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LA FRANCE SOUS LOUIS XV

Les empires, mon Gis, ne se oonservorit que conune ils s'acquittent, c’est-à-dire par la > vigilance et le travail.

Louis XIV.

I. La maison de Bourbon ; La Régerce; Le duc d’Orléans; Le cardinal Dubois. — il. Le duc de Bourbon; La jeunesse de Louis XV ; Le cardinal Fleury ; Guerre de la succession de Pologne; Guerre de la succession d'Autriche; Marie-Thérèse.

— 111. L'âge mûr de Louis XV; Fontenoy ; Le maréchal de Saxe ; La paix d'Aix-la-Chapelle ; La foi monarchique dans l'ancienne France. — IV. La France et Louis XV avant la guerre de Sept ans ; Frédéric II ; La guerre de Sept ans ; Dupleix et Montcalm; Le traité de Paris; La vieillesse de Loui; XV.

— V. Expansion des idées françaises en Europe; Réformes inspirées par les idées françaises. — VI. Persistance des abus en France ; Esprit qu’il convient de porter dans l’étude du passé. — VII. Condition des classes laborieuses à la mort de Louis XV. Le paysan. Impôts directs: Taille; Capitation et vingtièmes; Impôts indirects : Aides; Douanes intérieures; Gabelle; Droits féodaux; Dime; Autres charges : Corvée royale; Milice; Résumé de la condition du paysan. — VIII. L’ouvrier des villes. Corporations, maîtrises et jurandes; La confrérie; L'apprenti; Le compagnon; Le maître; Examen du régime des corporations; Rapports des compagnons et des maîtres; Luttes des corporations entre elles; Discordes au sein des corporations; Conclusion. — IX. Le bourgeois. Caractère de la petite bourgeoisie; Haute bourgeoisie. — X. Condition des classes privilégiées. Le noble, son isolement; Rôle de la royauté; La haute noblesse; Sa nullité politique ; L’absentéisme; La petite noblesse; La noblesse à l'armée,

Appauvrissement de la noblesse; Résumé de la condition de la noblesse. — XI. Le clergé ; Méprise de l’opinion sur le clergé du dix-huitième siècle; Mérites de l’Église de France; Causes de son impopularité. — XII. Esprit du dix-huitième siècle; Voltaire et Rousseau; Leurs erreurs sur la raison et sur la nature de l’homme; Illusions de l’ooinion; Espérance du sage.

La maison de Bourbon, au dix^ septième siècle, avait donné il la France trois princes inégalement doués, mais qui tous avaient été dignes du trône. Capitaine valeureux, politique habile, Henri IV est un roi patriote et le père du peuple. D’un tempérament faible, mais déliant de lui-mème et pénétfé du sentiment profond de sa tâche royale, Louis XIII sait tout sacrifier au ministre qui assurait la paix publique du royaume et la prépondérance nécessaire de la France en Europe. Par sa force de travail, son application soutenue, la solidité de son jugement, la fermeté de son caractère ; par ce naturel et sûr instinct de la grandeur qu’il portait en toutes choses, Louis XIV est un grand roi : il fait de la France, pendant les belles années de son règne, la plus prospère et la plus glorieuse des nations, et s’il la conduit à la ruine par les entraînements de son orgueil, il ne l’avilit pas. La maison de Bourbon, au dix-huitième siècle, n’a plus une telle fortune. Les qualités viriles du caractère et de la volonté, les plus essentiel-

La maison

Bourbon.

les de toutes chez ceux qui gouvernent, font également défaut aux différents princes qui eurent dans leurs mains les destinées de notre pays. Elles n’étaient compatibles ni avec le libertinage de l’esprit et des moeurs du régent, Philippe d’Orléans, ni avec la faiblesse morale de Louis XV et cette langueur qu’il contracta de l’usage des vices ; elles ne se retrouvèrent pas davantage, par malheur, chez Louis XVI, dont l’Ame timorée et l’esprit incertain se troublaient devant la redoutable nécessité d’agir.

Laregenfe. Personne ne paraissait mieux doué que le duc d’Or-

1715-17 J2 îéiins pour gouverner les Français pendant la minorité

d'o^iéans. de t’arriére - petit-fils de Louis XIV. Spirituel, éloquent au besoin, d’un charme singulier de manières, il avait beaucoup d’ouverture dans l’intelligence, et dans le cœur un grand fonds de douceur. Mais tous ces dons furent vains, parce qu’il avait été corrompu de bonne heure, et que les vices, devenus maîtres de lui, le livrèrent aux plus indignes familiers. Il perdit dans leur commerce le sérieux de la conscience, l’énergie du bien, qu’il comprenait et qu’il aimait, et de la nonchalance imprévoyante dans les affaires il finit par arriver «à l’incapacité de tout travail suivi. Cependant, en donnant à la dépravation un air de cour, en mettani l’impiété à la mode, il était d’autant plus funeste que le mauvais exemple, partant de plus haut, était plus dangereux.

Les huit années de la régence se ramènent à peu près à deux grands faits : l’expérience du système financier de Law et la substitution de l’alliance anglaise

à l’alliance espagnole. Il nous faudrait entrer dans un trop long détail pour exposer la tentative hardie et désastreuse à laquelle le régent livra la France pour refaire les finances ruinées par Louis XIV. Quant à sa politique, si elle est habilement conduite, si elle s’explique par la force des choses, elle est plus intéressée que nationale : c’est pour se faire un appui contre Philippe V d’Espagne et ménager les droits de sa maison au trône, dans le cas de la mort du jeune roi, qu’il scelle l’alliance de la France et de l’Angleterre. Mais lors môme que l’alliance anglaise eut été plus nécessaire qu’elle ne l’était, il l’achète trop cher la payant de l’honneur de la France. Il supporte sans mot dire que l’ambassadeur d’Angleterre, l’insolent lord Stairs, tente de faire tuer par des assassins anglais le prétendant Jacques III, qui se rendait en Écosse. Quand une alliance formelle est conclue entre la France, l’Angleterre et la Hollande (triple alliance, 1716), il souffre que Georges I er , un électeur de Hanovre, porté par les événements au trône d’Angleterre, s’arroge le titre de roi de France, prétention des anciens Plantagenets, et ne laisse à Louis XV que la qualité de roi très-chrétien. Il accepte de détruire de ses mains les ouvrages du port naissant de Mardick, qui inquiétait la jalousie de nos voisins, et d’achever la ruine du port de Dunkerque sous les yeux des commissaires anglais. Lorsque les trois puissances alliées se sont adjoint l’Autriche (quadruple alliance, 1718), et qu’à la suite de la folle conspiration de l’ambassadeur espagnol Cellamare, la France a déclaré la guerre à l’Espagne, le régent laisse

Le

cardin»!

Dubois.

l’impérieux délégué anglais Stanhope donner des ordres à nos soldats et les conduire aux ports du Passage et de Santogna pour incendier les vaisseaux espagnols, oubliant que l’intérêt de la France est de soutenir les marines secondaires, et qu’au premier jour elle aurait à défendre la liberté des mers contre les prétentions de l’Angleterre.

Cette politique sans dignité et sans prévoyance était l’œuvre d’un des familiers du régeut, lequel s’impose à l’histoire par sa scandaleuse fortune, le cardinal Dubois. Fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, parvenu par de basses manœuvres aux fonctions de précepteur du duc d’Orléans, l’abbé Dubois était resté auprès du prince en qualité de conseiller intime. « Ce petit homme maigre, effilé, à perruque blonde et à mine de fouine, en qui tous les vices, s’il faut en croire Saint-Simon son ennemi, la perfidie, l’avarice, la débauche, l’ambition, la basse flatterie, combattaient à qui demeurerait maître », ce petit homme avait ce qui manquait le plus à Philippe d’Orléans : une volonté active et opiniâtre et une force surprenante de travail. Aussi parvint-il à dominer complètement le régent et à faire tourner tous les événements à sa propre grandeur. Il voulut être archevêque, lui qui n’avait d’abbé que le nom, et il fut archevêque de Cambrai, le siège du pur et noble Fénelon. Puis il fut pris de la fureur du chapeau, il voulut être cardinal : il remua l’Europe pour y arriver, et y arriva malgré les répugnances du pape. Lorsque Philippe V a accédé à la quadruple alliance, c’est Dubois qui, pour devenir le principal ministre»

ménage un rapprochement avec l’Espagne et le projet de mariage de l’infante avec Louis XV (1722). Enfin le roi est déclaré majeur le 16 février 1722; Philippe d’Orléans dépose la régence : voilà Dubois le premier personnage du royaume. A quelques mois de là, il mourait sans plus de dignité qu’il n’avait vécu. 11 ne serait pas juste d'imputer le cardinal Dubois à l’Église. Celle-ci l’a subi, loin de l’avoir produit. C’est un politique ambitieux qui s’introduit dans son sein par la ruse, par la corruption et par la force. Le prêtre chrétien, au même temps, on le voit à Marseille, infatigable dans son dévouement au milieu des horreurs de la peste, et soutenant par sa fermeté d’âme comme par son active charité toute une grande cité qu’épouvantent l’image et la menace d’une mort qui foudroie : M. de Belzunce rachète le cardinal Dubois.

Après la mort du duc d’Orléans, qui succéda à Dubois et ne lui survécut que de quelques mois (1723), toute la cour s’attendait à ce que M. de Fréjus, Fleury, le vieux précepteur du jeune roi, se ferait nommer premier ministre. Le circonspect Fleury préféra diriger le choix de son élève sur un prince du sang incapable, le duc de Bourbon. Il ne craignait pas que M. le duc, avec sa laideur sinistre et sa brusquerie de manières, prit de l’influence sur Louis XV, et il s’attendait bien

Le due de

Bourbon.

à cc que le descendant du grand Condé succombât promptement sous le nombre et le poids de ses fautes. En effet, en trois années (1723-1726), M. le duc, par son gouvernement maladroit et brutal, avait porté au comble le mécontentement de l’opinion. Il se sentait menacé : il voulut se ménager un appui solide en faisant épouser au jeune roi quelque princesse qui fût sa créature. Il renvoya en Espagne la petite infante qui était fiancée à Louis XV, et demanda à Stanislas Leczinski, roi dépossédé de Pologne, qui vivait obscurément à Weissembourg d’une pension due à la bonté du régent, s’il voulait que sa fille devînt reine de France. On dit qu’à cette proposition inespérée le père et la fille, muets d’émotion, se jetèrent sans répondre dans les bras l’un de l’autre, puis tombèrent à genoux pour remercier Dieu. Être reine de France, « le plus beau aes royaumes qu’il y eût au monde après celui du ciel » , c’était pour la princesse déchue une grâce toute particulière de la Providence. Pour Stanislas, ce mariage lui permettait l’espérance de ressaisir un jour la couronne de Pologne. M. le duc toutefois n’y trouva pas l’appui qu’il avait cherché. Sans beauté, bien que d’une figure touchante, douce, modeste et bonne, avec peu d’esprit et nulle initiative, Marie Leczinska ne put l’emporter auprès de Louis XV sur l’influence de Fleury. M. le duc reçut un matin l’ordre de se retirer dans sa terre de Lnantilly. Voici enfin Fleury et Louis XV sur le premier plan de la scène. Le maître avait soixante-treize ans, l’élève en avait dix-sept. Quel gouvernement promettaient -ils à la France ?

La nature n’était en Louis XV ni forte ni généreuse, jeu ^* sse et l’éducation n’avait pas corrigé la nature par de mâ- Louj ;J e xv les disciplines et de sérieux enseignements. Fénelon, comme nous l’avons dit, gravait dans le cœur du duc de Bourgogne la maxime que « les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois » ; le gouverneur de Louis XV, le frivole et fastueux Villeroy, montrant à son élève la foule qui se pressait sous le grand balcon des Tuileries, et accueillait avec des transports le jeune prince rétabli d’une grave maladie, Villeroy lui disait : « Voyez, mon maître, voyez ce peuple, tout cela est à vous, vous appartient. » Louis XV avait été un enfant frêle, sans gaieté ni expansion, timide et défiant, et ne se complaisant que dans une silencieuse indolence. Jeune homme, fortifié par la chasse, il enchantait les regards par sa belle taille, ses grands yeux bleus plus doux que fiers, sa figure noble, bien qu’un peu froide et sèche; mais il n’avait pris aucun goût pour l’étude et montrait pour les affaires une répugnance invincible. Il passait la meilleure partie de ses journées à cheval dans les bois, l’autre dans ses petits appartements, livré û des goûts obscurs, jamais plus heureux que lorsqu’il se sentait h l’ombre et libre. On le verra ainsi pendant tout son règne plus fait pour la vie privée que pour le métier de roi.

Quant il Fleury, doux et modeste, d’un esprit agréa- ej| *j? nal ble et insinuant, il avait moins pris à cœur dans ses Flc ^ r >'fondions de précepteur la pénible tâche d’élever un roi ‘ 72 g-i 7 « pour le bonheur d’un grand peuple, que de s’attacher son élève par les liens solides de la confiance et de

Guerve de la

iacression

de

Pologne.

l’habitude. Son ambition n’avait rien eu d’inquiet ni d’impatient ; il semblait avoir adopté pour devise : « Tout vient h point à qui sait attendre. » Voici en effet qu’à soixante-treize ans il devenait premier ministre de fait, bientôt cardinal, et à l’âge où la plupart des hommes ne songent qu’au repos, il ne redoutait pas de se charger du lourd fardeau de gouverner. La France en somme était heureuse qu’il se fût trouvé là. Après le régent et M. le duc, on avait surtout besoin d’ordre, de repos et de paix. « Fleury, dit Voltaire, laissa tranquillement la France réparer ses pertes, sans faire aucune innovation, traitant l’État comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-mème. » Mais, malgré les soins d’abord heureux de Fleury pour maintenir l’Europe en paix, la guerre sortit de la succession vacante au trône de la Pologne (1733). Les cent mille nobles polonais , réunis à cheval dans la plaine de Varsovie suivant la coutume nationale, venaient d’élire roi Stanislas Leczinski. Pouvait-on livrer le beau-père de Louis XV aux forces supérieures de la Russie et de l’Autriche ? Tout en armant, Fleury abandonna de fait la disposition de la couronne de Pologne à la Russie ; les quinze cents hommes qu’il envoya à ^ant.zig ne purent que sauver l’honneur du drapeau. II fut plus décidé contre l’Autriche, grâce à l’énergie de Ohauvelin, le ministre des affaires étrangères. Deux armées franchirent les Alpes et le Rhin, sous les vieux maréchaux Berwick et Viliars, et nos jeunes soldats, qui n’avaient pas vu le feu, se montrèrent aussi brillants que leurs pères sur les anciens champs de bataille

de l’Italie et de l’Allemagne. Le traité de Vienne (1738,, qui donnait à Stanislas le duché de Lorraine avec réversibilité à la France, rattachait à la commune patrie une vaillante province qui en était séparée depuis plus de huit cents ans, et achevait notre frontière de l’Est.

Fleury aurait dû, après ce grand service, quitter le ministère. La guerre de la succession d’Autriche, qui éclata quelques années plus tard (1741), pèse sur sa mémoire. Fleury voulait reconnaître les droits de Marie-Thérèse, fille de l’empereur Charles VI, et maintenir la paix ; mais toute la cour était à la guerre. Un homme de talents variés et qui avait des aspirations d’homme supérieur, le comte de Belle-Isle, soutenait avec éloquence l’alliance du roi de Prusse, Frédéric II, le démembrement de l’Autriche et la conquête de la rive gauche du Rhin. La jeune noblesse demandait à Louis XV des occasions de gloire. L’honneur militaire parlait à un roi de vingt-huitans qui n’avait pas encore paru aux armées. Fleury céda, pour ne pas se retirer. Mais on fait mal ce qu’on fait par contrainte s ses hésitations, ses lenteurs, ses demi-mesures compromirent la conduite de la guerre. On n’avait pas compté non plus sur l'énergie de Marie-Thérèse. Menacée d’un côté par les Prussiens, de l’autre par les Bavarois, abandonnée par l’Angleterre et la Hollande qu’elle sollicite en vain, incertaine, comme elle l’écrivait à sa belle-mère, d’avoir encore une ville pour y faire ses couches, elle eut l’inspiration de remettre sa cause aux Hongrois , irréconciliables ennemis jusque-là de sa maison. Lorsque la jeune reine parut devant la diète.

Guerre de lu

succession

d’Autriche.

Marie-

Thérèse

vêtue de deuil, des larmes dans les yeux et tenant son fils entre ses bras, lorsqu’elle leur dit qu’elle plaçait son salut dans leur bravoure et leur fidélité, tous les députés, émus d’un enthousiasme chevaleresque, tirèrent leurs sabres et ne poussèrent qu’un cri : « Mourons pour notre roi Marie-Thérèse !» De ce moment, la face des choses change. D’innombrables bandes de hussards se jettent sur l’Allemagne étonnée. Frédéric II, satisfait d’avoir pris la Silésie, se retire de la lutte. L’Angleterre, qui ne supportait qu’en frémissant la neutralité, se déclare pour l’Autriche. Une de nos armées est battue en Bohême, réduite à s’enfermer dans Prague, où l’ennemi compte bien la forcer de se rendre à discrétion. L’Europe vit par la retraite de Prague ce que sont nos soldats lorsqu’ils ont confiance en leurs chefs. Malgré le froid d’un hiver terrible, sans chevaux, presque sans poudre et sans provisions, ils sortent de Prague, Belle-Isle à leur tête. Les routes sont perdues sous la neige, les ponts sont détruits, de hautes montagnes se dressent devant eux, une nuée de cavaliers les harcèle sans cesse ; ils laissent quatre mille camarades sur les chemins, mais ils ne sont pas entamés et rejoignent à Égra une armée française. Les malades et les blessés étaient restés à Prague, sous la garde de Chevert, un soldat de fortune sorti du peuple, et. arrivé par son audace et ses talents au grade de lieutenant général. Sommé de se rendre, Chevert répondit que, si les honneurs de la guerre ne lui étaient pas accordés, il mettrait le feu aux quatre coins de la ville et s’ensevelirait sous ses ruines. On savait qu’il tien-

drait parole; on le laissa partir, tambours battants, avec armes et bagages. Il ramena huit mille hommes à Belle-Isle, qui l’embrassa comme le plus brave, en face des camps réunis.

A la mort de Fleury (1743), qu’achevèrent les malheurs de la guerre, Louis XV avait dit : « Me voilà premier ministre. » Il annonçait ainsi qu’il gouvernerait enfin par lui-même. Après être resté si longtemps sous la tutelle de son vieux précepteur, ce prince allait-il montrer un roi ? La France, qui n’avait pas encore désappris sa foi monarchique , l’espérait. Louis XV avait alors trente-trois ans. On lui savait du jugement, de bonnes intentions ; on ne croyait pas possible qu’au jour où les circonstances le demanderaient il manquât de la conscience de son devoir royal, de dévouement patriotique et de ces résolutions magnanimes héréditaires dans la maison de Bourbon : on ne pouvait mesurer sa faiblesse de caractère. A cet instant, stimulé par madame de Châteauroux, et plus légitimement par le maréchal de Noailles, honnête homme qui avait des vertus de citoyen, et à qui il avait donné sa confiance, Louis XV semble s’élever au-dessus de lui-même. Il dépouille sa timidité, il parle avec assurance au conseil qu’il préside chaque jour; il a des mots heureux de roi et de soldat qui circulent et exaltent

L’âge m Aide

Louis XV.

Kontenoy.

les espérances. Le jour où il dit à sa cour : « Je commanderai moi-même l’armée», Paris fut dans l’enthousiasme.

Les circonstances étaient difficiles. Nos alliés nous avaient abandonnés ; les neutres, l’Angleterre, la Hollande, s’étaient déclarés pour l’Autriche. Il fallait faire face à une coalition, combattre en Allemagne, en Italie, dans les Pays-Bas, repousser l’invasion sur le Rhin, en Provence et en Bretagne, se défendre sur toutes les mers, disputer à l’Angleterre les Indes et l’Amérique. Heureusement la fortune de la France nous donna un général, Maurice de Saxe, un Français d’adoption, qui nous ramena la victoire à Fontenoy.

Lorsque Maurice partit avec Louis XV pour l’armée des Pays-Bas, il était en proie à un mal cruel, et comme on lui faisait craindre les suites de la campagne pour sa vie : « Il ne s’agit pas de vivre, réponditil, mais de vaincre. » A le voir à Fontenoy, trop faible pour monter à cheval, visitant dans une carriole d’osier les redoutes dont il avait couvert le front de l’armée, on lui appliquait ces paroles de Bossuet : « Une àme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. »

Le début de la journée avait été heureux : les attaques successives des Anglais et des Hollandais avaient été repoussées, lorsque le duc de Cumberland, massant en une colonne serrée les gardes anglaises et les grenadiers hanovriens, marcha droit, malgré le feu des batteries, au centre dégarni de l’armée française pour le couper en deux et précipiter les ailes dans l’Escaut. Quatre régiments des gardes françaises, sou-

tenus par les gardes suisses, se jettent en avant et essayent d’arrêter la marche de la redoutable colonne. On n’est plus qu’à cinquante pas. Les officiers anglais saluent en ôtant leur chapeau ; les nôtres rendent le salut militaire. Alors le capitaine lord Hay , d’une voix forte : « Messieurs les gardes françaises, tirez. » Le comte d’Hauteroche , lieutenant aux grenadiers, s’avance et répond : * Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers. » Façons chevaleresques qui nous coûtèrent cher. A la première décharge, dixneuf officiers des gardes tombent frappés à mort ; en une demi-heure, trois mille quatre cents hommes sont hors de combat.

Le désordre se met dans les gardes françaises. Plusieurs régiments de ligne se font décimer à leur tour. La longue et épaisse colonne anglaise, presque inébranlable par sa masse, avançait toujours, On essaya de la cavalerie. Les gardes du corps, la gendarmerie, les carabiniers, chargèrent avec toute la furie française, mais sans entamer cette phalange serrée dont le feu roulant et soutenu vomissait la mort. La confusion gagnait. Le maréchal de Saxe, qu’on avait vu constamment se promenant au pas au milieu du feu, bien qu’il fût dans le dernier épuisement, commençait à désespérer. A plusieurs reprises, il avait fait presser le roi et le dauphin de se retirer de l’autre côté de l’Escaut : Louis XV s’y refusa. Debout au pied d’un moulin, sur une hauteur, il montrait un sang-froid digne de sa race. Derrière lui restaient les six mille hommes d’élite de sa maison, avec une batterie de canons. On eut enfin

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