PIE IX
grâce à Dieu, rien de fâcheux à dire de son institut, le Pape répondit :
— « Heureusement, car j'ai bien assez d'autres peines.
— Je ne le sais que trop, Très-Saint-Père. »
En disant cela, le frère Philippe remit à Pie IX la modeste offrande qu'il avait apportée avec lui pour le denier de Saint-Pierre. Et le Souverain Pontife lui dit avec un accent pénétrant : « Merci pour votre souvenir filial. » Ce simple merci toucha tellement le cœur du bon frère, qu'il le répétait ensuite, avec l'entretien qui précède, comme un honneur insigne et comme une preuve navrante de la détresse du Vicaire de Jésus-Christ. Dans l'audience particulière qu'il obtint quelques jours après, il donna au Pape des détails circonstanciés sur l'état de ses écoles et de toutes ses œuvres ; Pie IX, qui s'y intéressait vivement, l'encouragea de toutes ses forces.
A la lecture du décret de béatification, qui ouvrit la série des fêtes, le Saint-Père trouva encore le Très Honoré prosterné à ses pieds. « Ne laissez pas à genoux le frère Philippe, dit-il à son entourage ; ce brave vieillard doit être fatigué. » Puis, après avoir écouté avec la plus bienveillante attention la petite harangue qu'il avait à lui adresser, il lui répondit par une de ces touchantes allocutions dont il avait le secret, en exaltant la grandeur de son œuvre et de l'apostolat des Frères. Après l'audience de remerciements, qui eut lieu le lendemain , Pie IX envoya porter au digne supérieur et à ses compagnons une corbeille de pâtisseries que de bonnes religieuses lui avaient offerte. « Les pieuses filles ont pensé au Pape, dit-il, et le Pape a pensé aux Frères. Ils ont ce soir un dîner de famille; je veux les régaler. »
Un secret instinct avertissait le saint homme qu'il ne reverrait plus le grand pontife qui l'aimait tant. Il eut à cœur, avant de le quitter, de répondre au désir manifesté
de sa part de voir établir des Frères à la Nouvelle-Grenade et à Hong-Kong. A son retour de Rome, il eut la joie d'obtenir du bienheureux de la Salle, à la suite d'une neuvaine, la guérison du directeur de la communauté de Saint-Nicolas-des-Champs, le frère Adelminien, qui était atteint d'une ataxie locomotrice. Puis il reprit courageusement sa tâche journalière. Mais sa propre santé, altérée par les fatigues de toute espèce, était profondément ébranlée. Le 1er janvier 1874, il s'agenouilla encore à sa place ordinaire dans la chapelle delà rueOudinot; mais la souffrance se peignait sur son visage. Après la messe, il dut se mettre au lit; les médecins accoururent auprès de lui et reconnurent une pneumonie.
Pendant cinq jours, le mal ne fit qu'aller en empirant. Le 6, le bon frère reçut les derniers sacrements en pleine connaissance, avec les sentiments de laplusvivepiôté. Agenouillés autour delui, ses assistants versaient des flots de larmes, surtout le frère Calixte, son vieil ami; mais lui, tranquille, à demi assoupi, répondait aux prières des agonisants et trouvait encore la force de reprendre les fautes du récitant. La bénédiction pontificale avait été demandée pour lui : la nouvelle qu'elle était arrivée le tira un moment de sa torpeur; son œil, prêta se fermer, jeta un suprême éclair. Le 7,vers huit heures du matin, le frère Irlide, assistant, se pencha vers le moribond et lui répéta à l'oreille le mot d'ordre de la congrégation : « Vive Jésus dans nos cœurs ! — A jamais!» répondit-il, fidèle jusqu'au bout à la consigne. En prononçant cette parole, il rendit le dernier soupir. Pendant ce temps, les Frères, prosternés dans la chapelle, récitaient le chapelet : interrompus par l'annonce du triste
événement, ils éclatèrent en sanglots et entonnèrent le De profanais... Le frère Philippe était âgé de quatre-vingtun ans et deux mois, dont cinquante-six ans de profession et trente-cinq de généralat.
Tous ceux qui se trouvaient à Paris en ce moment se souviennent de l'émotion qui éclata aussitôt dans les différents quartiers de la ville. Jamais on n'avait vu pareille unanimité. En deux jours, plus de dix mille visiteurs défilèrent devant le corps. Petits et grands voulaient, disaient-ils, contempler le saint, emporter de lui un souvenir, une relique. Le jour des funérailles, ce fut bien autre chose. Les restes du serviteur de Dieu, portés sur le corbillard des pauvres jusqu'à l'église Saint-Sulpice, durent fendre une multitude compacte : les représentants du clergé des paroisses, des ordres religieux, des administrations publiques, des institutions les plus diverses, coudoyaient les Frères et leurs enfants, au milieu d'une masse de peuple. Il fallut fermer les portes de l'église et laisser sur la place plus de dix mille personnes. On eût dit des obsèques nationales, et, plus que dans celles-ci, les cœurs battaient à l'unisson, les voix se mêlaient pour chanter les louanges du défunt.
Au nom du ministre de l'instruction publique, du maire, du président du conseil municipal, des discours furent prononcés sur la tombe : Paris se souvenait des jours de la Commune; l'humble frère, à peine décédé, était honoré à l'égal d'un héros. Le cardinal Guibert, archevêque de Paris, célébra sa mémoire dans une émouvante circulaire. Pie IX l'exalta dans un bref spécial, adressé au frère Calixte et aux autres assistants de la congrégation des Écoles] chré-
tiennes. « Dieu avait doté votre excellent supérieur, y estil dit, d'une intelligence droite dans un corps sain, et l'avait enrichi de l'esprit de foi et de charité. Et, afin que le vent des mauvaises doctrines, qui souffle de toutes parts, ne le séduisît point, il fixa son cœur et son esprit à cette chaire de vérité, que votre supérieur entoura toujours d'une humble vénération et d'un ardent amour. Telle est la source à laquelle il puisa cette vertu de fécondité, qui lui a fait quintupler la famille dont il avait reçu la direction et lui a permis d'offrir avec largesse les bienfaits de son ministère aux régions les plus éloignées. »
i le généralat du frère Philippe se distingue par l'énorme extension donnée à l'institut des Écoles chrétiennes, il n'est pas moins remarquable par le perfectionnement et l'uniformité donnés aux méthodes d'enseignement. L'éminent supérieur était avant tout un pédagogue, et comme tel il a tracé à ses Frères des règles fixes, tant sur l'esprit qui devait les animer que sur la' manière d'instruire leurs élèves. Nous avons déjà parlé des petits livres classiques qu'il rédigea pour la commodité des uns et des autres, et qui obtinrent un si légitime succès. Dans un opuscule qui pourrait leur servir d'introduction, intitulé Conduite à l'usage des Ecoles chrétiennes, il a montré comment l'instruction devait être donnée aux enfants du peuple pour produire tous les fruits qu'on en devait attendre. « La Conduite, a dit M. Poujoulat, est le livre d'or de l'enseignement primaire. Chaque article, chaque détail est le fruit d'une observation et d'une étude. Les façons de parler, les silences, les attitudes, la préparation et les exercices, les moyens de se faire écouter, la bonne tenue des cahiers, la politesse et la propreté, l'ordre, le travail et l'émulation, toute chose, depuis l'arrivée à l'école jusqu'à la sortie, est réglée, définie et prévue. Pour arriver à cet ensemble si complet d'appréciations précises et positives, il faut avoir beaucoup réfléchi, beaucoup observé; il faut avoir étudié longtemps et de très près les bons et les mau-
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vais côtés, les dispositions et le naturel du jeune âge, et particulièrement les besoins des enfants du peuple. La dernière partie du livre de la Conduite traite des vertus et des qualités du maître ; c'est le complément de l'œuvre. Ces quatorze petits chapitres sont le bréviaire des maîtres des Écoles chrétiennes. » C'est surtout à partir de l'apparition de cet utile manuel, qui complète admirablement les instructions de M. de la Salle et du frère Agathon, son successeur, que les méthodes pédagogiques de l'institut ont pris cette régularité minutieuse, et en même temps ce caractère attrayant qui font en grande partie le secret de leur efficacité.
Les nombreuses circulaires écrites par le frère Philippe nous montrent aussi l'impulsion puissante que recevaient de lui ses collaborateurs. Il s'attachait, en première ligne, à faire d'eux de véritables religieux, comprenant bien que c'était le meilleur moyen d'en faire des hommes forts et des maîtres exemplaires. L'obéissance, l'oraison, la sainteté sont les premières obligations qu'il leur impose : « Sovons saints dans l'intérieur de nos maisons, pour y faire régner l'ordre, la paix et l'union; soyons saints au dehors, quand la volonté de Dieu nous y appelle, afin d'y porter l'édification et le bon exemple, soit en n'y parlant que le langage de la piété, soit en n'y restant qu'autant de temps que l'exige un devoir calculé, non sur le désœuvrement et le dégoût des exercices, mais sur la volonté de Dieu ; soyons saints avec nos élèves, afin de les conduire eux-mêmes à la sainteté, à laquelle Dieu les appelle ; en un mot, soyons saints dans toute notre conduite, parce que Celui qui est le saint par excellence nous appelle à la sainteté. »