancienne heure de joie, à l’heure de s’asseoir pour le travail; il se sentait à charge dans ce qu’il voulait de bien, dans ce qu’il empêchait de mal, dans sa franchise de langage, dans tout ce que le roi avait jadis aimé de lui. Plusieurs fois, après des signes certains de disgrâce, la forte trempe de son âme et le sentiment du devoir patriotique le relevèrent encore et le soutinrent contre ses dégoûts ; mais enfin il y eut un jour oii l’amertume de cette situation déborda et où le cœur du grand homme fut brisé. Telle est l’histoire douloureuse des dernières années de Colbert, années remplies, d’un côté, par des accès d’activité fébrile, et de l’autre, par ces alternatives d’éloignement et de retour, de rudesses blessantes et de froides réparations qui marquent la fin d’une grande faveur. La tristesse, qui sans nul doute abrégea sa vie, se nourrissait de deux sentiments : du chagrin de l’homme d’État arrêté dans son œuvre, et d’une souffrance plus intime. Colbert aimait Louis XIV d’une affection enthousiaste ; il croyait à lui comme à l’idée même du bien. Il l’avait vu autrefois associé du cœur et de l’esprit à ses travaux et à ses rêves, et, supérieur par le rang, son égal en dévouement patriotique ; et maintenant il lui fallait dire que tout cela n’était qu’illusion ; que l’objet de son culte, ingrat envers lui, était moins patriote que lui; au lit de mort, l’état de son âme se trahit par une sombre agitation et par des mots amers. Il dit en parlant du roi : « Si j’avais fait pour Dieu ce que j’ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce que je vais devenir. » Une lettre de Louis XIV,
alors malade, lui ayant été apportée avec des paroles d’amitié, il resta silencieux comme s’il dormait. Invité par les siens à faire un mot de réponse, il dit : « Je ne veux plus entendre parler du roi ; qu’au moins à présent il me laisse tranquille ; c’est au Roi des rois que je songe à répondre. » Et quand le vicaire de Saint-Eustache, sa paroisse, vint lui dire qu’il avertirait les fidèles de prier pour sa santé : « Non pas cela, répondit brusquement Colbert ; qu’ils prient Dieu de me faire miséricorde. »
Louis XIV fut donc ingrat, et il méconnut ce que Colbert avait fait pour la prospérité de l’État et peur la grandeur de son règne; mais il ne fut pas seul à commettre cette injustice : l’histoire donne à tout le monde des leçons qu’il faut recueillir et méditer.
« Ce qu’il y eut de fatalement triste dans cette noble destinée de Colbert ne s’arrêta point à la mort. Chose étrange! le ministre qui anticipait dans ses plans toute une révolution à venir, le règne de l’industrie et du commerce ; celui qui voulait l’abolition des privilèges en matière d’impôts, une juste proportion dans les charges publiques, la diffusion des capitaux par l’abaissement de l’intérêt, plus de richesse et d’honneur pour le travail et une large assistance pour la pauvreté, celui-là fut impopulaire jusqu’à la haine.
« Son convoi, devant passer près des halles, ne sorti qu’à la nuit et sans escorte, de peur de quelque insulte du peuple. Le peuple, et surtout celui de Paris, haïssait Colbert à cause des taxes onéreuses établies depuis la guerre de Hollande; on lui imputait la nécessité
contre laquelle il s’était défendu en vain, et l’on oubliait d’immenses services pour le rendre responsable de mesures qu’il déplorait lui-même et qu’il avait prises malgré lui. Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la , postérité seule a été juste *. »
vin
Persécu- Louis XIV est donc livré aux conseils violents de
tion des . . ,
protestants. Louvois et au vertige de son orgueil. Le temps des 1865 grandes fautes est venu : à l’intérieur, c’est la persécution des protestants ; au dehors, c’est la provocation la plus violente à l’Europe vaincue.
Nous avons vu comment Henri IV, fermant l’époque lamentable des guerres civiles religieuses, avait, par
• Augustin Thierry, Histoire du tiers état. — A cette même date funeste de 1683 mourait la reine Marie-Thérèse, dont l'histoire parle très-peu, dont elle ns saurait dire que du bien. Depuis longtemps délaissée, elle souffrait en silence, priant pour le bonheur du roi et peut-être obtenant de Dieu, comme l'a dit admirablement Bossuet, les prospérités du règne. « Quand tout cédait à Louis et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes. » Louis XIV rendit lui-même hommage à ses vertus; il dit, le jour où il la perdit : « C’est la première peine qu elle m’ait faite. »
l’ddit de Nantes, permis en France le libre exercice du culte protestant; Richelieu, en faisant la guerre aux protestants armés, n’avait point inquiété leurs croyances, et Mazarin s’était contenté de dire : « Si le petit troupeau broute de mauvaises herbes, du moins il ne s’écarte pas. » Colbert savait qu’ils formaient une population docile, intelligente, laborieuse; que, dans les ports de mer, c’étaient des constructeurs industrieux et des armateurs entreprenants ; que, dans les villes manufacturières, c’étaient de riches fabricants et d’excellents ouvriers. Il en avait appelé de l’étranger ; il employait dans ses bureaux les plus pauvres de la secte et se louait de leur talent et de leur intégrité. Il combattit, tant qu’il fut aux affaires, la secrète disposition du roi à refuser aux réformés les grâces et les honneurs, et à restreindre la liberté que leur avait reconnue l’édit de Nantes.
Mais Louis XIV en était arrivé à ce point de considérer comme importun non-seulement tout ce qui résistait, mais ce qui pouvait résister, ce qui avait une vie propre en dehors de lui. L’indépendance en matière de foi était aussi dangereuse h ses yeux que toute autre. Il en voulait à l’Église réformée de France, comme à la noblesse, comme au parlement, comme à Rome, lorsque Rome ne s’humiliait pas devant lui. Il commença par lui retirer ses garanties, puis fit démolir des temples nouvellement édifiés, et, encouragé par les louanges des plus grands esprits du temps, par la passion des populations qui prirent parti contre les protestants, il se crut autorisé à employer toute espèce
de moyens. Après avoir usé de la persuasion, on eut recours à la corruption et à la violence. Louvois voulut mettre du militaire dans un projet qui ne devait être fondé que sur la charité, et, à l’insu du roi, envoya dans les Cévennes ses missionnaires bottés, les dragons. Pendant ce temps, Louis XIV, ignorant la résistance des protestants et les cruautés de son ministre, touché du grand nombre de conversions dont on lui présentait les listes chaque matin à son réveil, et ne mettant point en doute leur sincérité, croyait que l’hérésie ne comptait plus que de rares partisans et qu’il ne lui restait plus qu’à sanctionner le rétablissement de l’unité religieuse en France ; il révoqua l’édit de Nantes (22 octobre 1685). Le culte protestant fut interdit, excepté en Alsace ; tous les ministres durent quitter la France dans l’espace de quinze jours ; les écoles furent supprimées, les temples détruits, et défense fut faite aux calvinistes de sortir du royaume sous peine des galères. « Louis XIV n’entendait autour de lui que des éloges, et il avalait à longs traits ce poison, tandis que les bons et vrais catholiques et beaucoup de saints évêques pleuraient amèrement l’odieux que de si détestables moyens répandaient sur la vraie religion. » Il ne devait cependant point tarder à reconnaître sa faute et les mensonges dont on l’avait abusé ! . En dépit des dragons de Louvois, de la me-
« Madame de Maintenon fut la première à condamner ces moyens de rigueur, dès qu elle les connut, et à déclarer qu’elle n'aimait plus à se charger de ces conversions-là. — L’histoire de madame de Maintenon est assez intéressante pour être ra-
nace des galères et de la mort, les protestants commencèrent la guerre civile ou émigrèrent. Six cent mille réformés allèrent porter en Hollande, en Angleterre, en retour de l’hospitalité, avec la haine du nom
contée, et l'influenee qn’elle eut sur te roi assez considérable pour être étudiée.
On pourrait dire d'elle qu’il n’est pas permis de rêver comme elle a vécu. Petite-fille d’Agrippa d’Aubigné, le compagnon d’armes de Henri IV, elle naît dans la prison de Niort (1635), où son père, homme vicieux et déréglé, a été enfermé. Enfant, elle suit sos parents à la Martinique ; elle est malade pendant la traversée; on la croit morte, on va la jeter à la mer, quand, voulant la voir une dernière fois, sa mère s'aperçut qu’elle respirait encore. A son retour en France, elle est élevée par charité aux Ursulines, en sort à quatorze ans, perd à seize ans sa mère, qui vivait du travail de ses mains dans une petite chambre de la rue des Tournelles. A dix-sept ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, elle consentit à devenir la femme du poéto comique Scarron, pauvre estropié qui s'appelait lui-même « un raccourci de la misère humaine. » Elle tint son salon avec une grâce, une dignité, qui en firent le rendez-vous de ce qu’il y avait de plus poli à la cour. Veuve à vingt-cinq ans (1660), pourvue par Anne d’Autriche d'une pension de 2,000 livres, elle fréquenta les hôtels de Richelieu et d'Albrel, où madame de Montespan, avant qu’elle devînt la maltresse du roi et succédât à mademoiselle de la Vallière, remarqua s i douceur et son bon sens. Sur l’ordre du roi, elle consentit plus tard à élever en secret, dans une grande maison solitaire de la rue de Vaugirard, les enfants qu’il avait eus de madame de Montespan, et fit auprès d’eux avec habileté et dévouement la gouvernante, la ménagère et la garde-malade. Quand ces enfants furent reconnus et amenés à la cour, elle les y suivit, et Louis XIV prit insensiblement du goût pour cette femme d'uno humeur « toujours égale, maîtresse d’elle-même, modesterai-
français, leur fortune et les secrets de notre industrie.. Ils recrutèrent les flottes et les armées de la coalition, et désormais, sur chaque champ de bataille, Louis ren-
sonnable, et qui joignait à des qualités si rares les agréments de l’esprit et une grande instruction. » La favorite vit en elle une rivale et se plaignit amèrement. Madame Scarron répondit avec un élan plein de noblesse : a Ceux qui disent que je veux me mettre à sa place no connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de commerces, ni l’éloignement que je voudrais en inspirer au roi. » Madame 'de Montespan fut écartée, et alla oxpier dans les austérités de la retraite le scandale qu’elle avait donné au monde ; les grandes fautes étaient alors suivies de grands repentirs. Pendant ce temps, madame Scarron, devenue madame de Maintenon par le don de la terre de ce nom, fit de nouveaux progrès dans l’esprit du roi. Le 12 juin 1684 (la reine Marie-Thérèse était morte depuis un an) , sept personnes se réunissaient mystérieusement dans la chapelle de Versailles : c’étaient, outre Louis le Grand et Françoise d’Aubigné, veuve Scarron, le père La Chaise, qui dit la messe, l’archcvéque de Paris, qui donna la bénédiction, les marquis de Louvois et de Montchevreuil, qui furent les témoins, et le valet de chambre Bontemps, qui prépara l’autel et servit la messe.
a Le grand roi avait fait un mariage de raison, et cherché près d’une de ses sujettes le charme, la paix et l’honneur du foyer domestique. » Madame de Maintenon garda son nom, et, sans avoir le désir d’être déclarée reine, le fut vraiment par l’action qu’elle exerça sur le roi et sur la c’our. On a dit que sa sévérité attrista Versailles, et ceux-là mêmes qui ont attaqué le plus vivement les mœurs du roi, le scandale de ses maîtresses déclarées, ses profusions, n’ont point ménagé la femme chrétienne et dévouée qui empêcha Luuis XIV définir misérablement comme finit Louis XV, et l’arrêta sur cette pente des plaisirs faciles où il glissait. Elle fut dévote, c’est vrai. « La dévotion, disait-elle au roi, rend le cœur tendre sur les objets de la véri-
contrera une troupe de réformés plus animée contre lui que l’étranger môme.
Tandis qu’il s’affaiblissait en perdant Colbert, en
table gloire. » Elle crut qu’en corrigeant le roi de ses faiblesses que les courtisans glorifiaient, en le ramenant à la pensée de ses devoirs, elle assurerait la réforme du royaume et la prospérité de l’État. Elle put so tromper en applaudissant au choix de tel ministre incapable ou de tel général malheureux. Elle n’en a pas moins bien mérité de la France : elle a donné au roi des conseils de clémence, lors de la révocation de l’édit de Nantes et (c’est Voltaire qui le dit) lors de l’invasion du Palatinat ordonnée par son ennemi Louvois ; elle a, répétons-le, arraché au désordre des mœurs un prince qui « faisait seul le destin de son siècle; » elle l’a rendu capable de soutenir avec un visage toujours égal et véritablement chrétien les désastres de la fin de son règne.
Enfin, elle a fondé (1086) la maison royale de Saint-Cyr pour élever chrétiennement et raisonnablement les jeunes filles pauvres de la noblesse ruinée au service. Cette grande institution, pour laquelle Racine a écrit les tragédies d ’Eslher et d’.4thalie , est digne d’être rappelée à côté de celle des Invalides et de celle des compagnies de cadets. « Jamais reine de France, disait Louis XIV, hésitant devant les dépenses de cette fondation, n’a rien fait de semblable. » — Après avoir vécu à la cour jusqu’à la mort du roi, tout occupée de son amusement décent et de l’intérieur de la famille royale, excédée de fatigue et de contrainte, elle se retira à Saint-Cyr et y mourut en 1719. « Votre maison, disait-elle aux religieuses, ne peut manquer tant qu’il y aura un roi de France. » Le 21 janvier 1793, religieuses et élèves, réunies au chœur, récitaient en pleurant le De profundis. A quelques jours de là, la maison royale de Saint-Cyr était supprimée par décret de la Convention. En 1794, les ouvriers, chargés de transformer la chapelle en salle d’hôpital, violèrent la tombe de madame de Maintenon, qui, ce jour-là, a-
Provocations à l'Europe.
mettant ses conseils en oubli, en contraignant à l’exil des milliers de sujets, il redoublait de hauteur à l’égard de l’Europe. Il ne pardonnait pas plus à l’Allemagne son intervention dans la guerre de Hollande qu’il n’avait pardonné à la Hollande la sienne dans la guerre de Flandre. Il n’attendit même pas, pour se venger, l’occasion d’une nouvelle guerre : aussitôt après le traité de Nimègue, il continua de s’agrandir en pleine paix, en donnant à ses usurpations la forme d’une revendication juridique. Le traité de Nimègue, qui avait mis lin à la dernière guerre, lui avait cédé, comme les traités de Westphalie et d’Aix-la-Chapelle, des villes et des provinces avec leurs dépendances. Ce terme vague lui servit de prétexte à saisir tout ce qui était à sa convenance, à faire son pré carré, et il institua des conseils ou chambres composés des membres des parlements et chargés de prononcer la réunion à la France de tous les pays qui, à un titre ou à une époque quelconque, avaient relevé de l’Alsace, des trois évêchés et de la Flandre française. Des troupes envahirent aussitôt les territoires déclarés dépendances, et Strasbourg, entre autres conquêtes, devint ville française (1681). Si l’acquéreur des restes d’un domaine démembré revendiquait sur «es voisins les lots de terre que ceux-ci avaient précédemment occupés par achat, cession ou
.on dit, fut traitée en reine.— Voir la très-intéressante Histoire l de madame de Maintenon par M. Lavallée. Cet historien, qui avait mal jugé le caractère et le rôle de madame de Maintenon dans son Histoire des Français, l’ayant mieux connue depuis, a eu le courage, assez rare de notre temps, de rétablir la vérité.
héritage, il n’agirait pas autrement que ne fit Louis XIV ; les voisins injustement attaqués se défendraient en justice et auraient facilement gain de cause. Les voisins de Louis XIV ne pouvaient se défendre qu’avec des soldats et du canon ; mais ils n’avaient pas encore réparé les pertes des dernières guerres : ils durent attendre le moment propice et se préparer en secret à la nouvelle lutte que l’orgueil toujours croissant du roi de France allait rendre inévitable.
Louis XIV en effet ne garde plus de mesure; il ne souffre pas plus de résistance de la part de l’étranger que de ses propres sujets, et jette à l’Europe de nouveaux défis. Gènes, cette petite république, ose s’allier avec l’Espagne : il la fait bombarder par Duquesne, qui ruine ses palais de marbre; il contraint le doge à venir lui témoigner, à Versailles, l’extrême regret qu’il a de lui avoir déplu. Le pape lui-mème n’est pas à l’abri des entreprises du Grand Turc des Français, comme les gazettes de Hollande appelaient Louis XIV. A Rome, de vieilles franchises protégeaient contre la police l’hôtel et le quartier des ambassadeurs et offraient ainsi, parle droit d’asile, l’impunité aux malfaiteurs qui s’y réfugiaient. Sur les sages représentations d’innocent XI, tous les souverains consentirent à résigner un droit si funeste à la sécurité de Rome et à la bonne administration de la justice. Louis XIV seul s’y refusa et répondit : « Je n’ai Jamais été réglé par I exemple d’autrui, et Dieu m’a établi, au contraire, pour servir d’exemple aux autres. » Il ne s’en tint pas à cette dépêche hautaine ; il voulut que, par manière
Révolution
'Angle-
terre.
— 1/|fi —
de delà, sou aitibU'sadtur Ut une entrée solennelle à Lomé, à lu tète de huit cents hommes armés, et gardât comme une forteresse, par des sentinelles, tout le quartier de l'ambassade.
Cette dispute durait encore, lorsqu’il s’en éleva d’autres où l’Allemagne se trouvait aussi intéressée que le pape. Louis soutint un prétendant à l’archevéthé de Cologne contre le candidat de l’empereur et du pape; i! réclama, en même temps, l’héritage du Palatinat au nom de sa belle-sœur, la duchesse d’Orléans, réunit sur la frontière 80,000 hommes, et ne tarda pas à envahir les territoires contestés.
C’est ainsi qu’il s’abandonnait à toutes les suggestions d’une ambition sans frein, sous l’œil d’un adversaire qui, pour la vigilance, la sagacité et l’énergie, ne le cédait à personne. Guillaume d’Ürange l’observait avec une joie secrète et se conciliait tous ceux qu’avaient atteints la hauteur et l’injustice du roi. 11 appelait les protestants d’Allemagne à venger leurs frères proscrits en France, et les adjurait de se rallier à lui pour la défense commune des Églises réformées. 11 excitait les Hollandais en leur désignant Louis XIV comme l’ennemi implacable de leur commerce et do leur religion. Il exposait aux souverains de l’Autriche et de l’Espagne le danger dont les menaçait l’ambition de la France, la nécessité de soustraire l’Angleterre au vasselage où la tenait Louis XIV et de l’unir à la confédération européenne.
Un événement considérable se préparait, en effet, de ce côté. L’Angleterre, inactive et sans gloire sous
— ni —
deux rois, Charles II (1660-85) et Jacques II (1685-88), avait été comme à la solde de Louis XIV, qui lui avait racheté Dunkerque, avait payé son alliance par des subsides secrets au prodigue Charles II et à l'imprévoyant Jacques II. Grâce à leur secours ou à leur neutralité, Louis avait vaincu sans trop d’efforts l’Europe conjurée ; mais les chances de la guerre ne devaientelles point changer, lorsque cette grande puissance apporterait à la coalition le secours de son or et de sa (lotte ? La France n’aurait-elle pas tout à craindre, si ces décisifs moyens d’action étaient mis dans les mains mêmes de son plus redoutable ennemi, Guillaume d'Orange ?
Celte épreuve nous était réservée; Jacques II, frère de Charles II, son prédécesseur, et fils de ce Charles I er décapité lors de la première révolution d’Angleterre, avait irrité la nation anglaise en menaçant ses libertés et en travaillant sans prudence à la restauration du catholicisme. Les évêques anglicans s’alarmèrent pour leurs privilèges, se lièrent aux chefs de l’aristocratie et invitèrent Guillaume, qui avait épousé la fille aînée du roi, Marie, à descendre en Angleterre. L’ambition de Guillaume saisit avec ardeur cette occasion d’arriver à la plus haute fortune et d'engager contre la France un ennemi de plus. Libre d’agir, puisque Louis XIV avait attaqué l'Allemagne au lieu d’envahir la Hollande, il débarqua en Angleterre, le 45 novembre 1688, avec 16,000 hommes. A la devise de sa maison : « Je maintiendrai », inscrite sur ses étendards, il avait joint : « les libertés de l'Angleterre et la religion vrotes-
Louis XIV accueille les Sluarts proscrits.
tante. » L’Angleterre accueillit avec joie ces promesses, et Jacques 11, abandonné de sa seconde fille, la princesse Anne, de ses généraux , de ses ministres , désespéra de sa fortune et prit le parti de fuir sans combattre. La reine, serrant dans ses bras son fils, le jeune prince de Galles, l’avait devancé ; elle s’était échappée du palais de Whitehall, la nuit, sur un bateau non ponté, par le vent et la pluie; le roi lui -même s’évada sur une barque de pêche, et les états du royaume aussitôt consultés par Guillaume délibérèrent avec calme dans les salles accoutumées et selon les anciennes traditions. Jamais révolution ne se fit avec tant de prudence et de mesure, et cependant les résultats en fureut immenses pour l’Angleterre et pour l’Europe. Le roi d’armes qui proclama, suivant l’antique usage, Guillaume et Marie devant la porte de Whitehall, sembla annoncer à l’Angleterre que la lutte était à jamais terminée entre la liberté et la royauté , et à l’Europe que la coalition était désormais armée de vieille haine de l’Angleterre contre la France. Guillaume apparut à nos ennemis comme le représentant de cet esprit de liberté qui avait vaincu Jacques II et que Louis XIV voulait tenir asservi.
C’était donc en vain que Louis, qui pressentait le danger, avait averti Jacques II des préparatifs de Guillaume. Il ne lui restait plus qu’à offrir à son allié une noble hospitalité. Il alla au-devant de la reine d’Angleterre, suivi de sa famille et de toute sa cour ; puis descendant de voiture pour la recevoir : « Madame, lui dit-il, je vous rends aujourd’hui un triste service;
j’espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux. » Jacques, qui avait débarqué au petit port d’Ambleteusc, arriva peu de temps après. « Votre cause, lui dit Louis XIV, qui se sentait particulièrement touché de celte infortune royale, est la cause de tous les rois » ; et il offrit aux fugitifs comme séjour le beau château de Saint-Germain, que François I" avait construit et que Henri IV avait orné d’une magnifique terrasse. Jamais, disent les contemporains, le roi ne parut si grand; mais Jacques parut petit.
La révolution d'Angleterre va donc passionner la lutte entre les deux rivaux, Guillaume et Louis. On sait que Guillaume, mûri par l’expérience, nullement infatué du succès, mais plus confiant en sa fortune, a derrière lui l’Europe conjurée, et jusqu’aux sympathies secrètes du pape. Louis XIV a encore Louvois et Seignelay, fils de Colbert, habile ministre de la marine ; mais il va bientôt perdre ces précieux serviteurs *.
* Louvois fut frappé d’apoplexie au conseil du roi, le 16 juillet 1691, au milieu des immenses opérations de la guerre générale. Madame de Sévigné, dame de la cour, qui a relaté, dans ses lettres à la fois familières et éloquentes, les événements de son temps, parle ainsi de cette mort soudaine : « Le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable dont le moi était si étendu ; qui était le centre de tant de choses. Que d’affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d’intérêis à démêler, que de guerres commencées, que de beaux coups d’échecs à faire et à conduire! — Ah! mon Dieu! donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d’Orange. — Non, non, vous n’aurez pas un seul, un seul moment. »
Deuxième coalition contre Louis XIV.
Luxembourg, Câlinât, Vauban, Tourville commandent encore ses armées et ses flottes, mais les ressources s’épuisent, et déjà se fait sentir la fatigue de ces guerres sans cesse renaissantes où la France est seule contre tous. « Faut-il reprendre encore les pensées de guerre ? écrit madame de Sévigné. Je voudrais fort que mon fils et mon bien ne fussent plus exposés à leurs glorieuses souffrances. Il est triste de s’avancer dans le pays de la misère. « On croit entendre la voix émue de la patrie, et cependant la clairvoyance des fautes commises n’ôta à la France ni son dévouement ni son courage. A son exemple, nous oublierons les provocations de Louis XIV, en racontant comment nos armées firentface partout, et sur terre et sur mer; car, lorsque la guerre est engagée, il ne reste plus qu a marcher à l’ennemi et à bien faire.
Louis XIV voulut frapper Guillaume au cœur en même temps que ses armées se dirigeaient sur le Rhin et sur la Flandre. En opérant une descente dans les iles Britanniques, il espérait qu’une contre-révolution, ou au moins une guerre civile annulerait le renfort que Guillaume venait de conquérir à la cause protestante; il avait aussi cette noble satisfaction de combattre pour la cause de son hôte Jacques II. Les iles Britanniques forment, comme on le sait, deux îles, l’une .qui comprend l'Ecosse au nord, l’Angleterre proprement dite au sud, l’autre, de moindre étendue, qui s’appelle l’Irlande. L’Irlande, celtique, pauvre et catholique, était l’ennemie naturelle de l’Angleterre, saxonne, industrieuse, riche et protestante, qui l’avait
toujours traitée on terre conquise. La révolution qui avait substitué le protestant Guillaume au catholique Jacques II avait envenimé sa haine contre la domination anglaise. Au premier signal, la nation irlandaise se souleva. Elle n’avait jamais cessé de chanter à toutes les veillées, autour des feux de tourbe Kle cent mille cabanes, sa future délivrance. Le jour de l’extermination du tyran « qui parlait saxon » lu sembla enfin venu, et elle écrivit sur son drapeau : «Maintenant ou jamais; maintenant et h jamais. » Ces paroles du serment retentirent dans l’ile entière, et le paysan irlandais, qui craignait le travail plus que le danger et qui n’avait pas beaucoup à perdre en quit tant son misérable champ pour le bivouac, prit les armes en appelant Jacques II*
Louis XIV, que Louvois tenta en vain de dissuader de cette expédition aventureuse, donna au roi proscrit une flotte, des armes pour dix mille soldats, une grande quantité de munitions, 500,000 écus d’or, quatre cents officiers et un corps d’armée de sept mille hommes. Puis, prenant congé de lui : « J’espère, dit-il, que nous nous quittons pour ne jamais nous revoir en ce monde; c’est le meilleur vœu que je puisse former pour vous; mais si quelque chance contraire vous forçait à revenir, soyez certain de me trouver jusqu’au dernier moment tel que vous m’avez vu jusqu’ici » ; et en signe de confraternité royale, il lui donna sa propre cuirasse.
A une année de là (1690), Jacques, à la tôte d’une armée irlandaise mal exercée cî du secours
Oncrre
te
Irlande
et
sur mer.
Tourviile.
français, rencontrait sur les bords d’une petite rivière d’Irlande, la Boyne , son ennemi Guillaume et l’armée anglaise renforcée d’une troupe de réfugiés protestants. Deux corps français allaient ainsi combattre sous deux drapeaux différents , avec cette passion religieuse que l’édit de Nantes avait affaiblie et que la révocation de l’édit avait ranimée.Un maréchal de France, Schomberg, proscrit lui-même comme protestant, et commandant l’armée anglaise sous Guillaume , mena la charge des réfugiés : « Allons, messieurs , leur criait-il , allons ! voilà vos persécuteurs. » Les troupes françaises de Jacques II tinrent bon, mais l’infanterie irlandaise lâcha pied. Jacques prit la fuite et revint demander à Louis XIV une nouvelle armée. Le roi, que les leçons de la fortune ne pouvaient plus instruire, s’opiniâtra dans son dessein de rétablir les Sluarts et prépara une descente en Angleterre. Il fallait pour cela être maître du détroit. Tourville, il est vrai, avait battu les flottes anglaise et hollandaise au cap Beachy, peu de temps après la défaite delà Boyne , mais en 1692, les ennemis avaient réparé leurs perles, accru leurs flottes, tandis que nous nous étions affaiblis en perdant Seignelay, qui avait jusqu’à sa mort dignement administré la marine créée par son père. Tourville voulait attendre, pour livrer bataille, la réunion des deux flottes de la Méditerranée et de l’Océan. Sur l’ordre d’un ministre inepte, il ne lui resta plus qu’à obéir. Sorti de Brest avec quarante-quatre vaisseaux , il rencontra la flotte anglaise qui en comptait quatre-vingt-dix-neuf, entre lallogue et Barfleur. « Messieurs, dit-il aux capitaines
réunis à son boni, le roi nous ordonne de nous foire tuer pour son service. » Puis il se laissa porter à toutes voiles sur la ligne ennemie. Malgré l’infériorité du nombre, il soutint pendant tout un jour une lutte acharnée. 11 montait le Soleil-Royal , qui passait pour le plus beau vaisseau du monde, et , suivant une relation anglaise, semblait une haute forteresse au milieu des flots. Ce brave bâtiment, entouré d’ennemis, les tenait à distance par le feu de ses cent quatre sabords et repoussait victorieusement toutes les tentatives d’abordage ; mais le sang ruisselait sur son pont et dans ses batteries. Nos autres vaisseaux n’avaient pas moins souffert. On avait fait tout ce que commandait l’honneur ; lorsque la nuit fut venue, Tourville ordonna la retraite. Vingt de ses plus petits bâtiments s’échappèrent par un canal où l’on ne pouvait se hasarder qu’avec le courage du désespoir; ils passèrent toutes voiles dehors, dans la double obscurité de la nuit et d’une épaisse brume, à travers les vagues écumantes et les roches perfides du raz d’Aurigny, où les Anglais n’osèrent les poursuivre. Mais treize autres vaisseaux, et parmi eux le Soleil-Royal, qui s’étaient échoués sur la côte de la Hogue, furent incendiés par les chaloupes de l’ennemi en présence de Jacques II, qui avait assisté du rivage à la ruine de ses dernières espérances. Ils eussent été sauvés si la belle rade de Cherbourg, que nous admirons aujourd’hui avec une confiance patriotique, leur eût offert l’abri de sa digue. L’honneur du moins était sauf et Louis XIV, qui en était bon juge, dit à Tourville lors de son retour: « Je suis très-content de
Guerre sur le continent.
vous et de toute la marine ; nous avons été battus, mais vous avez acquis de la gloire pour vous et pour la nation. Il nous en coûte quelques vaisseaux ; cela sera réparé l’année qui vient, et sûrement nous battrons les ennemis. » Il eût fallu pour cela un autre ministre que Pontchartrain ; l’administration de la marine commit faute sur faute et acheva de ruiner nos forces de mer qu’une malheureuse journée avait compromises.
La France eut bien encore une marine de course , mais, tandis que nos chefs d’escadre Duguay-Trouin, Forbin, Jean Bart remportaient de brillants avantages dans des combats isolés, les grands vaisseaux des (lottes de Duquesne et de Tourville pourrirent dans les ports. Les souvenirs et les traditions persisteront néanmoins, et sous le règne de Louis XVI notre marine prendra sur l’Angleterre la revanche que Louis XIV avait espérée et qu’il ne vit point.
Dans ce duel de la France contre l’Europe conduite et animée par Guillaume, la terre nous fut plus propice que ne l’avait été la mer, et cependant Louis XIV avait commencé par un acte coupable. Il avait signé, de son palais de Versailles, la destruction de tout un pays, le Palatinat, et ce terrible arrêt avait été exécuté sans merci. Les vignes, les arbres fruitiers coupés, les villages brûlés, les villes d’Oppenheim, de Spire, de Worms, d’Heidelberg, ruinées de fond en comble par l’explosion des mines, montraient le lamentable tableau d’une des plus riches contrées de l’Allemagne convertie en un désert. Quatre cent mille habitants, chassés devant nos soldats par les routes et les champs
couverts alors d’une neige épaisse, s’en allaient mendier leur pain à travers l’Allemagne et y portaient à son comble l’indignation contre la France. Aujourd’hui, grâce à Dieu , ces horreurs ne sont plus possibles, et les lois de l’humanité s’imposent à la guerre ellemême.
Les victoires de Fleurus, de Steinkerque et de Nerwinde, celles de Staffarde et de la Marsai lie nous offrent un plus digne spectacle. Le maréchal de Luxembourg, fils posthume de ce Montmorency- Bouteville, décapité sous Louis XIII pour s’être battu en duel, commandait aux Pays-Bas. Adversaire toujours heureux de Guillaume, qui disait : « Ne pourrai-je donc pas battre ce petit bossu 1 ?» il portait dans un corps débile une âme pleine du feu de la guerre. Il avait un génie plein de ressources au milieu des batailles et l’entrain qui enlève le soldat, comme Coudé son maître. Après Fleurus, les Parisiens étonnés du nombre des drapeaux qu’il avait envoyés au Te Deum , le surnommèrent le Tapissier de Notre-Dame. A Steinkerque, où l’arme plébéienne de l’infanterie conquit un de ses plus beaux titres, il avait fait combattre à pied les princes, la maison mihtaire du roi, et, quoique surpris au milieu de son armée endormie et malade lui-mème, il avait arraché la victoire k Guillaume, qui déjà croyait la tenir. A Nerwinde encore, il la maîtrisa à force d’opiniâtreté, de sang et de valeur française. L’action dura douze heures par un des plus ardents soleils de tout l’été ; après avoir épuisé
* a Comment sait-il que je suis bossu? reprenait Luxembourg, ii no m’a jamais vu par derrière. »
Luxem-
koxrg.
leurs cartouches , les gardes-françaises marchèrent h l’ennemi en enfonçant dans le canon de leurs fusils cette arme terrible, la baïonnette, qui, perfectionnée depuis, permit de réunir dans un même homme les ressources du piquier et du fusilier 1 . Guillaume y chargea à la tête du régiment de Ruvigny, tout entier composé de gentilshommes français réfugiés, et rompit Sabord les escadrons de Luxembourg jusqu’à ce qu’il fût lui-même renversé sous son cheval tué. A peine dégagé, il se porta vers son artillerie dont notre cavalerie, rangée sur plusieurs lignes, soutenait depuis dix heures le feu sans broncher. Il accusait avec colère le peu de justesse de ses pointeurs ; mais quand il eut
* La baïonnette, inventée par Vauban, c'est-à-dire la baïonnette à douille qui embrasse le canon et ne gêne en rien le feu, ne fut mise en usage qu’en 1703. On connaissait depuis longtemps la baïonnette, simple lame de fer garnie d’un manche qui s’enfonçait dans le canon et par conséquent rendait le tir impossible. Quelques corps d’infanterie avaient cette baïonnette, mais ils ne s’en servaient presque jamais; ils aimaient mieux aller à la charge l'épée à la main.
L’emploi de la baïonnette de Vauban et la substitution du fusil à pierre au mousquet (fusil à mèche) achevèrent la révolution commencée par l’invention des armes à feu. Le bataillon, jusque-là composé de piquiers et de soldats armés du mousquet, sera composé seulement de fusiliers avec la baïonnette à douille, et formera ainsi un corps homogène. Déployé sur un front plus étendu, il pourra recevoir sur la pointe de ses baïonnettes le choc de l'escadron, déjà retardé par un feu plus rapide et plus nourri. L’infanterie grandira en importance, et le déclin de la cavalerie, que nos récentes inventions de guerre ont précipité» aura commencé. (Roussel, Histoire de Zouvois.)
vu l’effet terrible de leurs pièces et nos cavaliers serrer les rangs sans se rompre pour réparer les trouées du boulet, il tourna bride et s’écria : « Oh ! l’insolente nation !» Il y a une belle parole qu’il faut mettre à côté de ce cri d’admiration et de haine. Le prince de Salm, blessé et prisonnier, dit à Luxembourg qui le visitait après la bataille et lui donnait les soins les plus empressés : « Quelle nation êtes-vous ? Il n’y a point d’ennemis plus à craindre dans une bataille, ni d’amis plus généreux après la victoire. » Ce fut le dernier triomphe du maréchal; la mort, qui enlevait un à un à Louis XIV les glorieux instruments de ses victoires, le surprit à Versailles où il se préparait à de nouveaux succès.
Catinat balançait sur les Alpes la gloire de Luxembourg et y déployait des talents d’un autre ordre. C’était un officier de fortune, sorti d’une famille de robe et d’abord avocat. 11 faisait de la guerre une science et semblait se proposer surtout Turenne comme modèle. Les soldats, qui aimaient sa simplicité et sa bonhomie, l’appelaient le père la Pensée à cause de son air méditatif. Les soldats de Turenne, on le sait, l’appelaient aussi leur père. Douce et familière appellation, qui est peut-être la meilleure gloire d’un général, et que nos soldats donnent à ceux qui tempèrent l’austérité du commandement par la bonté, qui les conduisent en veillant à leurs besoins, et ont plus à cœur la conservation de l’armée confiée à leurs soins que l'honneur d’un succès personnel *. « On ne par-
« Les mêmes vertus se retrouvent en d’autres temps, et ces
Catinat.
Traité
de
Ryswick»
lera jamais assez, dit un contemporain, du maréchal de Câlinât, de sa vertu, de sa sagesse, de sa modestie, de son désintéressement, de la supériorité si rare de ses sentiments, de ses grandes qualités de capitaine. Il rappelait, par sa simplicité, par sa frugalité, parle mépris du monde, par la paix de son âme et l’uniformité de sa conduite, le souvenir de ces grands hommes qui, après les triomphes les mieux mérités, retournaient tranquillement à leur charrue, toujours amoureux de leur patrie et peu sensibles à l’ingratitude de Rome qu’ils avaient bien servie. »
Il eut l’honneur de hâter par ses victoires de Staffarde et de la Mursaille la conclusion de la paix; il contraignit en effet le duc de Savoie à traiter, et la défection de la Savoie rompit la seconde coalition comme celle de la Hollande avait déconcerté la première. Guillaume, dont la femme, Marie, venait de mourir sans enfants, et qui ne régnait que comme son mari, avait à contenir le parti des Stuarts qui s’agitait; il consentit à la paix qui fut signée à Ryswick (1097). Comme toujours, il l’emportait malgré ses défaites; Louis XIV était contraint de le reconnaître pour légitime souverain d’Angleterre et d’Irlande, et d’accorder aux Provinces-Unies un traité de commerce ruineux pour notre marine. Il nous fallut rendre aussi tout ce que nous avions pris en pleine paix après le traité de Nimègue;
rapprochements que présente l'étude de l’histoire offrent un vif intérêt. N’est-ce pas à sa bonhomie, à sa familiarité avec le soldat, au soin qu’il en prenait, que « le père Bugeaud » a dû son renom populaire?
nous gardions cependant Strasbourg qui, fortifié par Vauban, nous assurait la possession de l’Alsace.
Après tant de victoires, on pourrait s’étonner des concessions de Louis XIV, si on ne 'ramenait ses regards sur la Franc&épuisée. Elle avait soutenu la lutte pendant dix ans contre l’Europe, mais à quel prix ? On mourait de faim au chant des Te Demi , et, suivant le témoignage de Vauban, la moitié du royaume vivait des aumônes de l’autre. L’aggravation des impôts et des charges de toute espèce; la décadence du commerce et de l’industrie, causée par la guerre et par de mauvaises mesures économiques; la suppression de règlements protecteurs de l’agriculture; le manque de bras que la guerre enlevait par cent mille aux travaux des champs; tout concourait à augmenter la misère. En 1693, le fléau de la famine était venu se joindre à ces maux, ouvrage des hommes. De cruelles épidémies avaient suivi la disette et décimé la population.
La pénurie du trésor était égale à la détresse du pays; Colbert, hélas, n’était plus là. Les ministres des finances avaient épuisé tous les expédients; on avait forcé les maires et les échevins à acheter leurs charges ; on avait vendu des lettres de noblesse, contracté des emprunts à plus de vingt-cinq pour cent \ doublé la
‘ Colbert ne s’était laissé contraindre aux emprunts qu’à la dernière extrémité. Il avait pour cet expédient financier, le plus simple et le plus facilement praticable, mais par cela mémo le plus dangereux, une répugnance instinctive des plus énergiques, et ce qui se passa pendant la guerre que nous venons de raconter prouve combien ses craintes étaient fondées. Il préférait debeau-
Epuisemcnt de la France.
taille, altéré les monnaies et fondu l’argenterie du roi. En vain l’illustre Vauban, dont le cœur patriotique s’était ému de la misère du peuple et de la ruine de nos finances, proposait au roi de substituer à des taxes oppressives, mal réparties et d’un recouvrement coûteux, l’impôt unique de la dîme royale, qui supprimait les traitants, les emprunts, la perception vexatoire, pire que la taxe elle-même, et abolissait les privilèges pécuniaires de la noblesse et du clergé Louis XIV
coup l’impôt le pins impopulaire à l’emprunt auquel le public souscrivait volontiers, parce que la difficulté d’établir l’impôt faisait hésiter le roi, tandis que la facilité de contracter un emprunt portait le roi à abuser de ce moyen pour les dépenses des bâtiments et des guerres. Un jour, c’était en 1673, avant de se déterminer entre une augmentation d’impôt et un emprunt, Louis XIV avait consulté le premier président Lamoignon, qui ne fut pas de l’avis de Colbert. A l’issue de cette conférence, Colbert dit à M. de Lamoignon : « Vous triomphez, vous pensez avoir fait l’action d’un homme de bien. Eh! ne savais-je pas comme vous que le roi trouverait de l’argent à emprunter? Mais je me gardais avec soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte! Quel moyen restera-t-il désormais d’arrêter le roi dans ses dépenses? Après les emprunts il faudra les impôts pour les payer, et si les emprunts n’ont point de bornes, les impôts n’en auront pas davantage. »
* Vauban, qui est un grand économiste en même temps qu’un grand ingénieur, avait étudié attentivement les institutions financières de la France. Pendant vingt ans il avait parcouru toutes les provinces, s’enquérant des ressources et des besoins de chacune d’elles. Après avoir essayé sans succès de convaincre le roi de la nécessité d’une répartition plus équitable de l'impôt, il publia, en 1707, son traité de la Dîme royale. Le livre, déféré au conseil du roi, fut condamné au pilori. Vauban, con-
resta sourd h ses adjurations éloquentes comme aux représentations de Fénelon, et ne permit pas même la plainte à un autre grand homme, au poêle Racine, qui fut victime de son zèle pour le bien public.
Racine, admis depuis longtemps dans la familiarité du roi, et que sa qualité d’historiographe de Louis XIV invitait à savoir les choses de son temps, s’entretenait .un jour de la misère de la France avec madame de Maintenon ; elle le pria de lui mettre en écrit ses observations snr le mal et sur les remèdes. Le roi la surprit dans la lecture de ce mémoire; il le parcourut et dit avec colère et dédain : « Parce qu’il sait faire des vers, croit-il tout savoir? et parce qu’il est grand poète, veut-il être ministre? » Racine fut disgracié, et il en mourut (1699); peut-être son cœur se brisa-t-il comme celui de Colbert quand il fut désabusé sur le roi qu’il aimait et qu’il admirait avec une sorte de culte.
Louis XIV avait traité h Ryswick moins encore par pitié pour les misères de la France que pour se préparer
Ire lequel s’était élevée une cabale formidable, fut disgracié et mourut six semaines après. Cinquante années d'imraorlels services avaient été oubliées en un jour. Le cœur de Vauban a été déposé aux Invalides, à côté de celui de Turenne. (Vauban, économiste patriote, a inspiré àM. Baudrillart un des plus intéressants chapitres de son Économie politique populaire.)
Sncrpci !i
d’Kspugne
h une lutte nouvelle. L’Europe entière était dans l’attente de l’ouverture prochaine de la succession de l’Espagne, et jamais pareil héritage ne s’était offert à la convoitise des rois. Charles II, roi d’Espagne, dont la vie n’avait été qu’une longue agonie, vieillard à quarante ans, se mourait sans enfants. Deux princes puissants, Louis XIV et l’Empereur, attendaient dans la plus vive anxiété le moment solennel qui allait attribuer à l’un les immenses possessions de l’Espagne et armer aussitôt l’autre, désireux d’avoir sa part des dépouilles, contre son heureux rival.
Charles II mourut à Madrid, le 1 er novembre 1700. Le conseil d’État d’Espagne s’assembla aussitôt pour ouvrir le testament, et les ambassadeurs de toutes les puissances se réunirent dans la pièce voisine de celle où se tenait le conseil, afin d’apprendre le choix du roi défunt, qui intéressait tant de millions d’hommes, et d’en expédier aussitôt la nouvelle à leurs cours. Après une longue attente, la porte s’ouvrit ; le duc d’Abrantès, qu’on savait grand partisan de la France et ennemi de l’Autriche, sortit en jetant les yeux de tous côtés, comme s’il cherchait l’ambassadeur du prince auquel éehéait l’immense héritage ; il vit l’e.nvoyéde Louis XIV et détourna la tète; puis, avisant l’ambassadeur d’Autriche, il prit un air de joie, lui sauta au cou en disant: « Monsieur, c’est avec beaucoup de plaisir, oui, monsieur, c’est avec beaucoup de plaisir, c’est avec une extrême joie que pour toute ma vie, — et faisant une pause pour l’embrasser encore, — c’est avec le plus grand contentement que je me sépare de vous et prends
congé de la très-auguste maison d’Autriche.» Charles II, en effet instituait par son testament roi d’Espagne, de Naples, des Pays-Bas et. du nouveau monde, Philippe, duc d’Anjou, fils du dauphin de France. Tandis que l’étonnement et l’indignation fermaient la bouche à l’ambassadeur autrichien , l’envoyé de Louis XIV, qui n’en demandait paà davantage, se hâtait d’expédier un courrier à Versailles.
A la réception du courrier d’Espagne, Louis XIV, sans rien montrer sur son visage, annonça à sa cour la mort du roi Charles II et fit les prescriptions de deuil d'usage. Puis il tint un conseil secret où s’agita la plus grande question du siècle. Il écouta sans conclure, attendit un second courrier, qui lui apporta le vœu des seigneurs et des peuples de l’Espagne, et alors se détermina pour l’acceptation du testament avec cette grandeur calme qui lui était naturelle.
La décision, qui renfermait tant de revers pour lui et de si longues agitations pour l’Europe, resta trois jours secrète. «Enfin, le mardi 16 novembre (1700), le roi, au sortir de son lever, fit entrer l’ambassadeur d’Espagne dans son cabinet, où se trouvait le ducd’Anjou (alors âgé de seize ans), et, lui montrant le jeune prince, lui dit qu’il pouvait le saluer comme son roi. Aussitôt l’ambassadeur se jeta à genoux à la manière espagnole et lui fit un compliment en sa langue, auquel répondit Louis XIV en excusant son petit-fils, qui ne l’entendait pas encore. Tout aussitôt après il fit ouvrir les deux battants de la porte de son cabinet, et commanda à tout le inonde qui était là presque en foule
d’entrer; puis, passant majestueusement les yeux sur la nombreuse compagnie ; « Messieurs, dit-il, en montrant le duc d’Anjou, voilà le roi d’Espagne. Sa naissance l’appelait à cette couronne 1 , le feu roi l’a désigné par son testament, toute la nation l’a souhaité et me le demande instamment ; c’était l'ordre du ciel : je l’ai accordé avec plaisir. » Et, se tournant vers son petitfils : « Soyez donc Espagnol, c’est maintenant votre premier devoir; mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l’union entre les deux nations ; c’est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l’Europe. »
De ce jour, il environna le jeune prince de tous les honneurs dus à son nouveau rang, il le traita comme un roi, son hôte, jusqu’au jour du départ, où il lui dit en l’embrassant : « Il n’y a plus de Pyrénées. » Il voulait marquer l’union nouvelle des deux pays, rapprochés par les mêmes intérêts, par la communauté de la race entre les peuples et par les liens du sang entre les rois.
Quelle allait être l’attitude de l’Europe devant cet accroissement de puissance de Louis XIV qui régnait sur sa famille comme sur ses sujets, et dont le petitfils semblait devoir être l’allié docile ? elle demeura d’abord dans l’engourdissement de la surprise et de
i Louis XIV se prévalait de ce que sa mère Anne d’Autriche était fille atnée de Philippe III d’Espagne, et sa femme fille aînée de Philippe IV. L’empeur Léopold, son (fcmpétiteur, était fils d’une fille cadette de Philippe III et avait épousé une fille cadette de Philippe IV.
l’impuissance. Le candidat évincé, l’empereur d’Allemagne seul se prépara à la guerre ; mais Louis XIV, qui devait avant tout empêcher une troisième coalition de se former, lui donna des alliés par ses fautes. Sans égard à la condition fixée par Charles II dans son testament, il maintint au duc d’Anjou, devenu Philippe V d’Espagne, ses droits à la couronne de France, de telle sorte que l’Europe put craindre de voir réunies sur une même têtè les couronnes de France et d’Espagne ; et bientôt après, cédant aux larmes de la veuve de Jacques II (mort à Saint-Germain, le 16 septembre 4701), il reconnut pour roi d’Angleterre le jeune prince de Galles. Il violait ainsi le traité de Ryswick, comme il avait violé le traité de Nimégue par les annexions faites en pleine paix.
Ce dernier acte était une provocation à son plus redoutable ennemi, Guillaume III, roi d’Angleterre, dont l’ambassadeur quitta la France sans prendre congé du roi. Guillaume reçut à sa maison de Loo, en Hollande, la nouvelle de la mort de Jacques II et de cette reconnaissance, pendant qu'il était à table avec quelques princes d’Allemagne et quelques autres seigneurs ; il ne proféra pas une seule parole, mais il rougit, enfonça son chapeau et ne put contenir son visage. Il envoya aussitôt à Londres l’ordre de chasser notre ambassa-t
Troisième
coalition
contre
LouisXlV,
deur, et s’appliqua à armer une troisième fois l’Europe contre Louis XIV. Il y employa les restes d’une santé ruinée avec cette ardeur qui ne s’éteignit jamais en lui, et se vitlinirsans regret (1702) dans la satisfaction d’avoir consommé l’affaire de la grande alliance.
Jamais, en effet, la coalition n’avait été plus forte ; elle avait tout ce qui manquait à Louis XIV : de l’argent , des généraux et une énergique direction qui venait de l’accord de ses chefs, l’Anglais Marlborough, Eugène de Savoie et le Hollandais Heinsius. Louis XIV, vieilli au milieu des générations nouvelles , privé de ses grands ministres et de ses meilleurs généraux, était arrivé au déclin de cette fortune qui avait étonné lemon de. Bientôt es revers nous accablent. Les défaites de Ramillies, d’Hochstett, de Turin, nous rejettent en deçà de l’Escaut, du Rhin, des Alpes, c’està-dire de nos frontières de l’Est, du Nord et du Sud- Est ; le sol national est envahi ; Lille est forcée de capituler après la défense héroïque du vaillant Boufflers. Paris se trouve à peu près découvert : des cavaliers hollandais, conduits par des réfugiés protestants, ont l’audace de pénétrer jusqu’au pont de Sèvres et d’enlever le premier écuyer du roi, croyant se saisir du dauphin. En même temps, les Anglais s’établissaient à Gibraltar qu’ils n’ont jamais rendu, et Philippe V, chassé de Madrid, sa capitale, errait à travers ses États désolés par la guerre (1704-1707).
Le malheureux Louis XIV expiait son orgueilleuse grandeur : la Hollande envahie et réduite au désespoir* l’Allemagne ravagée, les protestants persécutés et
proscrits; toutes les nations humiliées ou abaissées.
« Dieu me punit, disait-il, je l’ai bien mérité. » En vain il s’humiliait à son tour et implorait la paix, acceptant toutes les conditions qui affaiblissaient la France et faisaient la grandeur de l’ennemi. Ces marchands républicains de Hollande, dont la revanche était enfin venue, voulaient qu’il se chargeât de chasser lui-même d’Espagne son petit-fils. Le vieux roi ne put se soumettre à cette ignominie. « Puisqu’il faut combattre, s’écria-t-il, j’aime mieux faire la guerre à mes ennemis qu’à mes enfants. »
En même temps, amené par le malheur à des sentiments qu’il n’avait pas connus dans la prospérité, il tentait de se justifier devant ses sujets dans une lettre publique en leur rendant compte des charges qu'il était obligé de leur faire supporter; il excitait leur indignation, leur honneur et leur pitié. Ce n’est jamais en vain qu’on remue chez nous dans les cœurs ces sentiments sacrés. A Malplaquet, on vit nos soldats qui n’avaient pas mangé depuis un jour entier jeter leur pain pour courir au combat. A Villaviciosa, en Espagne, nous ressaisîmes la victoire qui semblait nous fuir ; Vendôme y battit les troupes autrichiennes et anglaises, et, le soir de la bataille, fit coucher Philippe V sur un lit fait des drapeaux de l’ennemi. A Denain, Villars sauva la France. « Je vous remets les forces et le salut de l’Étal, avait dit Louis XIV, les larmes aux yeux, au maréchal partant pour l’armée. La fortune peut vous être contraire : s’il arrive malheur à l’armée que vous commandez, je comme aller à Péronne ou à Saint-Quen-
Misère de la Krauce.
tin, y ramasser tout ce que j’aurai de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l’État. » La victoire de Villars rompait la coalition et décidait de la paix (traité d’Utrecht, 1713). La France respirait, mais elle se dépouillait au prolit des Hollandais de nombreuses places, elle sacrifiait à l’Angleterre une partie de ses colonies d’Amérique et s’obligeait à détruire et à combler de ses mains le port de Dunkerque, qui avait lancé, depuis 1670, sept cent quatre-vingtonze corsaires sur la marine anglo-hollandaise. Philippe V restait sur le trône d’Espagne, mais il perdait les Pays-Bas et le royaume de Naples, et se résignait à laisser les Anglais à Gibraltar, commandant, du haut de ce rocher inexpugnable, l’entrée de la Méditerranée.
La France humiliée et amoindrie, c’est déjà un douloureux spectacle ; mais combien plus douloureux encore celui de la France ruinée et affamée ! Dans les provinces du Nord et de l’Est, qui sont le théâtre de la guerre, Anglais, Hollandais et Allemands vivent à discrétion sur le pays ; nos soldats sout contraints à faire de même, car ils ne sont plus ni payés, ni vêtus, ni nourris. « Donnez-nous, disaient-ils à Villars, notre pain quotidien. » A peine sont-ils armés : au siège de Kehl, il n’y avait qu’un fusil par trois hommes. Les paysans voient leurs bestiaux enlevés, leurs récoltes détruites en vert ou pillées sur pied, ils sont réduits souvent à n’avoir pas même de paille pour se coucher ! Les uns se font soldats,les autres s’expatrient, le reste meurt lentement de faim. Dans les provinces, du moins, uiila
guerre n’a pas pénétré, la condition est-elle beaucoup meilleure? La misère, hélas! de proche en proche s’est étendue à la France entière. Partout, faute d’argent, de bras et de sécurité, la culture perd et la friche gagne. Dans le Limousin, un tiers des fermes est sans bestiaux; dans la belle Touraine, des cantons entiers deviennent deslan des stériles ; en Normandie, les plus grands herbages sont à l’abandon; dans la Beauce, ce grenier de froment, à peine le paysan a-t-il du seigle ; dans la Champagne, il est réduit au blé noir ; dans la Marche, aux châtaignes et aux raves ; dans l’Auvergne, l’huile de noix devient presque sa seule nourriture.
Il faut pourtant que l’impôt prélève sa part sur cette misère générale, car il s’agit de l’honneur et de l’intégrité de la France. Les taxes, déjà bien lourdes, sont encore aggravées et se lèvent avec une extrême rigueur. Si l’on ne peut payer, tout est vendu, l’outillage et le mobilier, jusqu’aux portes et aux fenêtres, quelquefois jusqu’aux solives de la maison. Aussi le désespoir s’empare des malheureux paysans. Pourquoi élever du bétail, si la taxe pèse sur la bête morte aussi bien que vivante; pourquoi améliorer la terre si la taille vient prendre toute la plus-value et au delà ; pourquoi transporter ses denrées, si les frais de transport et les droits à payer ne laissent pas à la peine son prolit ; pourquoi engraisser des porcs, si le sel est tellement cher qu’il n’y a pas gain à les élever; pourquoi conserver les vignes ou les pommiers, si les aides exigent plus que la récolte ? Les arracher est le seul moyen de ne pas payer. Malgré son courage et son
obstination au travail, le paysan, se sentant vaincu dans cette lutte contre la misère, tombait dans rabattement et l’inérlie du désespoir.
ni ver de Ce n’était pas encore assez : le terrible hiver de
1709 vint mettre le comble à ces calamités. La veille des Rois, le froid avait sévi tout à coup : toutes les rivières prirent en quatre jours et pour deux mois. Puis
vint un dégel d’une huitaine de jours ; il y eut comme
un printemps prématuré, et la sève se mit en mouvement dans les plantes. Mais la gelée reprit subitement avec violence et tout fut frappé ; les grains périrent dans la terre; les oliviers de la Provence, les vignes de la Bourgogne, les arbres fruitiers dans les vergers, les noyers eux-mêmes ne purent résister. Heureusement, en mars, dans quelques provinces on mit la charrue dans les champs de blé, et on sema de l’orge, malgré la police, qui ne croyait pas à la perte des récoltes. Cette orge, semée en contrebande, servit à faire du pain grossier, dit pain de disette, et sauva le pays. Ailleurs, on réduisit en farine les racines d’orme et de chiendent. Malgré tout, les horreurs de la famine vinrent s’ajouter à toutes nos misères. Les valets du roi mendiaient dans les rues. Madame de Maintenon mangea, elle aussi, du pain de disette dans ce splendide Versailles, où Louis le Grand semblait s’être élevé audessus de la condition mortelle.
Malheurs Les coups répétés qui vinrent frapper ce triste vieilfiamnie lard, comme roi et comme père, rappelèrent assez qu’il r !I 3lu ' était homme. En 17 H , à l’âge de cinquante ans nu-ma 8Qn q U ’ 0n a pp e i ajlt j e gran d dauphin, prince sans
vices et sans vertus, et de qui l’on n’attendait rien ; mais il laissait, comme on le sait, trois fils dans la fleur de l’âge : le duc de Bourgogne, le duc d’Anjou (Philippe V) et le duc do Berry. Élève du vertueux et habile Fénelon, le duc de Bourgogne avait montré, en triomphant de ses passions à force de volonté, qu’il était digne de régner ; convaincu que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois, il promettait d’être un autre saint Louis : c’était l’espérance du roi et de la France.
La duchesse de Bourgogne, une princesse de Savoie, par sa jeunesse et sa grâce, adoucissait l’amertume des afflictions de Louis XIV et jetait un dernier charme sur la cour assombrie par tant de malheurs. Tout à coup elle est atteinte d’un mal qui échappe à la science des médecins ; elle demeure six jours en proie aux plus violentes douleurs, et meurt à vingt-six ans (12 février 1712). Le duc de Bourgogne qui l’aimait tendrement cède à ce coup affreux ; six jours après, il succombe au mal (18 février). Le duc de Bretagne, fils aîné du duc de Bourgogne, âgé de cinq ans, meurt quinze jours après son père, et le duc d’Anjou, qui était encore presque à la mamelle, atteint par le même fléau, y échappe seul ; cet enfant devait être le funeste Louis XV.
Mais quelle situation que celle de Louis XIV dans celte cruelle année 1712! Accablé par l’âge et les infirmités, plus accablé encore par les défaites de ses armées, l’invasion du royaume, la ruine de ses ressources et les progrès effrayants de la misère, qui me-
Mort
oui; XIV.
ms
naee de tout anéantir, le voilà frappé dans ceux qui étaient la consolation de sa triste vieillesse, le salut de l’État chancelant, l’avenir de sa race. Il faut pourtant qu’il ne plie pas sous le poids des maux qui l’accablent. Louis XIV en trouva la force dans la conscience de ses devoirs : il fut supérieur à son malheur. L’opinion se déchaînait contre son neveu, le duc d’Orléans, prince dissolu, irréligieux, et qu’on savait tout occupé des secrets de la chimie dans son ténébreux laboratoire du Palais-Royal. C’est là l’empoisonneur, disait-on, il se fraye par le crime un chemin au trône. Le jour des funérailles du duc de Bourgogne, la multitude avait menacé de se jeter sur lui et de le déchirer ; le malheureux demandait au roi la Bastille et des juges. Louis XIV ne permit pas à son neveu de descendre à se justifier devant la clameur publique. Aujourd’hui on sait que le duc d’Orléans n’était pas coupable; mais dans l’impossibilité d’expliquer ces morts étranges et précipitées, Louis XIV dut au moins avoir des soupçons. Sa conduite envers son neveu fut magnanime.
Cependant Louis XIV dépérissait visiblement depuis l’été de 1714. Il avait encore vu son troisième petitfils, le duc de Berry, le précéder dans le tombeau. Il était tout à fait seul désormais, à soixante-seize ans.
avec le dernier de ses arrière-petits-fils, dans Versailles dcsert. Au mois d’août 1715, il fut pris d’une lièvre lente dont son vieux médecin Fagon, très-affaibli luimême par l’âge, ne s’aperçut pas à temps. Bientôt une jambe laissa voir des taches de gangrène. Dès lors Louis XIV comprit qu’il n’avait plus qu’à se préparer à quitter la vie. Il fut simple et grand devant la mort. « J’avais cru plus difficile de mourir », dit-il à madame de Maintenon. Comme deux de ses valets pleuraient au pied de son lit : « Pourquoi pleurez-vous? m’avez vous cru immortel ?» Il fit ses adieux en termes attendrissants aux principaux de sa cour ; puis se faisant amener le dauphin , qui avait alors cinq ans, le dernier et frêle avenir de sa maison : « Mon enfant, lui dit-il, vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. N’oubliez jamais les obligations que vous avez à Dieu; souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la guerre ; ne n’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne pouvoir faire moimôme. » Nobles et touchantes paroles d’un repentir tardif, et qui devaient être stériles. Bien qu’il pût les lire tous les jours écrites au chevet de son lit, Louis XV ne se les rappela jamais.