LE PRINCE DE TALLEYRAND
Le prince s'humilia, se rétracta, se confessa, et le lendemain matin, en annonçant sa mort, le « convertisseur*» put dire, brisé à la fois d'émotion, de fatigue et de joie: « Rarement j'ai vu de repentir plus complet ! »
je zèle des âmes entretient encore chez l'évêque d'Orléans le zèle de l'Église, mère des âmes. Toutes les œuvres, grandes ou petites, trouvent en lui un propagateur infatigable. Il donne tout, sa parole, son action, ses aumônes : un jour il donne sa croix pastorale, un autre jour, son anneau; et, par une touchante émulation, ses diocésains rachètent au profit des pauvres ces objets devenus sans prix et les lui rendent avec attendrissement.
Il a voué un culte filial à l'Église de France. Il ne permet ni qu'on la méconnaisse, ni qu'on l'attaque, ni qu'on l'outrage. Il le faut voir alors, lui si bienveillant, si doux, si conciliant, il le faut voir se lever avec l'énergie du lion blessé. Rien ne l'arrête : il s'élance, et dût-il accomplir les plus douloureuses justices, il les exécutera. Qu'on se souvienne de l'ombre de Mgr Rousseau (1) ! Ah ! comme le monde chrétien l'a vu et l'a applaudi : « On
(1) Voici une lettre de l'éloquent prélat, écrite le matin même de l'arrêté de la cour de Paris : cette lettre peint Mgr Dupanloup tout entier.
Paris, le 19 Mars 1860.
Mon cher ami,
Nos débats touchent à leur terme et le jugement sera prononcé cette après-midi ; mais, avant de quitter Paris pour retourner à Orléans, je veux vous redire un mot de notre dernière conversation.
L'Évangile même de la messe de ce matin vous fera comprendre le fopd de ma pensée et d'où est venue l'émotion de mon âme : cette émotion dont plusieurs ont été surpris, et que les avocats de mes adversaires m'ont même reprochée en me rappelant la charité de Notre-Seigneur. Sans doute, je suis infiniment loin de cette incomparable charité. Mais, ne voyons-news pas, dans l'Evangile de ce jour, Noire-Seigneur qui semble un moment oublier sa douleur pour venger 1 honneur de son temple? — Je le demande, sans vouloir poser ici une comparaison pénible, n'est-ce pas livrer les choses spirituelles et trafiquer de l'Église avec ce pouvoir temporel que
venait d'essayer d'ouvrir sous ses yeux une brèche odieuse qui pouvait faire pénétrer l'ennemi dans le cœur même de la place. Cette brèche était ouverte, là devant lui, sous ses pas, au pied de la chaire de sa cathédrale. Il y devait monter et, là, défendre le passage avec la dernière ardeur. Il l'a fait, et il l'a réussi : nul n'a passé, nul ne passera par là ! » L'honneur de l'Église de France a été sauvé.
Et l'Église romaine, la maîtresse des Églises? Pour l'évêque d'Orléans c'est une mère... ce mot sacré a pour lui des profondeurs d'affection et des abîmes de dévouement. On l'a vu récemment, et la conscience publique vibre encore d'admiration et d'enthousiasme à ce spectacle. Aujourd'hui, le nom de l'évêque d'Orléans est inséparable de toutes souffrances et de toutes les grandeurs du chef auguste de la catholicité.
d'écrire au ministre des Cultes, en parlant de sa profession de Jol : Est-ce assez, monseigneur, est-ce trop'i
Je n'insiste pas sur ce point, il est trop manifeste : et quant à la lettre du grand vicaire, dont plusieurs ont regretté la publication, je dois vous dire que, pour moi, je n'ai pas hésité.
Ceux de mes vicaires généraux qui m'entouraient en ce moment en éprouvaient quelque peine. Je leur dis : « Ne craignez rien, messieurs, tout le « monde sait que nul d'entre vous ne m'a jamais écrit et ne voudrait jamais « m'écrire rien de pareil. Mais je publierai cette lettre-ci, afin d'apprendre « aux grands vicaires eux-mêmes qu'il ne doivent jamais flatter les évêques « dans leurs faiblesses, et que s'ils trahissent sur ce point leurs devoirs, ce « ne sera jamais inpunément devant Dieu, ni quelquefois devant les « hommes.
« Adieu, mon cher ami,
« Tout à \ous en N.-S.,
« f Félix, évêque d'Orléans. »
1 veg toutes ses gloires, l'évêque d'Orléans est, ^ dans les habitudes de la vie, l'homme de la f !flk simplicité même. (
Plein de respect pour sa dignité, il n'en ;arde d'ordinaire que les marques indispensa- ^^S® blés.
Dans le vêtement il a trouvé le moyen d'allier ses insignes avec une modestie qui va jusqu'à l'humilité. Ses habits sont violets, mais d'étoffe commune, de bure en hiver, de trame légère et presque grossière en été. Il n'a de magnificence qu'au sanctuaire et dans les cérémonies : là, c'est l'honneur de l'Église et l'hommage rendu à Dieu qui l'exigent.
Sa chambre est celle d'un séminariste : un lit de fer, deux matelas, quelques meubles plus que simples ; jamais de feu.
Son cabinet est vaste : il aime les pièces étendues, facilement aérées, où la réflexion puisse jouir d'une atmosphère libre, et au besoin d'une promenade à pas allongés. Presque toujours les fenêtres sont grandes ouvertes et appellent ces souffles énergiques dont le fils des montagnes a besoin pour dilater sa poitrine. Qu'il conserve une chaleur nécessaire aux pieds, il laissera volontiers sa tête ardente rafraîchie par les vents aigus et glacés : c'est là même une des conditions de sa santé, jadis
si robuste, fatiguée et presque épuisée de travail, de soucis, de sacrifices.
Le reste de ses appartements ne lui appartient pas : c'est le palais épiscopal, c'est l'hôtellerie passagère que lui ont léguée ses prédécesseurs, que ses successeurs trouveront après lui. Il conserve ce qui existe, ajoute quelques beaux présents qu'il transmet à son évêché, et c'est tout. On a dit de lui qu'il aimait les antiques, les vieilleries; rien de plus faux.
Il est d'une frugalité qui va jusqu'à l'insouciance. Un petit nombre de mets, presque toujours les mêmes et appropriés aux nécessités d'un estomac rebelle et presque toujours malade, composent son service habituel. En voyage, pour épargner le temps et éviter les stations aux tables communes, il se contente de quelques morceaux de viande froide et de raisins secs qu'il porte dans une boîte de fer-blanc dissimulée au milieu de ses papiers : c'est la nourriture d'une, de plusieurs journées.
Il ne boit presque jamais de vin, pas même le modicum vint que le grand apôtre accordait àTimothée.
Sa table d'ailleurs, soit à Orléans, soit à la Chapelle, est bien la table d'un évêque : hospitalière, décente, mais simple.
Quand il est seul avec ses prêtres et quelques amis de choix, le silence règne au commencement et à la fin du repas : une lecture latine, faite à haute voix, l'ouvre et le termine. Le recueillement que cette lecture inspire et commande a un caractère qui frappe et qui émeut.
A huit heures et demie, chaque soir, l'évêque convie ses hôtes à la prière que récite un prêtre dans la chapelle
privée. Puis il se retire et peu d'instants après il se livre au sommeil.
Mais à trois heures, à quatre heures du matin, il se lève ; le voilà à l'œuvre, à la prière à la méditation, au travail. Dans ce silence rafraîchi et reposé de la nuit à