‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 10 sur 65 · ÉVEQUE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

ÉVEQUE D'ORLÉANS

y a dans notre belle lan- ;ue française, si claire et si profonde en sa clarté, certains mots dont l'antiquité n'avait ni le sens ni le secret, et qui, vivifiés par le christianisme , rayonnent d'une puissance jusque-là inconnue. L'un de ces mots, c'est le zèle ; sa définition, c'est la devise fameuse : Lucens et ardens : lumière et flamme.

Ce mot, cette devise, — j'ose le dire, — c'est Mgr Dupanloup tout entier.

Le zèle ne se dit pas des petites choses, il ne s'applique qu'aux grandes, et encore aux plus grandes : à l'honneur de la religion, à l'amour de l'humanité, au salut des âmes.

L'év êque d'Orléans en est saisi, possédé, dévoré ; il en a 1 es élans, les éclats, les sacrifices, — ajoutons même les entraînements, mais non pas les excès.

Dans toute figure dominante, dans toute âme d'élite faite pour illustrer un siècle, il se rencontre un trait souverain, un caractère décisif, qui laisse le reste, quelque brillant qu'il soit, au second plan et presque dans l'ombre ; ce trait, ce caractère, chez Mgr Dupanloup, encore une fois, c'est le zèle. Cette nature y est toute plongée ; elle s'y brûle, elle s'y consume ; mais, pareille au phénix, — poétique allégorie plus mystérieuse et plus sage que ne Tétaient d'ordinaire les fables du paganisme,— elle vit de flamme, se nourrit du foyer et ne se consume que pour revivre.

Ç^*-< e caractère de feu se trahit dès l'enfance. ]] rJ^> Né dans les âpres montagnes de la Savoie, à Saint- •zlSzà Félix, petit village caché aux environs de Chambéry, Félix-Antoine-Philibert Dupanloup avait été bercé ausoufle vivifiant et parfumé des Alpes. A peine échappé des bras de sa mère, il annonçait sa vivacité avec une certaine énergie tenace et résolue. Un de ses oncles, prêtre vénérable, avait commencé son éducation: rien ne vaut cette éclo-

sion des premières facultés, sous le libre soleil, au grand air des montagnes. Mais l'enfant promettait un homme supérieur ; la vieille expérience de son oncle lui ménagea les plus vastes horizons : il l'envoya à Paris.

Félix Dupanloup avait huit ans à peine (1). Dans un vieil hôtel de la rue du Regard, au fond d'un des plus paisibles quartiers de la grande ville, un prêtre doux, paternel, savant, l'abbé Tesseyre, avait créé un pensionnat où commençaient à refleurir, malgré les ombrages du monopole universitaire, les anciennes traditions de l'éducation classique et chrétienne. C'est là que fut envoyé l'enfant qui devait être Tévèque d'Orléans.

Du premier coup le jeune montagnard enleva tous les prix ; il en fut de même au catéchisme de Saint-Sulpice : c'était une moisson de couronnes.

On voulut alors transporter ce vigoureux vainqueur dans une atmosphère plus rude et le soumettre à une instruction plus virile. Le petit séminaire de Saint-Nicolasdu-Chardonnet va s'ouvrir pour lui ; mais un obstacle se dresse : dix thèmes sans une seule faute. Les thèmes sont faits ; un mot, un unique mot laisse quelque doute au sévère examinateur (2) : c'était une élégance déplacée. Le lauréat redoublera .sa quatrième. Il y avait là plus de sévérité que de justice. Le fier enfant se fût cabré volontiers ; au second mouvement il préféra se vaincre et ne donner tort à ses maîtres qu'en étant toujours le

(1) Il est né le 3 janvier 1802. — Parmi les professeurs de la rue du Regard, il s'en trouvait un surtout dont le jeune disciple a conservé un précieux souvenir : c'était M. Valette, professeur de cinquième. Cet excellent maître savait inspirer à ses élèves l'amour du travail et le sentiment du respect.

(2) L'abbé Thavenet.

premier. Trois mois après, on l'appelait en troisième avec les honneurs de la guerre. Voilà les traits naissants do ce caractère, que la difficulté ne domptera ni ne découragera jamais.

Bientôt, à l'heure de l'adolescence, à ce lever de l'âme qui s'éveille à la vie, Dieu lui parle ; la voix secrète et irrésistible de la grâce se fait entendre à cette nature tendre et impétueuse à la fois, l'assouplit et la captive. Peu à peu le jeune Samuel écoute cet ineffable langage qui fait pénétrer jusqu'en ses plus secrètes veines l'esprit de foi, de sacrifice, de prosélytisme et de charité. Sa vocation ne sera pas le coup de foudre qui renversa Saul sur le chemin de Damas ; non elle sera l'épanouissement progressif d'une intelligence aimante et libre qui s'ouvre de plus en plus sous le soleil de la grâce, comme une fleur vigoureuse, plantée sur une terre propice, environnée de soins habiles, abritée des orages, vivifiée par la rosée, grandit, se développe, se colore et se parfume aux chauds rayons du jour.

Heureux les prêtres que le Tout-Puissant arrache au monde par une de ses saintes violences ! plus heureux ceux qu'il prévient dès l'enfance, ceux qu'il se choisit de longue main et qu'il élève à l'abri de son sanctuaire ! Ceux-là ont je ne sais quelle incomparable candeur qui reluit doucement, même sous leurs cheveux blanchis.

L'évêque d'Orléans est un de ces privilégiés, et je me persuade que ce privilège n'est pas pour peu dans l'affection qu'il a portée toujours à ces asiles vénérés, à ces pépinières sacrées du sacerdoce, à ces « petits séminaires », espoir de l'Église et giron de sa maternité sacerdolale.

ieu l'appelait.

De Saint-Nicolas, le jeune lévite entra à Saint-Sulpice, en cette compagnie qu'aimait Fénelon, et pour laquelle lui, ce Fénelon du dix-neuvième siècle, a gardé la plus tendre vénération.

A cette même époque, un grand seigneur, un brave capitaine, un brillant gentilhomme, frappé soudain dans une ardente et légitime affection, venait de chercher près des autels une consolation à sa douleur, un but nouveau à sa vie.

Le duc de Rohan, alors prince de Léon, avait vu, par un accident affreux, sa jeune et charmante femme brûlée vive au moment d'aller au bal (1).

Il ne voulut plus appartenir qu'à Dieu ; il entra dans les ordres.

Devenu l'abbé de Rohan, le futur cardinal archevêque de Besançon chercha à se créer, dans Ja milice du sanctuaire, une sorte de bataillon sacré, choisi parmi les meilleurs, les plus intelligents, les plus braves, et dont il serait, par le cœur, le capitaine ;des gardes. Chaque année, sur ces bords « fleuris qu'arrose la Seine », en son château historique de la Roche-Guyon, il rassemblait l'élite des élèves de Saint-Suplice et les formait non-seulement à la

(1; La princesse était en robe de gaze: elle s'approcha de la cheminée, le feu enflamma ses vêtements si légers et si brillants : il fut impossible d'en étouffer les ravages, et l'infortunée jeune femme périt dans d'atroces douleurs.

piété, à la charité, à la foi, mais aux lettres, à la politesse, à l'élévation des habitudes et des mœurs. Rien de plus précieux que ce commerce : memitiisse Juoabit, a écrit, sous une vue calme et claire de cette chère résidence, celui-là même qui en était le plus brillant ornement. Et en effet, j'ose affirmer que c'est en grande partie au séjour de la Roehe-Guyon que l'Église de France doit l'évoque d'Orléans tel qu'il est : ce fut là du moins que ce diamant reçut le dernier poli.

Ainsi l'abbé Dupanloup était prêt, pour son ministère, pour le monde et pour Dieu. Il avait une conscience intime de sa dignité et de son honneur, de sa dignité d'homme et de prêtre, de son honneur humain et de son honneur sacerdotal; avec une disposition réfléchie et naturelle au respect, cette vertu devenue si rare et dont « l'Église est la grande école, » comme dit excellemment M. Guizot. Il respectait, dans l'autorité, l'autorité ellemême, et il était plein de dédain pour le vain éclat dont elle s'environne.

J'ai rarement vu personne si parfaitement au-dessus de tout sentiment de vanité. Je ne dis point qu'il n'ait aucun souci de sa réputation, il sait que le Saint Esprit a dit : « Curam habe de bono nomine,» (1) et il y tient avec raison, — mais il méprise la vaine renommée, les dignités humaines, les honneurs et la gloire.

En fait de dignités, toutes celles qui peuvent être réservées à son état sont venues le chercher: il a été, il est encore l'ami des plus illustres familles de l'Europe dont il a baptisé les enfants, dont il a marié les jeunes époux,

1) Veillez sur votre réputation.

dont il a assisté les mourants au dernier et terrible passage. En un mot, il a ouvert la terre et les cieux aux âmes les plus nobles par le rang et par la destinée.

Tout jeune, il était catéchiste des enfants de France et des princes de la maison d'Orléans : il était un des aumôniers de la fille de Louis XVI, cette sainte dont les malheurs n'ont été dépassés que par sa chrétienne vertu et son courage à les supporter. Plus tard il a enseigné l'Évangile â la fille de don Pedro, future impératrice du Brésil ; il a prêché devant Marie-Amélie, qui venait l'entendre « cachée dans la foule, » devant Marie-Amélie dont il n'avait jamais flatté la puissance, mais « dont il ne blessait point les longues tristesses. » Plus tard encore il fut ie< maître, dans la doctrine, clans la foi et dans les lettres, de ce que la jeunesse de France compte de plus élevé et de plus en renom. Plus tard encore il fut le confident, le confesseur des hommes d'État les plus éminents. Les cardinaux, comme les princes, lui ont voué une tendre affection. Grégoire XVI disait de lui : « Tu es apostolusjuventutis.»

Jusqu'au jour de son épiscopat, personne, excepté les plus intimes (et encore ?), ne s'est douté qu'il avait reçu la grand'croix du Christ, qu'il était docteur en théologie, protonotaire apostolique, prélat romain, etc., tant il déteste l'extérieur, la pompe et l'apparat.

« Et pourtant, disait- il un jour avec gaieté, la renommée sert à quelque chose ; elle m'a, une terrible nuit, empêché de coucher dehors, sous l'orage et sous la neige. Pendant les vacances d'automne, j'étais en course dans mes chères campagnes ; comme il m'est arrivé parfois, ayant longtemps marché, je m'aperçus que j'avais perdu mon

chemin; le soir venait rapidement et, avec lui, un de ces ouragans sombres et rapides qui descendent des cimes alpestres avec le vol de l'aigle. De loin, j'avais entrevu un village et une église ; je me hâte, j'arrive ; les vents étaient déchaînés, la pluie, puis la neige, fouettaient mes vêtements transpercés. Je vais frapper à la porte d'un de ces modestes et rustiques presbytères que j'aime tant. On ne me répond pas, j'insiste : une petite fenêtre s'ouvre audessus de la porte close, et je vois apparaître la figure endormie et soucieuse d'un excellent curé savoisien. — « Qui est là, par un temps pareil ? — Un pauvre voyageur surpris par la tempête et qui implore un abri. — Quelque vagabond, dit le curé en faisant mine de refermer la fenêtre. — Ouvrez de grâce, je suis prêtre ! — Je n'en crois rien ; les prêtres ne courent pas les montagnes à l'heure qu'il est. — Pardonnez-moi, je suis prêtre, je suis Français, je me suis égaré. » Nouvelle hésitation du bon curé. « Je suis de ce pays, je suis l'abbé Dupanloup ! — Dupanloup ! celui dont on parle dans les journaux? Ah! c'est différent... soyez le bienvenu ! » Quelques minutes après, j'entrais, je me séchais devant un grand feu et je recevais l'hospitalité franche et cordiale du digne mais soupçonneux curé. Qu'on dise encore que la renommée ne sert à rien ! »

On assure que Pie IX a offert le chapeau de cardinal à l'évêque d'Orléans ; je ne le sais pas, mais je suis sûr que l'offre serait digne du pontife, et que l'acceptation comme le refus seraient dignes de l'évêque.

e zèle, ai-je dit, est sa vie.

D'abord il a eu, il a, il aura toujours le zèle de l'enfance. C'est par là qu'il a débuté, par là qu'il s'est illustré, — oui, illustré sous le regard de ces anges des petits enfants, dont l'Évangile nous dit « qu'ils voient continuellement la face du Seigneur. » Il catéchisait dans les palais, il catéchisait dans les églises, il catéchisait chez les pauvres. Qui donc, parmi ses élèves, oublierait la chapelle de Saint-Sulpice, la chapelle de l'Assomption et cette académie de Saint- Hyacinthe où il recueillait, excitait, enflammait des jeunes gens qui sont aujourd'hui des hommes, et qui lui doivent ; les uns, leur foi maintenue et sauvée ; les autres, leur repentir retrouvé et reconquis ; tous, leurs croyances ici-bas et leurs espérances d'immortalité là-haut !

De ces jeunes académiciens, titulaires ou aspirants, qui puisaient en cette source attrayante et pure les solides notions du christianisme, qui se fortifiaient pour la vie publique ou privée, il en est allé sur bien des chemins divers ! Il y en a d'arrêtés aux échelons vulgaires, d'autres montés aux premiers rangs, d'autres, peut-être, égarés dans les bas lieux. Il y en a dans les cours, sur les marches du trône, en exil, sur les sièges de la justice, dans les camps, à la tribune, dans la chaire ; il y en a qui commandent des armées, qui guident des escadres, qui dirigent des départements, qui honorent la retraite et la

proscription. Il y en a partout. . . Eh bien ! où qu'ils soient, même tombés et déchus, pas un n'entendra le nom de l'abbé Dupanloup sans que son cœur s'émeuve, et qu'une larme de gratitude, de remords ou d'affection, mouille sa paupière ! Je ne connais pas de plus bel éloge.

Et je l'étends à sa seconde mission de zèle pour l'enfance et la jeunesse. Je l'étends aux nombreux disciples qu'il a formés lui-même au petit séminaire de Saint-Nicolas, à Paris : à ceux qu'il forme de haut au petit séminaire de la Chapelle, à Orléans.

Les beaux jours que ceux de Saint-Nicolas ! Dans ces vieux murs si malsains, dans cet édifice si étroit, si sombre, quelle pureté, quelle gaieté, quel travail, quelle piété ! Une vraie ruche d'abeilles moins les fleurs des champs, mais avec les fleurs de l'innocence.

Vraiment, jamais le zèle n'y a eu de plus brillantes ardeurs.

Mgr Dupanloup l'a dit quelque part, et cela est parfaitement vrai : je l'ai vu. Quand on lui présente un enfant, quand une mère vient lui amener le fils de ses douleurs et de ses espérances, quand il interroge ce jeune regard encore tout humide de candeur, cet œil tout limpide d'innocence, il songe â la mission redoutable de former, avec cette frêle et fraîche créature, ce qu'il y a de plus rare dans le monde : un homme ! ce qu'il y a de plus grand pour l'éternité : un chrétien ? Alors, l'émotion s'empare de son âme, il étend la main sur cette tête encore inconnue, et des larmes viennent mouiller sa paupière, tant il a le respect, l'affection, le zèle de l'enfance !

Comme ce zèle a été béni ! il faudrait ici un volume

Page 1