LE PREMIER DE L AN
mier. pour éclairer une minute après, les vitres du rez-de-chaussée. Un loquet grince et, brusquement tirée, la porte s'entr'ouvre.
Trois enfants paraissent, sortent dans la rue, regardent de droite et de gauche, en chuchotant d'un air désappointé.
A ce moment M. Thebault se sent quelqu'un.
L'apparition de ces trois gamins en est la preuve : ils se sont levés pour voir de plus près les Pompiers qui vont venir lui donner l'aubade.
« Ah ! ces sacrés drôles ! » fait-il d'un air bon garçon. Et il raconte ce qu'il vient de voir à Mme Thebault qui dit que ces enfants sont enragés.
Tout à coup, les deux époux se taisent.
Il leur a semblé percevoir un bruit dans la rue.
— « Ce sont eux ! » souille tout bas Mme Thebault.
— « Mais non — mais non » dit M. Thebault qui écoute cependant très attentivement.
Il a l'air de craindre que ce soit eux et de redouter que ce ne soit pas eux, aussi demandet-il vivement si la servante est levée.
Elle est descendue, M"" Thebault l'a entendue il y a un instant. ........
là LES C.ItANDKS ÉPOQUES DE M. THEBÀULT
Brusquement, presque par surprise, résonne un unisson de tambours qui fait trembler les vitres de la maison :
— « Je te le disais bien » dit Mmi' Thebault qui s'accoude sur le bord de son lit. — « Descends vite. »
— <( Bast! j'ai le temps, » répond M. Thebault qui ouvre très lentement la porte de la chambre.
A peine l'a-t-il refermée derrière lui, qu'il se met à dégringoler l'escalier à toute vitesse pour rattraper la minute perdue.
Il est dans le corridor, mais il n'ouvre pas de suite : il ne faut pas trop faire croire qu'il attendait.
Enfin, jugeant l'aubade très avancée, M. Thebault tire le loquet, donne deux tours de clef et ouvre tout grand son huis officiel.
Un tonnerre de tambours et de cuivres s'engoulfre en tempête, dans le vestibule.
M. Thebault, qui reçoit ce vacarme en pleine poitrine, est remué par cette mâle musique de guerre. Il y a vingt ans qu'il l'entend, et malgré tout, ça lui fait toujours de l'effet.
A cette minute, les veux de M, Thebault ont
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des éclats de charge de cavalerie. Ce réveil en campagne le fait vibrer dans sa chair de patriote ; il l'écoute en souriant, l'estomac battu par les roulements, les oreilles assourdies par les trompettes.
M. ïhebault se dit qu'il y a des instants, dans la vie, où l'on ne regrette pas d'avoir vécu longtemps. A l'heure présente il est dans cet état d'àme. S'il n'était pas le doyen du Conseil, il n'aurait pas l'honneur de la première aubade, avant le Maire, avant tout le monde.
...Il fait un froid de chien...
Quand les sonneurs se taisent, le plus vieux s'avance et dit à M. ïhebault :
« Nous vous la souhaitons bonne et heureuse, M. ïhebault. »
Celui-ci remercie, s'emberlificote dans les mots qu'il avait préparés la veille et qui ne viennent plus — finalement, remet à son interlocuteur la pièce de cinq francs qu'il s'était décidé à donner — en regrettant, à part lui, de n'avoir pas eu l'idée d'offrir à ces braves gens uu cadeau plu
en rapport avec le plaisir qu'ils lui procurent. Mais il est trop tard pour mieux faire.
L'orchestre se retire en saluant du casque ; il va rendre le même hommage au Maire.
Ils iront ensuite chez tous les conseillers municipaux.
Dans la rue, il semble que la mort ait passé. Ces pompiers n'étaient que cinq — mais la remplissaient comme un régiment. Ils disparaissent au tournant de la rue et l'on n'entend plus que leurs pas qui résonnent au loin sur la terre gelée.
En face, les trois gamins projettent d'aller les écouter à la prochaine aubade, mais une voix, quia deviné leur intention, les rappelle, de l'intérieur, et les oblige à rentrer.
M. Thebault ferme sa porte, le cœur léger.
Le premier jour de Lan est commencé.
M. Thebault attend maintenant, avec impatience, les clairons de la Société de Gymnastique.
Il leur donnera trois francs comme les années précédentes ...