MONSEIGNEUR PIE
il mettait en cause le Journal des Débats, M. Thiers, M. de Sacy, la Reçue des Deux Mondes, l'Académie, le Correspondant, M. Villemain, etc., etc. Que d'énormités ! et aussi que de réclamations ! Si l'évêque de Poitiers n'avait pas été trempé pour la lutte, s'il n'avait pas été avant tout l'homme du principe et du devoir, on lui eût
imposé silence, on l'eût fait reculer. Il resta sur la brèche toujours prêt à se porter où serait le péril le plus imminent.
Il suffirait de lire cette Synodale pour reconnaître chez l'évêque de Poitiers une connaissance approfondie de l'Ecriture et des Pères. On sent qu'il vient des sources. Citer beaucoup n'est pas difficile. Il y a des recueils. Mais pour qu'une citation soit probante, il faut qu'elle s'harmonise pleinement avec les idées où on l'enchâsse. Ce résultat ne peut être obtenu que si l'auteur est parfaitement sûr de l'autorité qu'il allègue. Autrement, le lecteur, même profane, sent un embarras, une lacune. Il devine qu'on veut l'éblouir, en produisant à la hâte des textes ramassés au hasard. Il se rappelle les étonnements de La Fontaine venant de lire Baruch, et croyant que personne ne le connaissait parce qu'il venait seulement d'apprendre à le connaître. On éprouve une impression toute différente en lisant l'évêque de Poitiers. Il est chez lui, il est dans son domaine au milieu des Pères qu'il invoque, et des textes saints dont il orne et fortifie son discours.
i n 1855, Mgr Pie avait particulièrement insisté jjj sur le danger des compromis, parce que diverg ses influences poussaient alors à ces alliances néfastes qui infiltrent le poison de l'hétérodoxie dans des esprits sincèrement chrétiens. Quelques années plus tard, sans cesser de veiller sur ce point toujours menacé, il fallait livrer d'autres combats. La question romaine était soulevée. Cette question capitale, Mgr l'ôvèque de Poitiers l'a traitée sous toutes ses faces. Les doctrines, les faits, les circonstances, il a tout examiné, tout jugé. Il a vu très vite, et très vite indiqué le caractère du mouvement suscité par les sociétés secrètes et par le Piémont. Dès le mois de juillet 1859, il s'écriait : « La crise actuelle est moins politique et internationale que religieuse et ecclésiastique. » Deux ans plus tôt, et alors que la paix régnait encore en Italie, il avait touché le fond de la question dans une instruction synodale sur Rome considérée comme siège de la papauté. Il y a là de péremptoires réponses à toutes les invectives dont le pouvoir temporel du Saint-Siège a été et est encore l'objet. Déjà l'on se demandait ce que deviendrait le Pape si l'armée française quittait Rome. Mgr Pic répondait :
« La Rome chrétienne, depuis les premiers jours de son organisation temporelle, est accoutumée à la reconnaissance envers les armes françaises : l'Église repose avec complaisance à l'ombre du glaive
qu'elle-même a tant de fois béni pour être employé à sa défense. De son côté, la Franco regarde comme sa meilleure fortune, depuis l'origine de son histoire, d'être employée de Dieu à un si noble ministère. Si jamais elle faisait défaut à sa mission, ee n'est pas Rome qu'il faudrait plaindre. »
Les événements se pressèrent et l'action de l'évêque fut plus active. Il avait discuté, averti, éclairé; il condamna. Voici le dispositif d'une lettre pastorale datée du 13 janvier 1860:
A ces causes, le saint nom de Dieu invoqué :
Nous rejetons, condamnons et réprouvons les doctrines émises dans plusieurs publications récentes, et notamment dans la brochure intitulée : le Pape et le Congrès. Nous déclarons qu'aux yeux des fidèles enfants de l'Église, nulle puissance terrestre n'a autorité pour opérer ou sanctionner, en tout ou partie, la sécularisation du patrimoine apostolique et la déchéance du pontife romain. »
Je ne puis énumérer tous les actes par lesquels Monseigneur de Poitiers intervint dans ce solennel débat ; mais je dois mentionner son Mandement au sujet des accusations portées contre le Souverain Pontife et contre le clergé français dans la brochure intitulée : la France, Rome et l'Italie, par M. de la Guêronnière. Ce mandement, daté du 22 février 1861, fut déféré le 27 du mois au Conseil d'Etat qui rendit le 30 mars une déclaration d'abus.
Peu de temps après avoir été déféré au Conseil d'Éiat, Mgr Pie était déféré au Souverain Pontife. Le fait a été officiellement établi par les pièces diplomatiques que le gouvernement a communiquées aux Chambres en janvier 1862. L'une d'elles, datée du 6 juillet 1861, prescrit â M. le marquis de Cadorc, chargé des affaires de France à Rome, de dénoncer au cardinal Antonelli, secrétaire d'État
de sa Sainteté, le langage tenu par Mgr Pie « dans un sermon prononcé le jour de la Saint-Pierre ». Après avoir proclamé la sagesse, le bons sens et la modération de la Cour de Rome, M. Thouvenel déclarait que ces mêmes sentiments étaient loin « malheureusement d'inspirer « quelques-uns des prélats placés à la tête du clergé « français et que leur position semblerait devoir préserver « de certains entraînements contraires au caractère dont « ils sont revêtus. » Il ajoutait: « N'avons-nous pas surtout « le droit de nous étonner de voir ce prélat (Mgr Pie), évo- « quant les souvenirs de la persécution du prince des apô- « très sous le troisième Hérode, aller chercher jusque dans « le secours matériel que nous prêtons au Saint Père un « prétexte d'accusation contre Sa Majesté? » Le ministre parlait ensuite d'aviser au moyen de mettre un terme à des excitations aussi passionnées.
Mais le fait était-il démont-ré ? Le sermon incriminé avait-il été recueilli ? Jugeait-on sur pièces^ comme il conviendrait en matière aussi grave? Nom L'évèque avait parlé en s' inspirant des souvenirs que l'appelait la solennité du jour. Certains auditeurs croyant saisir dans son discours des paroles mal sonnantes, s'étaient empressés de les dénoncer au gouvernement. Si importants que fussent ces auditeurs, il faut bien admettre qu'ils ont pu se tromper. On devra même reconnaître qu'ils se sont trompés si une enquête solennelle ne leur a pas donné gain de cause, si un témoignage officiel et autorisé est venu démentir leur témoignage resté anonyme. C'est justement le cas. Mgr l'évèque de Poitiers a déclaré qu'il n'avait point voulu faire et n'avait point fait les allusions
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offensantes qui lui étaient reprochées. Cette déclaration doit suffire (1)
Le cardinal Antonclli fut sans doute assez surpris de la réclamation de M. le chargé d'affaires ; il n'en fut aucunement embarrassé. Voici le résumé de sa réponse, d'après M. cle Cadore : « Son Éminence a paru se refuser à croire « que les intentions de Mgr Pie aient été telles que le sup- « posait le gouvernement de l'Empereur : ce n'étaient, « suivant elle, que des citations historiques que chacun « pouvait interpréter à sa manière, d'autant plus que l'usage « est de faire, le jour cle la Saint-Pierre, des sermons sur « les persécutions subies par le prince des Apôtres. Cepen- « dant, continue M. de Cadore, le Cardinal ne contestait « pas le danger qu'il y avait, dans les circonstances « actuelles, à prêter ainsi des armes à la malveillance et à « la calomnie. »
Il y aurait diverses choses a dire sur l'ensemble des dépèches de MM. de Thouvenel et de Cadore ; mais j'écris une simple biographie et je dois m'en tenir au fait qui concerne l'évêque de Poitiers.
Deux mots maintenant d'un fait très peu important en lui-même, mais dont on a voulu tirer grand parti contre l'évoque de Poitiers.
Vers l'an 380, saint Grégoire de Nazianze prononça l'éloge d'un certain philosophe nomme Héron. Ce Héron, plus connu sous le nom de Maxime le Cynique, était un
(1) Cet incident a donné lieu à un débat public dans lequel il a été dit, au nom du gouvernement, que le langage de l'évêque avait été signalé par « les plus hautes autorîtées civiles et judiciaires ». D'autre part, tous les membres du clergé qui avaient entendu le discours de Mgr Pie ont protesté contre l'interprétation des autorités. Il faut ajouter que le ministre n'a pas fait connaître le texte des rapports sur lesquels il s'appuyait.
libre-penseur de ce temps-là. Voulant exploiter le saint évéque, il s'était donné pour un persécuté de la philosophie païenne, pour un défenseur du dogme de la Trinité. Sa fraude eut un plein succès. Saint Grégoire le reçut avec une faveur excessive et prononça en son honneur une très longue harangue, qui est demeurée célèbre. Plus tard, on sut que l'illustre orateur avait été trompé, que son fervent chrétien était un cynique, que son héros était un fourbe. Une déception qui rappelle, mais dans des proportions très réduites, celle de saint Grégoire de Nazianze est arrivée à Mgr Pie. Le Saint Père, dépouillé d'une partie de ses États et menacé de perdre le reste, avait besoin de soldats, et s'était adressé au dévouement des cœurs généreux. Un jeune ouvrier breton, récemment arrivé à Poitiers, sollicita la faveur d'être admis dans les cadres de l'armée pontificale. Il fut présenté à Mgr Pie, comme tous ceux qui partaient de son diocèse. L'évêque, qui ne l'avait jamais vu, le bénit et ne le revit plus. Un mois après le glorieux désastre de Castelfidardo, les journaux annoncèrent la mort du jeune soldat breton et donnèrent une lettre noble et touchante qu'il avait écrite au moment de succomber. Mgr Pie était alors absent de sa ville épiscopale. A son retour, il se fit représenter la lettre si digne d'admiration publiée par les journaux, et put constater qu'elle avait été exactement reproduite. Quant à la mort de son auteur, elle ne faisait pour personne l'objet d'un doute. Mgr Pie, qui avait payé dans sa cathédrale un hommage public aux victimes illustres du guet-apens piémontais, assista au service religieux célébré pour le repos de l'âme de l'humble soldat dans la paroisse qu'il avait habitée.
Obéissant à l'élan de son cœur et à la pression de l'opinion publique, il pro onça une courte allocution avant la fin de l'office.
L'enrôlé breton n'était point mort. Il avait joué un rôle comme Maxime le Cynique, et ne méritait nullement l'intérêt qu'on lui avait montré. C'était un libre-penseur, bon logicien, par conséquent libre faiseur. Il rentra en France où il fit des dupes, et vint aboutir à la police correctionnelle. Les journaux révolutionnaires et semi-révolutionnaires donnèrent au procès de ce mauvais sujet un retentissement immense. Ils y virent une occasion de moqueries et d'injures contre l'évêque de Poitiers. Il semblait que ce fût là un coup terrible pour l'illustre pontife. Quoi ! il avait pu prier pour un mort qui se trouvait être vivant; il avait loué des sentiments, très louables en eux-mêmes, mais étrangers au fourbe chez lequel il les louait ! Oui, l'évêque de Poitiers avait été dupe d'un hypocrite, et il pouvait répéter, comme il le fit à ces contempteurs, les paroles de saint Grégoire de Nazianze : « En réalité, ce personnage était un « pauvre sujet ; à nos yeux, c'était la victime d'une cause « sacrée. Si d'estimer bons ceux qui le paraissent et ne le « sont pas est considéré comme un crime, j'avoue être « coutumier de ce crime, au profit peut-être de ceux qui « me le reprochent. Pardonnez-moi ce double péché. » Je n'insiste point. L'évêque de Poitiers a traité lui-même ce sujet avec un succès rare. On avait voulu le railler, dans l'espoir de l'amoindrir. Il a laissé faire pendant quelque temps, se disant qu'une avanie est toujours salutaire à endurer; puis il a parlé, et il a fait rire des rieurs, et il a grandi, et l'on s'est tu.
^f&.% a vie d'un évêque est dans ses œuvres, et j'eusse été par trop incomplet si je n'avais pas indiqué tout particulièrement le rôle de révoque cle Poitiers dans les débats engagés sur la question romaine. Je rentre maintenant sur le terrain plus spécialement biographique.
Le discours d'adieu que Mgr Pie prononça, le 2 décembre 1849, à Chartres, contient une magnifique et pénétrante invocation à la sainte Vierge. «... Que votre tendresse me « suive partout. Partout, je serai à vous; partout, je vous « appartiendrai : Taussum ego. Avant de m'éloigner, j'ai « voulu qu'une lampe de plus fût désormais allumée devant « votre image. Elle y veillera aussi longtemps que je vivrai « sur la terre et ne s'éteindra qu'avec mon dernier souffle. . .» En arrivant à Poitiers, Mgr Pie alla tout d'abord à Notre- Dame-la-Grande répéter à Marie son Tuus sum ego, tant pour se consoler d'avoir quitté Notre-Dame de Chartres que pour confier à la Vierge de Poitiers sa vie et son cœur d'évôque. « Depuis douze ans, nous disait dernièrement un prêtre du diocèse, il ne s'absente jamais pour quelques jours de sa ville épiscopale sans aller s'agenouiller dans cette église, au pied de la statue miraculeuse de Notre- Dame des Clefs, et quand il rentre, sa première visite est toujours pour elle. Jamais non plus il n'entreprend de voyage sans faire brûler un cierge au tombeau de sainte
Radegonde. Durant tout son séjour à Rome, en 1856, séjour qui fut d'environ six mois, un cierge brûla chaque jour sur cette tombe vénérée. »
Le premier recueil des divers écrits de l'évêque de Poitiers indique la suite de ses travaux, et montre combien son épiscopat a déjà été fécond en œuvres de toutes sortes. Plusieurs de ces œuvres font éclater le culte de Mgr Pie pour les grands souvenirs. Saint Hilaire, qu'il possède si parfaitement, saint Martin, sainte Radegonde ont vu s'élever ou se relever des églises oudes chapelles aux lieux qu'ils avaient sanctifiés. Ligugô a retrouvé sa charmante église, et les Bénédictins de Solesmes, appelés par l'évêque, ont revivifié son abbaye. Je ne veux pas entrer dans des détails plus intimes que d'affectueuses indiscrétions me permettraient de donner. Mgr Pie est trop aimé de son clergé pour que celui-ci ne parle point très volontiers du gouvernement ferme et paternel de son évoque, de son discernement des hommes, de son habileté à les utiliser. Je me bornerai à dire que sa note la plus distinctive et la plus générale c'est la mesure. Ce don exquis, sans lequel aucun n'est complet, est profondément marqué dans tout ce qu'il a publié. Pour savoir qu'il le possède au suprême degré, il n'est pas nécessaire de le connaître ; il suffit de l'avoir lu. Les journaux révolutionnaires veulent donner de l'évêque de Poitiers une idée toute différente. Ils le représentent sans cesse comme un prélat fougueux, véritable type de violence et d'emportement. Le Siècle l'a dénoncé comme un prédicant de guerre civile, cherchant à pervertir le sens moral des peuples, prononçant en chaire des, pétroles impies et folles,
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exitant le frère à combattre contre son frère, et disant au fratricide : Tu as bienfait ! Tu es un martyr! Tu es un saint !
Ces outrages stupides trouvent des esprits crédules, et bon nombre de citoyens français croient certainement que l'évêque de Poitiers est un furieux. Si ces citoyens savaient lire, ils seraient d'un autre avis. Le style de l'évêque de Poitiers est toujours net, ferme, élégant et noble ; il n'est jamais emporté. Rien de pompeux, rien d'artificiel. La dignité s'y joint à la simplicité. On ne sent pas l'effort, tout coule de source. L'écrivain se trouve de plain-pied avec son sujet. Il ne se tend et ne se hausse ni pour concevoir ni pour exprimer. S'il impose beaucoup, il ne pose jamais : il n'a que sa taille ; c'est, il est vrai, la taille des maîtres. L'orateur a tous les dons de l'écrivain. Sa parole est d'une lucidité, d'une pénétration et d'une netteté qui enchantent. Il va tout de suite au fond, il montre tout de suite le but. Son énergie est sans ombre d'emportement; elle a sa source dans l'intelligence et c'est pourquoi elle est si réglée et si douce; c'est pourquoi aussi elle soulève tant de clameurs. L'élite et la foule des ennemis s'accommodent mieux des batailleurs que des vaillants. On devine des côtés faibles chez ces esprits turbulents pressés de se produire, qui semblent chercher le succès personnel et le bruit plutôt que le bien de leur cause. Rien ne gène, au contraire, comme la force d'un esprit calme, d'une volonté fidèle, qui voit clairement la vérité et veut la servir uniquement. Tout cela est marqué dans les écrits et les discours de l'évêque de Poitiers. Quant à l'esprit, il en a tant qu'il sait n'en pas
UOCOUH 1. DEL
SAINT MARTIN PARTAGEANT SON MANTEAU. Saint Martin fut particulièrement honoré par Mgr Pie.
mettre partout : mais comme il le prodigue là où il convient ! Cependant, au point de vue de l'action immédiate et retentissante, il a un défaut : il ne donne rien à la sottise.
Et l'homme, me dira-t-on? J'ai parlé de l'orateur et de l'écrivain : j'ai indiqué les traits essentiels de ce style ample, calme, plein de dignité, où la majesté, la grâce et l'esprit sont liés par la mesure : le style, c'est l'homme.
Je dois m'arrêter, et je suis étonné de tout ce qui me resterait à dire. Mais serait-il nécessaire d'en dire davantage? Les catholiques pouvaient désirer quelques renseiments sur Mgr Pie ; ils n'ont rien à apprendre sur l'évêque de Poitiers. Depuis longtemps déjà ils voient en lui « l'un de ces fils de l'Église sur lesquels la mère « s'appuie. »
Eugène VEUILLOT
,gr Pie est resté fidèle à lui-même. Jusqu'à la fin de sa vie, il a mérité le mot si élogieux par lequel finit la biographie qu'on vient de lire. Que dis-je? Dans cette seconde période de sa vie épiscopale, son rôle grandit, et aussi ses services.
Déjà de vagues bruits couraient sur la réunion projetée d'un concile général. Ils n'étaient pas sans fondement. Pie IX pensait, depuis quelques années que c'était l'unique moyen de faire face aux erreurs modernes et de consolider les dogmes catholiques, qu'elles tentaient d'ébranler. Dès les premiers mois de 1865, il nomma une commission de cardinaux, chargée de préparer les matières à soumettre au futur concile, et d'élaborer le programme de ses travaux. Mais il voulut prendre en môme temps l'avis des membres les plus ôminents de l'Épiscopat catholique. Trente-six évoques seulement furent ainsi consultés. Mgr Pie fut du nombre. Quelques mois après, sans attendre la grande réunion épiscopale que le Pape avait fixée au "29 juin 1867, à l'occasion du 18me centenaire de Saint Pierre, l'évoque de Poitiers partait pour Rome. Il eut de longs et fréquents entretiens avec les cardinaux de la commission du concile ; mais rien n'en transpira au dehors.
Sur ces entrefaites, le gouvernement impérial, fidèle exécuteur de la fatale convention de septembre, (1) reti-
(1) On se rappelle qu'en vertu de cette convention, signée le 15 septembre 1864, l'Italie de Victor-Emmanuel s'interdisait toute attaque contre le territoire pontifical, et s'obligeait même à le garantir, par une surveillance rigoureuse des frontières, contre toute invasion de ses auxiliaires secrets, qu'on appelait les volontaires. En retour, la France s'engageait à évacuer Rome dans le délai de deux ans. Elle tint sa promesse ; on sait comment l'Italie a tenu les siennes.
rait les troupes françaises de Rome. Désormais aucun obstacle n'arrêtait plus la déloyale Italie sur le chemin de la ville éternelle. Mgr Pie protesta dans un mandement célèbre. En lisant ces pages indignées et vibrantes, Pie IX s'écria : « Oh ! qu'il est donc brave, l'évoque de Poitiers ! » L'année suivante, le 26 juin, en présence des évoques réunis dans la chapelle sixtine, le Pape annonçait officiellement qu'il avait résolu de convoquer prochainement un concile œcuménique. L'invasion des États Pontificaux par les bandes garibaldiennes, la présence à la frontière romaine d'une armée piémontaise firent craindre un moment que la vénérable assemblée ne put se réunir. Mais l'intervention française, la victoire de Mentana, obtenue par le secours de nos armes, la déclaration du ministre d'État, Rouher, que jamais, jamais la France n abandonnerait Rome, rassurèrent bientôt les esprits ; et Mgr Pie crut de son devoir de témoigner sa reconnaissance au gouvernement impérial.
Du reste, l'année 1808 amena comme une accalmie relative entre l'évêque de Poitiers et le pouvoir. Sur les conseils du Pape, Mgr Pie eut avec l'empereur une entrevue, qui devait être la dernière. Il ne ménagea pas au souverain les avertissements prophétiques: « Sire, lui ditil, ne perdez pas cle vue que pour le parti (des radicaux), la liberté demandée est celle de vous renverser. Les races qui sont montées sur le trône y sont restées, tant qu'elles ont été fidèles à Jésus-Christ. »
Cette visite, dont les motifs, alors mystérieux, ne furent connus que plus tard, fut mal interprétée. Les ennemis de l'évêque affectèrent de la regarder comme une capitula-
54 FIGURES CA'IHOLIQUES
tion, et ses amis s'en affligèrent. Mgr Pie ne s'en émut pas: il avait rempli un devoir; sa visite aux Tuileries n'avait eu d'autre cause que les intérêts du concile.
Mais à mesure que s'approchait le jour fixé pour l'ouverture de ia sainte assemblée (1) le ciel politique était de plus en plus à la tempête. Au dehors l'empereur Maximilien, que nos armes avaient porté au trône du Mexique, tombait sous les balles de ses sujets révoltés. Au dedans, l'empire libéral, qu'on venait d'inaugurer, parut à tous un expédient suprême, une fin, et non pas le salut. Dès ce jour, l'évèque de Poitiers avait prévu et prédit nos désastres : l'Allemagne unifiée, la France vaincue, la patrie mutilée (1868).
Mais déjà le futur concile était devenu la question capitale, la préoccupation universelle. A peine l'idée d'une définition possible de l'infaillibilité personnelle du Pape, était-elle entrée dans le public, qu'elle y avait soulevé des orages, et — chose étonnante — du coté même où elle avait trouvé jadis ses plus ardents défenseurs. Us craignaient maintenant qu'on indisposât les gouvernements déjà mis en défiance par le Syllabus, et qu'on ne nuisît ainsi, par cette définition inopportune, aux intérêts, déjà si menacés, de l'Eglise et de la Papauté. Plus l'opposition était sincère, plus elle était ardente. Les brochures se multipliaient, les écrits polémiques s'entrechoquaient. Au milieu de ce bruit, à l'étonnenient de tous, la voixd'Hilaire était muette : résèque de Poitiers gardait le silence. Cependant un livre venait de paraître, attaquant Je fond même de la doctrine dont la définition éventuelle préoccupait
(1) C'était le 8 décembre 18G9.
l'opinion. Cette fois la réserve eût paru criminelle à Mgr Pie; il parla. L'auteur de l'ouvrage, le pieux évoque de Sura, avoua noblement son erreur et se rétracta.
Mgr Pie rentra alors dans le silence, attendant l'heure de Dieu.
Cette heure vint. Le concile s'ouvrait à l'époque annoncée : il comptait plus de sept cents évoques/ Quelques jours après, révoque de Poitiers était élu le second des vingt-quatre Pères, qui devaient former la commission de La Doctrine et de la Foi. Le 14 janvier, il prononçait dans l'église de Saint- And ré Délia valle le célèbre discours qu'on appela depuis la préface du concile. Les œuvres de saint Hilaire à la main, l'évèqué s'élevait contre ceux qui, faisant fléchir la doctrine, sacrifiaient l'unité à l'union. A ceux qui demandaient pourquoi des définitions nouvelles, il répondait, avec Hilaire, que la contradiction les rendait nécessaires. Avec Hilaire enfin il établissait que le Siège Romain était l'unique siège de la vraie foi : « En dehors de cette foi, plus
« d'Eglise, plus de Christ. » L'effet cb ce discours fut immense. Ou l'a dit avec raison : il ssmblait apporter au concile réuni le témoignage et la voix d'un Père du IVe siècle.
Cependant le concours de l'évêque de Poitiers avait été si actif, ses lumières si appréciées, que la commission entière de la Doctrine et de la Foi le chargea de présenter le rapport à la congrégation générale des Pères. « C'était un grand honneur et la marque d'une particulière confiance. » L'évêque de Poitiers était digne de l'un et de l'autre. Il mit dans son travail une telle clarté, une telle force, il ménagea si bien les susceptibilités et les personnes, que l'admiration fut unanime ; l'union se fît pour un instant. Quelques jours après, la constitution Dei Filius était votée par l'unanimité des Pères en session solennelle.
Après le rôle qu'il venait de jouer, il était impossible à l'illustre prélat de se soustraire aux critiques et aux intempérantes excitations du dehors. La presse, par suite d'indiscrétions fâcheuses, s'était emparée du concile, de son programme et de ses travaux. L'infaillibilité devenait plus que jamais l'affaire universelle; journaux, salons, écoles, tout était en fermentation.
Désormais ce sujet s'imposait avant tout autre au concile. Plus de repos pour les esprits, tant qu'il resterait en suspens. La majorité l'avait compris, et quelques évêques, en son nom, demandèrent au Pape l'introduction la plus prompte de la question de Y Infaillibilité du Pontife romain. Mgr Pie n'était pas au nombre de ces évêques : il partageait leurs idées, mais non pas leurs impatiences. Bientôt pourtant les polémiques de plus en plus ardentes,
la résistance de plus en plus opiniâtre de l'opposition le convainquirent, et il répéta le mot de son ami, l'évêque d'Angoulême : « Quocl inopportunum dixerunt necessariuni ■ fecerunt. » (1)
Enfin le 7 mai 1870 le projet sur Y Infaillibilité est distribué. Mais à qui confier le redoutable honneur de le rapporter devant l'assemblée des Pères ? Qui aura assez de force pour braver les contradictions, et y répondre, assez de prudente sagesse pour les écarter? La mission était délicate et pénible. On en chargea l'évêque de Poitiers. Le 13, il présentait son rapport à la congrégation générale. C'était un chef-d'œuvre de logique, de précision et de clarté. Mgr Pie put s'en convaincre à la satisfaction à peu près unanime des Pères, et aux félicitations chaleureuses, qui lui vinrent de toutes parts. Le rapport était décisif : la question était désormais sérieusement engagée. Mais la discussion marchait lentement; les esprits étaient surexcités; des brochures entretenaient et propageaient la lutte, et l'évêque de Poitiers souffrait de cette mêlée ardente des partis. Pour lui, il ne cherchait ses inspirations que dans la prière et dans la lecture plus que jamais assidue de l'Écriture Sainte et des Pères de l'Église.
Enfin, le 18 juillet, l'Infaillibilité du Pape était solennellement proclamée, dans Saint-Pierre, au milieu d'une foule immense. Le 19, on apprenait la déclaration de guerre de la France à la Prusse : les évêques allemands et français ne pouvaient pas siéger côte à côte : le concile fut ajourné. Le soir même, Mgr Pie était reçu en audience de congé par le Pape. On fit à Poitiers une
(1) Ce qu'ils ont déclaré inopportun ils l'ont rendu nécessaire.
réception triomphale à celui qu'on nommait le nouvel Hilaire, à l'athlète de la foi.
Quelques jours après, arrivaient coup sur coup les nouvelles de nos premiers désastres. L'évêque organise aussitôt des secours, et prescrit des aumônes pour les blessés de l'armée. La capitulation de Sedan, la chute de l'Empire ne l'étonnent pas : trop de fautes avaient préparé ces malheurs. Sa tristesse fut à son comble quand il apprit l'entrée des Piémontais à Rome et la captivité de Pie IX ! Peu après, il recevait les débris du corps de Charette, et présidait à sa réorganisation.
Mais que pouvait désormais la bravoure? Nos désastres se multiplient, Paris capitule. Dans un immortel mandement, l'évêque de Poitiers égale ses lamentations à la douleur publique. Mais dans ce deuil de la patrie et de l'Église, l'espérance d'un relèvement venait de naître près de lui, sous son inspiration, avec l'idée d'un monument d'expiation et de réparation, élevé par la France au Sacré Cœur.
Plusieurs fois, depuis, on essaya par des propositions honorables, de l'arrachera son troupeau. Ce fut en vain. On lui offrit successivement un siège à l'Assemblée nationale, l'archevêché de Tours, et plus tard celui de Lyon: il refusa. Il s'était donné pour toujours à son cher diocèse de Poitiers.
L'année 1877 fut pour lui une année de deuil. Sa plus profonde affection en ce monde, sa sainte mère mourut entre ses bras. Ce fut un coup terrible pour sa santé, aussi bien que pour son bonheur. Il partit néanmoins pour assister aux noces d'or de Pie IX, le grand pape qu'il aimait tant aussi . Mais malgré son énergie morale et ses mots
charmants, Pie IX penchait visiblement vers la tombe. Mgr Pie le quitta plus ému que jamais : il sentait que c'était l'adieu suprême. Le saint Pape mourait quelques mois après (7 février 1878).
L'évoque de Poitiers avait prévu et souhaité l'élection au Pontificat du cardinal Pecci. L'un des premiers actes de Léon XIII fut de proposer spontanément au gouvernement français la promotion au cardinalat de Mgr Pie. Ce fut aux applaudissements de l'Église, qu'il fut revêtu de la pourpre romaine.
Au milieu de ces honneurs l'humilité du saint évoque ne fit que s'accroître : il demanda à être admis dans le Tiers-Ordre de saint François d'Assise ; et se sentant gravement atteint dans sa santé, toujours chancelante depuis le concile, et brisée depuis la perte de sa mère, il se prépara avec un soin tout particulier à la mort.
Pourtant il voulut revoir Rome encore une fois. En 1880, il se rendit auprès de Léon XIII qui l'accueillit comme un frère, et le combla d'honneurs.
Mais à Rome même le mal, dont il était atteint, fit des progrès inquiétants. Il souffrait de névralgies terribles. Rentré en France, son état ne s'améliora point. Néanmoins l'évêque d'Angoulême l'ayant prié de venir célébrer, dans sa cathédrale, les fêtes de la Pentecôte, il accepta. Vainement ses amis et ses médecins essayèrent de lui faire reprendre sa parole. Il partit; il ne devait plus revenir. La journée du dimanche avait été excellente, et jusqu'au soir du lendemain rien ne faisait prévoir un danger prochain. Mais voilà qu'au milieu de la nuit, le vicaire général de l'évêque, qui couchait dans une chambre voisine, fut
LE CARDINAL PIE gl
réveillé par des coups répétés, frappés au mur. Un instant après le cardinal était à la porte demandant du secours. Le vicaire général se précipite. Le malade s'était déjà recouché. Presque aussitôt sa respiration devient haletante, sa voix entrecoupée; ses traits se contractent. Le vicaire général effrayé lui donne l'absolution suprême. L'évêque d'Angoulême accourt de son côté. On administre à la hâte l'extrème-onction au malade. Un instant après, il était mort.
Ce fut une consternation générale dans l'Église, à Rome surtout, où se multiplièrent les manifestations de deuil et
les services funèbres.
Il est des hommes que la mort amoindrit et fait vite
oublier ; d'autres semblent grandir, quand ils ne sont plus
de ce monde. Mgr Pie est de ces derniers.
On dirait un de ces illustres èvêques des premiers
siècles de l'Église, un Basile ou un Hilaire, dont il aimait
à lire et à commenter les œuvres. Ces grands personnages
ont semblé revivre en lui avec leur doctrine et leurs
vertus.
mm
ÏBR DUPANLOUP