LE PENSIONNAT SAINT-JOSEPH, A BEAUVAIS
La première condition pour avoir des maîtres saints, c'était de n'accepter que des vocations sûres. Il se montrait sévère sur ce point. Il n'admettait que les sujets capables d'observer leurs vœux avec une fidélité inviolable, et il les éprouvait encore par des retraites annuelles ; il dirigeait lui-même celle de la maison mère, et il se réservait toujours de faire la dernière conférence, pour assurer les bons résultats des exercices. L'union, la charité entre les membres de l'institut étaient encore une de ses recommandations favorites ; il en a fait le sujet d'une de ses circulaires les plus étendues, rédigée en 1845. La sollicitude qu'il déploya pour ses auxilliaires pendant le siège de Paris, ses manifestations de joie en les retrouvant après la Commune disent assez à quel point il mettait lui-même en pratique cette règle fondamentale de toute congrégation religieuse. Les soins qu'il prenait d'eux avaient quelque chose de maternel. « Au mois de décembre 1846, écrivait un des directeurs, le Très Honoré me rappelait de Verdun à Paris, pour m'envoyer de là à Rouen. La neige et le verglas rendant la marche très difficile, je n'arrivai à la maison mère qu'à dix heures du soir, après trois jours et deux nuitspassés en voiture. J'étais presque gelé. LeTrès Honoré, qui sans doute m'attendait, me reçut avec toute la tendresse d'une mère ; il m'embrassa affectueusement, s'enquit des difficultés du voyage, me déchaussa lui-même et me mit les pieds auprès du feu ; ensuite il alla chercher un potage et autres choses dont je pouvais avoir besoin, et me les servit, tout en m'adressant quelques bonnes paroles qui sortaient brûlantes de son cœur. Quand je fus bien réchauffé, il me 'conduisit au dortoir, où la communauté
reposait depuis deux à trois heures, et se retira, me laissant ravi et confus d'une humilité si grande et d'une bonté si paternelle. » Il soignait avec le même amour les enfants dont l'éducation était confiée à ses Frères ; de là vient, sans doute, la vénération toute particulière qu'il leur inspirait et le souvenir reconnaissant qu'ils lui gardaient toute leur vie.
L'enseignement qu'il préférait donner et dans lequel il se distinguait le plus était celui du catéchisme. Ses instructions religieuses ont été en partie résumées clans un volume intitulé: Explication, en for trie de catéchisme, des épîtres et des évangiles de tous les dimanches et des principales fêtes de l'année ; mais combien n'ont survécu que dans le cœur de ses auditeurs! Ce livre est un cours complet de religion, et pourtant ce n'est pas de la théologie. L'humble pédagogue se tient à la portée de la jeunesse. Il est profond, et pourtant il est simple. Rien de plus saisissant que certaines réflexions dont ses commentaires sont émaillés. Dans son explication de l'évangile de l'Ascension, par exemple, il démontre en deux mots l'authenticité des miracles accomplis par les apôtres : « Ou les apôtres ont fait des miracles pour convertir l'univers, et alors la vérité est établie, la religion est vraie ; ou bien les apôtres ont converti l'univers sans miracles, et alors ce serait le plus grand de tous les miracles, puisque douze pauvres ignorants auraient pu changer la face de la terre sans prodiges, sans preuves extérieures de la divinité de leur mission. » Tout est ainsi clairet limpide dans son enseignement; c'est celui d'un docteur de l'Église, mais d'un docteur populaire et sans prétention.
Homme d'étude et de prière, le frère Philippe n'ouvrait
entièrement son cœur que dans ses allocutions. Il avait l'abord un peu froid, malgré son ardente tendresse, et cela provenait tout autant de sa modestie naturelle que d'un sentiment de réserve assez explicable chez un religieux. Le caractère de cet homme à la fois austère et bon, dur pour lui-même et affectueux pour les autres, se peint dans le magnifique portrait tracé, avec une véritable maestria, par le pinceau d'Horace Vernet. On dut presque user de violence pour le faire poser ; mais les statuts de l'ordre étaient formels : tous les supérieurs généraux devaient laisser à l'institut leur image authentique. Il ne fallait rien moins que la loi de l'obéissance pour vaincre son humilité. Encore ne voulut-il rester qu'une heure en présence du grand artiste, dont l'œuvre fut cependant un des succès du Salon de 1845.
Mais le meilleur portrait du vénéré frère est encore celui qu'il a laissé lui-même dans ses œuvres et dans ses disciples. DéjA célèbre avant lui par ses nombreux services, l'institut de M. de la Salle, sous la direction de son digne successeur, a couvert le monde entier de sa renommée et de ses bienfaits. On dirait que le saint fondateur attendait l'heure de sa béatification pour couronner son ouvrage. Quoi qu'il en soit, une bonne part de l'extension et de la prospérité inouïes accordées de nos jours aux Écoles chrétiennes, en dépit de la persécution et de la calomnie, est due, ne l'oublions pas, au long gouvernement du frère Philippe.
A. Lecoy de la Marche.
LE R. P. MONSABRE.
R. F. MONSABRE
gr^) e général Cavaignac, ^|0 interrompant un jour un de ses collègues du Parlement qui lui parlait de sa chute : « Permettez, dit-il, je ne suis pas tombé du pouvoir, j'en suis descendu ! »
C'est bien le mot que put prononcer, lui aussi, le
(1) CEuvres complètes du Père Monsabré. Introduction au Dogme catholique, 4 volumes. — Exposition du Dogme catholique, 18 volumes, — Retraites pascales, 19 volumes. — Discours et Panégyriques, 2 volumes.
— Ouvrages de Piété, t volumes.— En vente au bureau de Y Année Dominicaine, 94, rue du Bac. Paris.
R. P. Monsabré le jour où il quitta la chaire de Notre-Dame, dans la plénitude de son talent oratoire et de la légitime influence que lui assurait un long et glorieux apostolat. L'eminent Dominicain n'attendit pas que ses forces le trahissent; l'âge ne l'avait pas encore averti que l'heure de se séparer de son auditoire avait sonné, que, se dérobant aux vœux du cardinal Richard, l'éloquent religieux renonçait de lui-même à l'honneur de faire entendre du haut de la chaire la plus illustre du monde les enseignements de l'Église. Admirable abnégation dont seule est capable une âme vraiment chrétienne !
D'où venait le vaillant moine qui prenait ainsi sa retraite? Comment s'était-il formé ? Le monde profane, qui n'avait pas manifesté pour le prédicateur une sollicitude bien vive, ne commença pour ainsi dire à s'intéresser au successeur du P. Lacordaire que le jour où la tribune de la Métropole ne retentit plus de ses accents... Tète ronde, plantée de cheveux grisonnants, larges épaules, traits accentués, corps solide et trapu, voilà le père Monsabré. Les façons cordiales, le rire franc et communicatif, la conversation enjouée préviennent aussitôt le visiteur en faveur de ce moine original et accueillant. Né à Blois, le 10 décembre 1823, le futur orateur passa une bonne partie de son enfance dans le village voisin de La Cour-Cheverny. Les habitants ont conservé le souvenir du mutin enfant de chœur qui joua, dit-on, certain dimanche, un bien vilain tour au chantre de la paroisse. La corde de la cloche pendait dans le chœur de l'église, au-dessus du lutrin. Or, le cantor, complètement chauve, dissimulait sa calvitie sous une vaste perruque, dont la queue frétillante lutinait le taquin cler-
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geon, assis derrière le bonhomme ! Un jour, le jeune Monsabré n'y peut plus tenir : il s'empare d'un cierge cassé, en détache la mèche enduite de cire et joint d'un nœud bien serré les poils follets de la perruque à la corde de la petite cloche, de la tinterelle, comme on dit dans le Blaisois. Puis, le moment venu, l'enfant de chœur tire la ficelle qui, en se relevant, arrache la perruque et la fait voltiger convulsivement dans les airs. Fou rire de l'assistance, fureur légitime du chantre, colère de l'excellent curé qui, la messe terminée, fait ranger tous les enfants de chœur en demi-cercle dans la sacristie, et les met sur la sellette les uns après les autres. Chacun oppose, bien entendu, une dénégation énergique aux questions du vénéré pasteur. Au moment d'interroger le plus suspect, le bon prêtre se sentait déjà faiblir en considérant l'espiègle gamin, qui l'épiait du coin de l'œil.
« C'est donc toi, Louis ? s'écria-t-il en grossissant la voix.
— Dame ! Monsieur, puisque ce n'est pas les autres, il faut bien que- ce soit moi, » repondit le petit malheureux, d'un air patelin.
— « Va-t-en ! » cria le curé d'une voix terrible.
Et, tandis que le clergeon s'esquivait sans se le faire dire deux fois, le brave prêtre soulageait son indignation par un grand éclat de rire. '
Toutes ces espiègleries n'empêchaient pas le jeune Monsabré de cultiver avec ardeur le jardin des racines grecques. S'il se montrait en récréation le plus bruyant des écoliers, aucun de ses camarades ne lui disputait la palme de l'application, en classe comme à l'étude . La vocation oratoire du futur prédicateur se révéla dès la rhétori-
que par d'éclatants triomphes en discours français. A seize ans, notre jeune Blaisois revêtait la soutane et se livrait à l'étude de la théologie. « Thèses, objections, dissertations, écrit M. Louis Collin, (1) tout lui semblait familier. Un jour, lisant un travail de l'abbé Monsabré, le vénérable professeur se prit à dire : « Je cloute que Bossuet eût mieux réussi
'est au lendemain môme de l'ordination que l'abbé Monsabré se sentit appelé à la vie religieuse. Il venait d'adresser une demande d'admission au Père Lacorclaire, lorsque l'évoque de Blois, qui craignait de perdre un sujet aussi distingué, crut devoir imposer au jeune postulant une épreuve. Le comte de Brigode désirait confier à un prêtre l'éducation de ses enfants. Mgr de Blois désigna l'abbé Monsabré pour remplir les fonctions de précepteur. Ce ministère dura quatre années. L'abbé Monsabré se trouvait en Belgique chez le comte de Brigode, quand la voix de Dieu vint lui remuer plus profondément le cœur. Cette fois, l'évêque permit au jeune précepteur de donner libre carrière à ses
(1) M. Louis Collin a fait paraître dans la Revue du Monde Catholique (année 1877) une remarquable étude sur l'illustre orateur.
désirs. L'abbé Monsabré écrivit une nouvelle lettre au P. Lacordaire, et celui-ci, muni des renseignements les plus élogieux, reçut à bras ouverts l'ancien enfant de chœur. Le grand orateur avait-il deviné dans ce jeune élève le futur disciple? A quelques années de là, le P. Monsabré était mandé à Sorèze, y prêchait la retraite annuelle. La station fut très brillante. Le jour de la clôture, le P. Lacordaire, visiblement ému, se lève : « Mes chers amis, dit-il aux jeunes gens, je n'ai pas besoin de louer devant vous le prédicateur que vous avez entendu : je suis fier de lui ! »
Cette parole exprimait toute la joie du Père qui, au déclin de ses forces et de l'âge, s'estimait heureux de saluer dans ce brillant épigone un continuateur. Cependant, les discours succédaient aux discours. Dans quelles circonstances le futur apologiste du dogme se révéla-t-il ? Le P. Monsabré va lui-même nous le faire savoir :
« En 1857, au commencement de l'hiver, la main d'un père et d'un ami me montra un groupe de jeunes gens qui désiraient prendre des leçons de théologie. J'étais nouveau, inexpérimenté et trop peu instruit, me semblait-il, pour les satisfaire. Cependant, il est des ordres donnés avec tant de grâce qu'on ne peut s'empêcher d'obéir. J'obéis donc à l'aimable religieux, dont les moindres désirs m'étaient chers. Je vois encore, à huit ans de distance, nos humbles commencements. C'était le soir, dans la salle du chapitre de notre couvent de Paris. Le feu pétillait dans l'âtre; une lampe, suspendue à la voûte, répandait une lueur tranquille sur une cinquantaine d'au-
diteurs attentifs et j'expliquai, d'une voix presque tremblante, le premier mot du Symbole. »
Ainsi naquit l'apostolat du P. Monsabré. C'est un cercle de jeunes chrétiens qui en reçoit les premiers épanchements et les premiers bienfaits. Les grandes œuvres ont presque toujours d'humbles berceaux. « L'introduction aux âges catholiques », tel fut le thème de ces conférences. La parfaite ordonnance, la logique rigoureuse, l'émotion profonde et communicative, le style plein de fermeté et de noblesse révèlent la touche d'un maître. Sous l'action de cette rosée féconde, les étudiants se sentent revivre. Le petit auditoire s'agrandit, l'émotion gagne de proche en proche. On entrevoit déjà la grande tribune où le dogme catholique dictera au P. Monsabré des cantilènes si enflammées. Dans l'intervalle, notre studieux Dominicain se plonge dans la méditation de la Somme. A l'exemple du musicien sacré qui prépare sa voix avant de chanter les mélodies liturgiques, le P. Monsabré prélude dans nos principales églises aux grandes fêtes de son éloquence. Rouen, Saint-Sulpice et Saint-Thomas d'Aquin résonnent tour à tour de ses accents. Les stations quadragésimales qu'il prêche enflamment les populations, qui viennent, en rangs pressés, recueillir les leçons doctrinales du savant orateur. Le Carême de 1868, à Saint-Thomas d'Aquin, attire une foule enthousiaste : il roule tout entier sur la Passion du Sauveur. Le dernier jour, au moment où le Père se dispose à quitter la chaire, la péroraison enlève si bien l'auditoire, que des larmes coulent de tous les yeux. Lille, Saint-Nazaire, Cambrai, Blois, Aix en Provence, obtiennent successivement la faveur d'entendre l'illustre prédi-
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cateur. A partir de cette période, le grand orateur a pris son essor; il fait son tour de France avant d'entrer dans l'Arche, où il doit apparaître, la Somme théologique à la main, en guise de glaive.
ous sommes en 1869. Le prédicateur de Notrei Dame, le P. Hyacinthe vient de passer à l'ennemi : il faut lui donner un successeur.
Mgr Darboy n'hésite pas : il fait venir rue de Grenelle le P. Monsabré et le prie de nous dédommager de la déplorable défection qui vient de désoler l'Eglise. La nouvelle gagne bientôt Paris et toute la province. La presse maçonnique et athée s'indigne. Plus d'une fois, le P. Monsabré n'a pas craint de défier le radicalisme. Il a dit, un jour, que l'Église ne pouvait pas bénir l'arbre de la Révolution ; c'est assez : toutes les gazettes libérales jettent l'outrage et l'anathème à l'intrépide fils de saint Dominique, qui n'essaie point d'ailleurs de désarmer, par de lâches concessions, ses détracteurs. Dès les premiers mots qu'il prononce, le pieux disciple de Lacordaire se fait un devoir de glorifier le maître qui l'a formé : « Il y a dix-huit ans, dit-il, à la place où je suis,
ROUEN. — LA CATHÉDRALE, où prêcha le R. P. Monsabré.
un homme que vous avez admiré et aimé, s'écriait : « 0 murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté mes paroles à tant d'intelligences, pierres de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare pas de vous. » Et, cependant, on ne le revit plus; la tombe a étouffé sa grande voix. Est-il mort tout entier? Non, Messieurs, il vit dans la persévérante admiration de la France et du monde entier; il vit en vous, qu'il a appelés sa gloire et sa couronne; il vit dans l'humble enfant qui vient offrir aujourd'hui à vos regards le froc illustré par son génie et sa sainteté, vous faire entendre une voix qu'il a bénie et travailler à sa renommée, en vous prouvant, une fois de plus, que personne ne peut l'égaler! »Cet hommage rendu, l'orateur aborde de plein pied le thème de ses Conférences. « Surpris à la dernière heure par l'appel de son archevêque, il avait à peine eu le temps, dit M. Collin, de se recueillir pour affronter la première émotion d'un apostolat si difficile. Le succès dépassa néanmoins toutes les espérances. » Les auditeurs s'accommodèrent aussitôt de cette rudesse pleine de simplicité et d'aisance qui succédait à l'enflure et à la pose un peu théâtrale du P. Hyacinthe. Dès le premier discours, le P. Monsabré subjugua le public, et cette maîtrise ne fit que s'accentuer d'année en année.
Le Concile et le Jubilé! Tel fut le thème que lui suggéra l'Encyclique Œ terni Patris que Pie IX venait de promulguer. Le champion du dogme catholique posa la première pierre de son édifice sur le Roi éternel. Avant de chanter le Credo, il voulut célébrer l'Église dans la majesté de ses Pontifes et l'éclat de ses oracles. C'était déjà vers Rome
que le P. Monsabré tournait ses regards cinq années auparavant : « Le triomphe de la foi, — s'était-il écrié en terminant son cours d'apologétique, —le triomphe de la foi est le résultat suprême de la controverse religieuse. Les luttes des docteurs et des théologiens ont successivement préparé ces grandes assemblées d'hommes graves, pieux, intelligents, dont les discussions pacifiques ont dégagé avec une netteté qui tient du prodige la vérité de l'erreur, et ont légué à la science théologique, des mots plus expressifs, des formules plus claires, des dogmes mieux définis, des interprétations plus fixes, du double enseignement de l'Église et de la tradition. Depuis le concile de Nicée jusqu'au concile de Trente, rien de nouveau n'est entré dans le corps de la doctrine, mais de quelles lumières ont été éclairés les mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption, la Consubstantialité du Verbe, la procession de l'Esprit Saint, la personne, la nature, les volontés du Christ, la qualité de sa filiation, l'étendue cle ses mérites, les privilèges de la Mère de Dieu, le culte des saints et de leurs images, le pouvoir de l'Église, les sacrements, la liberté, le bien, le mal, les destinées de l'homme, tous les dogmes divins que nous sommes obligés de croire. Le progrès n'est pas à son comble. Les controverses de notre siècle préparent une assemblée comme on n'en vit jamais ; car bientôt toute la terre sera couverte d'un réseau de voies rapides qui amèneront en quelques jours les évêques de toutes les contrées au centre de la catholicité. L'univers ému entendra la voix du plus grand des conciles œcuméniques qui reliera le dix-neuvième siècle au seizième, et le soleil de la foi, déchirant de nouveau les
nuages amoncelés autour de lui par l'universelle hérésie, lancera sur tous les points du monde, les gerbes d'une lumière plus pure, plus vive et plus féconde. »
Les temps prédits en 18G5 étaient venus, et c'était le Père Monsabré que la Providence avait désigné pour en prêcher le joyeux avènement. A la fin de ce premier Carême, où s'étaient précisées les éminentes facultés de l'orateur et du théologien, une lettre de félicitations du Souverain Pontife vint réjouir le religieux dans son humble cellule. Aux cris d'amour du fils, le Père répondait par un témoignage de tendresse.
aïs voici la guerre qui survient et qui disperse le moine et sesauditeurs. Dès que les portes de Paris s'ouvrent, Mgr Darboy appelle le prédicateur de Notre-Dame et l'invite à reprendre le cours de ses conférences interrompues. Malheureusement, la difficulté des communications empêche le P. Monsabré d'obéir à ces honorables instances. Renfermé à Metz, le Dominicain prêche le carême à la cathédrale. Nos frères lorrains conserveront longtemps le souvenir des adieux déchirants que l'illustre religieux adressa du haut de la chaire à la vail-
lante ville, qui pleurait, avec les désastres de la France, sa nationalité perdue. Tout à coup la voix de l'orateur prit un accent pathétique et étrange ; entraîné par son cœur de catholique et de Français, le P. Monsabré laissa tomber de ses lèvres ce cri poignant, plein d'espérance et de larmes: « Les peuples aussi ressuscitent, quand ils ont été baignés dans la grâce du Christ; et quand, malgré leurs vices et leurs crimes, ils n'ont pas abjuré la foi, l'épéed'un barbare et la plume d'un ambitieux ne peuvent pas les assassiner pour toujours. On change leur nom, mais non pas leur sang. Quand l'expiation touche à son terme, ce sang se réveille et revient, par la pente naturelle, se mêler au courant de la vieille vie nationale. Vous n'êtes pas morts pour moi, mes frères..., mes amis..., mes compatriotes... Non, vous n'êtes pas morts ! Partout où j'irai, je vous le jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs, de vos patriotiques aspirations, de vos patriotiques colères ; partout je vous appellerai des Français, jusqu'au jour béni où je reviendrai, dans cette cathédrale, prêcher le sermon de la Délivrance et chanter avec vous uu Te Deum comme ces voûtes n'en ont jamais entendu ! »
A ce cri, l'auditoire se leva tout entier et fit résonner d'une salve de bravos la nef de la vieille cathédrale. Le grand orateur n'eut que le temps de se sauver à la sacristie pour échapper à une ovation.
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a tempête calmée, le P. Monsabré rentre à Paris et la chaire de Notre-Dame reçoit à nouveau le fils de saintDominique. Radicalisme contre radicalisme, tel est le titre des Conférences du Carême de 1873. Dans cette nouvelle carrière, l'illustre orateur s'élève à la plus haute éloquence. La secte, qui devait nous infliger de si cruelles épreuves, poursuivait contre l'Église une campagne dont personne n'entrevoyait alors les désastreuses conséquences. Le P. Monsabré opposa aux sophismes de la libre pensée les lumineuses affirmations de l'Église. L'argumentation de l'orateur fit éclater avec tant de vigueur la splendeur de la vérité dogmatique que le respect du saint lieu ne put empêcher les auditeurs de battre des mains. Cette manifestation choqua, non sans raison, le sévère orateur :
« Messieurs, dit-il, toute explosion extérieure de nos sentiments, en dehors de la prière, fait de l'Église un lieu profane. Dans un lieu profane, l'approbation peut s'exprimer ouvertement, parce que l'improbation a les mêmes droits; dans un lieu sacré, il ne peut en être ainsi : si les uns applaudissent, pourquoi d'autres ne contrediraient-ils pas? L'Église, demeure du recueillement et de la paix, devient un séjour de trouble et de confusion. Je ne puis accepter cette perspective. Ne m'attristez donc plus par des manifestations bruyantes. Si j'ai besoin d'être
soutenu par vos sympathies, je les vois dans vos yeux, qui parlent mieux et plus fort que vos mains. »
Voilà le ferme langage que tenait le conférencier, non moins réfractaire aux applaudissements qu'à la flatterie et, dans la chaire comme dans la cellule, exclusivement préoccupé des imprescriptibles droits de la Vérité.
o^feJgEPENDANT, les circonstances sont graves et cloulou- \\Y^> reuses; le P. Monsabré, au milieu de la crise dont obëS souffre la France, proclame que le Christianisme est le seul remède : il faut être chrétien, tout à fait chrétien, dans la vie privée, chrétien dans la vie de famille, chrétien dans la vie publique, si l'on ne veut pas voir aboutir à un dénoùment tragique la destinée dont Dieu nous a confié la charge. Toutes les erreurs modernes, le prédicateur les résume en cette énumôration : « L'homme, unique source de la vérité et du devoir, maître de tout croire et de tout faire ; le couple libre et l'affaiblissement de la famille ; la confiscation des enfants et l'inoculation universelle de
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