‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 28 sur 65 · LE PÈRE FÉLIX · texte numérisé non relu

LE PÈRE FÉLIX

grands et ses plus légitimes triomphes. L'orateur remarque d'abord que de la notion de Dieu découle toute religion, toute philosophie et tout culte. L'humanité reconnaît une puissance supérieure, souveraine et la raison proclame un Etre, cause première de tous les autres, moteur suprême, exemplaire parfait, souverain ordonnateur de tout ce qui existe : cet Être, c'est Dieu.

Dieu est... mais quel est-il ? Quelle est sa nature? Quels sont ses attributs, ses opérations, sa vie? Dieu n'est-il qu'une hypothèse ? ou bien le résumé de nos besoins suprasensibles, la réalisation de l'Idéal? Non; Dieu, c'est l'être vivant et personnel, subsistant en lui-même, distinct de son œuvre, | laquelle n'appauvrit ni n'augmente l'Océan sans rivages de ses perfections. Comme tout esprit, Dieu connaît, Dieu aime : c'est sa vie. Mais qui nous expliquera cette mystérieuse fécondité de cette vie divine où le nombre existe sans briser l'unité. Voici le Père, principe du mouvement vital, racine de la famille divine. Il se voit, il se dit à lui-même sa perfection ; et l'acte par lequel il se voit et se parle est si parfait qu'il subsiste en lui-même par cela seul qu'il est accompli. Le Fils est engendré, c'est le Verbe, l'image du Père. Ils sont deux, ils se contemplent et ne peuvent s'empêcher de s'aimer d'un amour qui subsiste comme eux-mêmes, tant, à son tour, il est parfait : Quel est cet amour? C'est l'Esprit-Saint, lien mutuel du Père et du Fils, procédant de l'un et de l'autre. (1)

Mais Dieu ne reste point solitaire dans la société trois fois sainte qui peuple son essence. Il crée, comment ? Par évolu-

(1) Nous empruntons une partie de cette analyse à l'excellente étude du Père H. Prélot.

tion de la substance infinie ? Par simple opération d'artiste façonnant une matière préexistante ? Non ; mais par un acte transcendant de sa toute puissance, faisant librement jaillir du néant le monde et tout ce qu'il porte. Il crée : par son Verbe. Le ciel se peuple, l'espace s'entrouvre, le temps commence; les existences se déroulent sur cette échelle progressive qui unit les deux pôles opposés de l'esprit et de la matière.La matière monte, l'esprit descend ; et tous deux se rencontrent dans un seul être, où Dieu a comme résumé deux mondes. Cet être, nœud sacré, embrassement merveilleux, rendez-vous sublime de toutes les formes créées, c'est l'homme; l'homme mesuré, par le temps et par l'espace, mais qui s'empare de l'éternel, du nécessaire, de l'universel et de l'intelligible. L'immortalité où il aspire, c'est la vie bienheureuse en Dieu. Car Dieu, en le créant, ne l'a pas à jamais exilé de son sein; il l'enveloppe des miséricordieuses conduites de sa Providence.

Après avoir créé, Dieu gouverne. Souveraineté absolue, mais qui respecte la liberté de la créature et qui fait aboutir l'homme à cette fin suprême où se consomment ensemble la gloire du créateur et la félicité des êtres créés. Cette fin suprême, il a plu à Dieu de l'élever, par un don gratuit de sa bonté, au-dessus de toutes les légitimes aspirations de la nature humaine. Un jour, de sa main toutepuissante, Dieu déchirera tous les voiles, il renversera les images, il effacera les beautés passagères, il détruira la figure de ce monde; et, nous attirant jusqu'à lui, nous pressant sur son sein, nous nourrissant de sa substance, il se fera voir comme il se voit, posséder comme il se possède lui-même dans les clartés de son essence et les splen-

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deurs de sa gloire. Comment nous sera-t-il donné de mériter cette récompense infinie ? Pour y atteindre, il nous faut, dès maintenant et dès ici-bas, une, transformation qui nous élève à la hauteur de cette fin surhumaine, pénètre au plus intime de notre être, renouvelle notre nature, divinise nos actes, et nous permette d'entrer un jour en compte avec Dieu même, et de réclamer notre part de l'héritage céleste. Cette transformation, c'est la grâce qui l'opère : la grâce, vie divine, supérieure à la vie des sens et de l'esprit, autant que le ciel est au-dessus de la terre : don gratuit qui, élevant l'homme au-dessus de lui-même, de sa condition et de ses forces natives, le fait participer à la nature même de Dieu.

Quelles sont les lois qui président à la distribution du don divin envisagé, soit comme état permanent de l'homme régénéré, soit comme secours qui prévient, accompagne et suit la volonté ? A quelles conditions ce qui est un don purement gratuit de la part de Dieu, peut-il devenir un vrai mérite pour l'homme? Autant de questions qui se suivent et s'enchaînent, plus profondes les unes que les autres, embrassant dans leur ensemble tous les moments de l'action divine et de la coopération humaine. Existence, personnalité, nature, perfections, vie, œuvre, gouvernement, 'grâce de Dieu : le Conférencier parcourt de 1873 à 1876 le premier cercle de nos dogmes

'S^gJjN 1877, Jésus-Christ apparaît; l'orateur entre dans ïjls!) *e mystere chrétien par excellence. Et d'abord, Q^3^3 pourquoi l'Homme-Dieu ? et quel était le but du Verbe éternel quand il s'est incarné ? Voulait-il, après avoir ramassé dans sa personne et récapitulé tous les êtres, selon la forte expression de saint Paul, leur servir de médiateur unique et universel, et offrir à Dieu, en leur nom, un culte digne de la majesté infinie? Oui, il voulait tout cela, mais avant tout, il voulait effacer le péché; et le salut du monde fut la dernière raison qui amena parmi nous le Messie. Quarante siècles s'écoulent avant que le Verbe s'incarne. Dieu devait ce long délai à la majesté de son Fils; c'est pourquoi il attend que ces siècles soient pleins de promesses, de prodiges, de solennelles et bienfaisantes catastrophes.

Enfin, tout est prêt, et le Christ surgit plein de grâce et de miséricorde. Le Conférencier célèbre la divinité du Christ véritable, le sépare des faux christs inventés par l'erreur, rassure la raison humaine effrayée des profondeurs et des obscurités de ce dogme. Un Dieu s'est incarné : le P. Monsabré précise la notion de ce mystère, en donne la formule exacte et déduit les conséquences, qui résultent de l'unité de personne et de la dualité de natures.

Une série de discours exalte les perfections du Christ et révèle les merveilles du Verbe incarné ; la Volonté, qui unit une rectitude incomparable à une puissance souve-

NOTRE-DAME DE PARIS (Façade méridionale)

raine ; et la Sainteté, qui accumule tous les dons divins et toutes les richesses surnaturelles. Suprême médiateur, le Christ remplace le sacerdoce mosaïque, mais il ne sera lui-même jamais remplacé.

L'année suivante, le principaux événements delà vie du Christ se déroulent devant nos regards. Le P. Monsabré évoque successivement Y Enfant, Y Ouvrier, le Docteur, le Thaumaturge, le Prophète, le Martyr, le Triomphateur. L'Enfant vient au monde au fond d'une étable, l'Ouvrier passe dix-huit années dans l'ombre à Nazareth ; le Docteur se manifeste par l'autorité qu'il s'attribue ; le Thaumaturge a pour témoin de ses miracles un peuple tout entier; le Prophète voit se dérouler les doctrines de l'Eglise ; le Martyr expire sur une croix ; le Triomphateur renverse la pierre du sépulcre et remonte au ciel avec sa chair transfigurée !

Voilà la vie du Christ ! Quelle est son œuvre ? Cette œuvre, c'est la Raclemption du monde. Le Christ n'a pas entendu faire de ceux qu'il a sauvés autant d'individualités indépendantes les unes des autres et livrées chacune, sans appui et sans règle, à son sens particulier. Le Christ a voulu réunir tous les hommes rachetés par lui dans une même Société. Cette Société, c'est l'Église : l'Église, une comme la vérité, sainte comme la vérité, figurée par la synagogue, qui elle-même n'était qu'une extension de la société patriarcale ; l'Église reliée au delà même de cet univers \isible, â l'Église qui souffre dans le Purgatoire et à l'Église qui triomphe dans le Ciel, l'Église mêlée icibas aux sociétés humaines, mais gardant envers elles, en vertu de son origine immédiatement divine, une indé-

pendance et des droits qu'on ne saurait lui ravir sans crime.

Le Christ, Roi éternel, ne cesse de gouverner l'Église ; Mais comment? Il la gouverne par la hiérarchie visible qu'il a placée à sa tête, par son Vicaire sur la terre, investi de la mission de conserver le dépôt de la doctrine et de la soustraire à toute altération, de juger les controverses et de trancher infailliblement en tout lieu et à toute heure, les questions qui intéressent le salut des âmes. Aujourd'hui, comme il y a dix-huit siècles, l'autorité du Christ continue de gouverner l'Église, et la grâce du Christ continue de l'animer. Mais comment cette grâce transfigure-t-elle l'homme? Les Sacrements, voilà les inépuisables réservoirs où l'homme puise la vie.

De 1883 à 1887 la théorie catholique des Sacrements reçoit du P. Monsabré une éclatante lumière (1).

L'ordre de la nature et l'ordre de la Grâce, tels qu'ils se réalisent en ce monde se sont montrés à nous avec toute leur splendeur; maintenant tournons nos regards vers l'ordre de la gloire et vers le monde futur où toutes choses doivent trouver leur consommation. Le P. Monsabré franchit le seuil de ce monde mystérieux dont il a prouvé l'existance ; il aborde à ces rivages d'outre-tombe qui sont le ciel, le purgatoire, l'enfer, il suit pas à pas les péripéties

(1) En 1887, le P. Monsabré, cédant à la demande de plusieurs hommes graves, ecclésiastiques et laïques .avait réuni, pour en faire une édition à part, les conférences du Carême et les instructions de la Retraite Pascale sur le Mariage : « J'ai souvent remercié Dieu, lui écrit l'Archevêque de Paris, a qui il avait dédié son livre,— j'ai souvent remercié Dieu, en vous entendant, e carême dernier, du bien que votre parole faisait aux âmes. Votre livre perpétuera le bien opéré par vos discours. Vous aurez ainsi travaillé efficacement, non seulement pour la sanctification des âmes, mais pour le salut de la société dont la famille chrétienne est le seul fondement possible. »

du drame immense dont la terre n'est que l'avant-scène, et, ce périple achevé, l'orateur entame un hosanna d'admiration, de reconnaissance et d'amour !

0T^ e P. Monsabré disait un jour en parlant de Bourda- ? loue : « J'aime cet homme-là ! » Aucun prédicateur vè contemporain ne rappelle mieux, en effet, la manière didactique et sévère du grand orateur de la Compagnie de Jésus. Le Père Lacordaire avait fait parler à la chaire chrétienne le langage du siècle. Son éloquence s'adressait surtout au cœur et à l'imagination. Le successeur du P. Lacordaire prit une voie différente. Il ne craignit pas d'employer la langue d'une austère scolastique et de conduire son auditoire sur les plus hautes cîmes de la science sacrée. Ni romantique, ni classique, ni ontologiste, ni traditionaliste, le P. Monsabré n'appartient à aucune coterie, à aucune secte, littéraire ou philosophique et se contente de faire partie de la grande école catholique , « Messieurs, disait-il un jour, je tiens à vous dire que je ne suis d'aucune école. Je suis Chrétien, je suis Prêtre, je suis Moine ; j'ai dans les veines du sang des Prophètes et des Apôtres ; c'est ce sang qui va parler, sans respect, sans pitié pour les préjugés et les prétendus principes qui furent

peut-être jusqu'ici les idoles de vos esprits séduits, sans aucun de ces ménagements qui altèrent la parole sainte, mais avec sincérité, de la part de Dieu, devant Dieu et dans le Christ ; ex sinceritate, sicut ex Deo, coram Deo, in Chrlsto. » Avec l'Église pour règle de sa foi et saint Thomas pour maître de sa doctrine, le P. Monsabré peut servir de guide aux plus difficiles, guide cligne de toute confiance, jaloux de soutenir la vérité sans peur et sans reproche, dût la vérité paraître dure et humiliante aux esprits orgueilleux et prévenus.

n a reproché à l'illustre orateur d'avoir trop catéchisé et de ne pas s'être suffisamment adressé au cœur. Ceux que la parole enflammée de Lacordaire avait fait tressaillir, ceux que les audaces des abbés Bautain et Plantier avaient bouleversés, ont reproché au P. Monsabré de s'être montré trop didactique. Mais d'abord cette méthode est-elle si mauvaise? Le P. Monsabré a suivi la méthode du grand siècle. La Bruyère recommandait aux prédicateurs de ne pas appréhender de faire aux fortes têtes et aux esprits raffinés le catéchisme. C'est précisément parce que la doctrine chrétienne se déroule sur les lèvres de l'orateur dans sa substantielle inté-

gralité que l'œuvre du P. Monsabré nous semble appelée à exercer un grand ascendant sur les intelligences. Exposer la doctrine révélée dans un temps où de nombreux . chrétiens l'ignorent, n'est-ce pas employer le meilleur moyen de ramener les incrédules? Ne croyons pas toutefois que

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