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feu, les morts, les mourants. Au besoin, ils les portent dans leurs bras, sur leurs épaules. Le général Renault, frappé mortellement, est relevé par eux. Les simples soldats sont soignés avec la même sollicitude que les officiers.
Le 1er décembre, le Très Honoré, atteint de la goutte, accompagne encore jusqu'à la Bastille un détachement des siens. Le lendemain, ceux-ci rejoignent les avant-postes dans la même direction et recommencent les prodiges de la veille. Puis les brancardiers se transforment en infirmiers, pansent les uns, réchauffent les autres, récitent les prières funèbres, ensevelissent les cadavres. Le 21, les mêmes scènes se renouvellent au Bourget, et là le frère Néthelme, un des maîtres de Saint-Nicolas, tombe victime de son zèle, atteint par une balle à l'épaule. Le frère Philippe, aussitôt prévenu, accourt auprès de son digne auxiliaire, l'embrasse, le console et lui montre le ciel. Sa mort ne fait qu'animer l'ardeur des brancardiers. Témoin de leur attitude et de leurs services, le docteur Ricord crie à l'un d'eux: « Mon frère, s'embrasse-t-on chez vous? — Il n'y a pas de règle pour cela. — Eh bien ! permettezmoi de vous embrasser. Vous êtes admirables, vous et les vôtres. Portez ce baiser au frère Philippe et à tous vos frères, et dites-leur que nous les remercions au nom de la France. » De pareils témoignages dispensent de toute appréciation.
Le bombardement de Paris atteignit, on le sait, la maison de Saint-Nicolas. Plusieurs élèves furent tués ou blessés. Le cligne supérieur, déjà vivement impressionné par les magnifiques funérailles faites au frère Néthelme, suivit, les larmes aux yeux, le convoi des pauvres enfants. Le peuple voulut les venger. On organisa dans cette pensée l'inutile sortie de Buzenval, qui valut encore aux vaillants religieux les félicitations du comité des ambulances de la presse. Cette fois, l'on vit le saint vieillard se rendre lui-
môme sur la tombe creusée pour les soldats français, entre Garches et la Malmaison, et prier pour leurs âmes.
Pendant qu'il distribuait ses frères dans les ambulances de l'intérieur de la ville et dans celles de Longchamps, de Passy, de Grenelle, d'Issy, il se dépensait tout entier dans celle de la maison mère, assistant les malades, allant de l'un à l'autre avec de douces paroles et forçant l'admiration des plus endurcis; si bien que, le 1er janvier, ils lui offrirent tous ensemble, en guise d'étrennes, l'hommage de leur reconnaissance : c'était ie seul qui pût toucher son cœur. Cette maison fut aussi atteinte par les bombes, et à diverses reprises. Quelques obus éclatèrent à deux pas des Frères, presque sous leurs pieds ; mais aucun ne leur fit de mal, ce qui fut regardé comme une faveur particulière de la Providence.
Enfin la conclusion de l'armistice arrêta le cours de toutes ces horreurs. Les portes de la capitale se rouvrirent ; l'établissement retrouva la plupart de ses anciens habitants. Alors, quand le retour de la paix permit aux esprits de se recueillir, le rôle patriotique de l'institut de M. de la Salle apparut dans toute sa grandeur. Le monde entier reconnut ses mérites, et l'Académie française lui décerna en prix une somme importante, provenant de la générosité des Américains. Le duc de Noailles prononça, à cette occasion, un éloge magnifique des Frères. Le gouvernement de la Défense nationale voulut, de son côté, honorer leur supérieur et attacher sur sa robe noire l'étoile des braves. Mais la modestie de l'humble religieux s'effrayait d'une distinction si voyante; plus d'une fois déjà, il l'avait refusée. Il ne l'accepta que sur l'assurance formelle qu'on voulait
récompenser en lui l'ordre tout entier. Encore prit-il soin de cacher soigneusement sa croix : on ne la retrouva jamais.
Bientôt après, se levèrent les jours sombres de la Commune. Le Très Honoré était devenu un personnage trop en vue pour n'être pas désigné d'avance aux fureurs de l'insurrection. Mais, prévenu à temps que son nom était inscrit sur la liste des otages, il quitta Paris le 10 avril, sur les instances de ses assistants, pour aller visiter quelquesunes de ses succursales de province. Le lendemain même, les gardes nationaux cernaient la maison mère et arrêtaient, à la place du supérieur, le frère Calixte, premier assistant. A cette nouvelle, le frère Philippe rebroussa chemin et revint jusqu'à Saint-Denis, pour se livrer aux mandataires de la Commune et faire rendre à la liberté son fidèle représentant. Mais déjà le frère Calixte avait été délivré, sur les objurgations de la foule qui avait assisté, indignée, à son arrestation. Alors le supérieur s'en retourna en province et se dirigea vers le centre de la France.
Tandis que les écoles de Montrouge, de Belleville, de Saint-Nicolas-des-Champs, de Ménilmontant, etc., se fermaient les unes après les autres, pendant que leurs maîtres étaient emprisonnés ou dispersés et que beaucoup reprenaient leurs rôles d'infirmiers, voulant demeurer étrangers à toutes les divisions politiques et ne connaître que des Français, le frère Philippe soutenait de loin, par des correspondances secrètes, le moral de ses chers collaborateurs, et se faisait tenir au courant de tout ce qui arrivait à chacun d'eux. Il trouva d'abord asile à Dijon, puisàClermont- Ferrand. Mais l'inquiétude qu'il éprouvait pour le sort de
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sa maison de ia rue Oudinot le minait intérieurement. Au premier bruitde la défaite de la Commune, il voulut rentrer, malgré toutes les supplications, et manda aux Frères de Paris de regagner leur poste. Lui-même était de retour quelques jours après, et racontait dans une circulaire, avec les persécutions subies par l'institut durant cette terrible période, les impressions qu'il avait ressenties en se retrouvant dans sa résidence désolée.
« Je suis rentré à Parist le 9 juin. Je ne puis exprimer ce que j'ai éprouvé de saisissement à l'aspect de cette malheureuse cité, dont les plus beaux monuments et si grand nombre de maisons ne sont plus que des ruines. Je ne puis dire non plus quelles émotions j'ai éprouvées en franchissant le seuil de notre maison mère, où je ne trouvais plus que des Frères se jetant dans mes bras, en répandant comme moi des larmes à la fois de tristesse et de bonheur. Comme c'était l'heure du salut du Saint- Sacrement, nous avons été nous prosterner aux pieds du divin Sauveur et nous courber sous sa main bienfaisante, en le remerciant, de toute l'effusion de notre cœur, de l'assistance providentielle qu'il nous avait accordée. Après le salut, on a chanté le psaume Ecce quam bonum. Combien n'étais-je pas impressionné d'entendre, dans une telle circonstance, ces admirables paroles du prophète : Qu'il est doux, qu'il est agréable à des Frères de vivre ensemble dans l'union et la charité ! Oui, il y avait là un spectable sublime et tout céleste. J'ai essayé ensuite de parler à nos chers Frères réunis; mais je n'ai pu, tant était vive mon émotion, que leur adresser quelques mots de félicitation et d'encouragement, et leur dire combien,
dans les provinces, nos Frères s'étaient intéressés à eux, et avec quelle charité ils avaient accueilli partout ceux qui avaient émigré. »
Les premières émotions passées, il fallut songer à rétablir tout le réseau de la vaste fourmilière qu'un pied barbare avait détruite. Sans plus tarder, sans se plaindre ni récriminer, le frère Philippe se remit à l'œuvre.