MONSEIGNEUR PLANTIER
dans les Conférences de Notre-Dame, tout soit accordé 'à l'esprit et rien au cœur. On y entend parfois de ces cris d'amour qui sortent de l'âme pour aller aux âmes. « Maître adoré, cher ami de mon maître, s'écrie le grand orateur, en abordant l'histoire du Christ, plus je m'approche de vous, plus ma tâche devient douce et glorieuse ! » Ne voilà-
LE R. P. MONSABRE
t-il point un beau chant? Quelles pages émues aussi que celles où le P. Monsabré parle de Notre Seigneur et de l'Amour divin, des mystères de l'autel et de nos devoirs eucharistiques, de la Très Sainte Vierge et de ses maternelles tendresses ! Chez ce prêtre de Jésus-Christ bat aussi le cœur le plus généreux. Combien de fois, par exemple, ne rend-il pas hommage à ces premiers maîtres, à ce grand Lacordaire, surtout, dont il ne cesse de se déclarer le disciple indigne. Admirable témoignage de modestie! A côté de l'œuvre du P. Lacordaire, le P. Monsabré n'a-t-il pas lui aussi élevé un monument impérissable à la gloire de la vérité catholique et, plus heureux que l'ami de Montalembert, le P. Monsabré n'a-t-il pas obtenu de la Providence l'insigne laveur de mettre la dernière main à son œuvre? Le jour où il posait les bases du majestueux édifice, l'orateur s'écriait :
« Je m'abandonne à Dieu : s'il ouvre une tombe et m'invite à m'y coucher, j'obéirai sans murmure et lui demanderai avec amour un autre guide qui vous conduira jusqu'au plus haut sommet d'où vous pousserez le dernier cri de la foi triomphante et de l'amour satisfait ! »
Grâce à Dieu, le P. Monsabré put rester à son poste et opposer aux erreurs de la libre-pensée l'intangible bouclier de la Vérité évangélique. Il venait à peine de descendre de la chaire de la Métropole, que S. Em. le cardinal Richard l'invitait à chanter dans la basilique du Vœu
National l'hymne de notre reconnaissance au Sacré Cœur et à célébrer les miséricordes de Dieu envers la France dévouée et pénitente : « Christo ejusque sacratissimo Cordl Gallia pœnitens et devota. » Magistrats, hommes d'épée, administrateurs, étudiants, envahirent ce jour-là l'édifice et se félicitèrent de retrouver réminent orateur toujours fidèle à lui-môme, avec sa lucidité, sa logique, sa poésie et ces sublimes élans qui transportaient l'auditoire de Notre- Dame. Haletants au pied de la chaire, des milliers d'auditeurs frémirent au contact de cette voix qui versait au fond des cœurs ses ondes sonores et joyeuses.
ous avons eu, s'il faut en croire un judicieux observateur, le P. Prôlot, (1) « le prédicateur naturaliste, qui s'établit et se cantonne dans la sphère inférieure de ces vérités dont l'ensemble forme ce qu'on appelle à tort la religion naturelle, esquive ou aplanit les vérités plus hautes : dogme de la chute originelle, incarnation du Verbe, rédemption parla Croix, mission divine de l'Église, nature de la grâce, efficacité des sacrements, etc., qui doivent former l'objet propre de l'enseignement chrétien, parce
(1) Le P. H. Prélot a consacré clans les Études Religieuses une savante notice au Père Monsabré.
qu'ils sont l'objet propre de la foi.. Nous avons eu le prédicateur social qui, pour avoir voulu imiter sans discernement des maîtres pourtant illustres, a transporté devant n'importe quel auditoire les grandes thèses sur l'état présent des esprits, l'antagonisme des classes, la crise économique et les moyens de sauver la société. Nous avons eu le prédicateur fantaisiste qui, dans son aversion pour les lieux communs, avait la dangereuse prétention de tout renouveler, expressions et fond, idées et développements. Nous avons eu, enfin, le prédicateur romanesque, lequel,, trop soucieux de plaire au goût dépravé d'une certaine classe d'auditeurs, emprunta à la littérature malsaine ses expressions, ses thèses, jusqu'à ses images et ses peintures. » Avec le P. Monsabré, c'est la prédication vraiment chrétienne qui prévaut. Nourri de la substance des docteurs, des Pères et des écrivains sacrés, il s'inspire des prédicateurs du grand siècle et se garde bien de sacrifier à la mode nouvelle. Le P. Prélot lui reproche d'être trop méthodique et pas assez original. « Ses développements, dit le judicieux écrivain, sont savamment conduits, mais un peu compassés et comme se mouvant tout d'une pièce. » Mais cette forte homogénéité, par le temps qui court, doitelle être considérée comme un défaut? Un autre critique, l'abbé Moser, compare les thèses de l'orateur à ces draperies des anciens peintres « merveilleusement plissées, mais raides. « Les tons ne manquent ni de richesse, ni de couleur, ni de poésie ; toutefois cette brillante ornementation paraît, en certains endroits, factice et trop voulue : au lieu de jaillir spontanément du sujet, elle est comme plaquée sur l'idée. »
Après avoir préconisé l'impeccable théologie du P. Monsabré, le P. Prélot critique sa psychologie et regrette d'y rencontrer plus d'érudition que d'expérience. Ce reproche paraît fondé. Mais ne faut-il pas féliciter l'éminent Dominicain de ne connaître certains mouvements du cœur que par les livres, et d'avoir préservé son âme de soubresauts, qui, s'ils l'avaient peut-être mieux instruite, l'auraient débilitée?
in si que nous le disons plus haut, le P. Monsabré n'a j point sacrifié à son temps. Dans son langage comme dans sa métaphysique, il s'élève au-dessus des rumeurs contemporaines ; son idiome n'est pas l'idiome du boulevard, mais celui de l'histoire. Fidèle aux traditions du grand siècle, il parle la langue de Bossuet et de Bourdaloue, mais avec quelle intelligence il sait l'adapter à nos idées et â nos mœurs ! Avec quel art il captive une foule peu familiarisée avec les subtilités de la Scolastique ! De temps en temps, il mêle la poésie à ses syllogismes et parfois il ne craint pas d'assaisonner son éthique de spirituels brocards. Voulezvous savoir comment le P. Monsabré traite la fausse dévote ? Ecoutez ce qui suit *
« La fausse dévote sait tout, elle est avertie de tout. A la
maison, comme à l'Eglise, rien ne se passe qu'elle n'en ait connaissance. A l'Eglise surtout, qu'elle considère comme son chez soi, elle ne laisse échapper aucune inconvenance de mise, de démarche et de tenue. C'est vrai pourtant qu'elle se tient à sa place, qu'elle a les yeux sur son livre; et cependant c'est vrai aussi que, du haut en bas de la nef, rien ne lui échappe. Avez-vous vu, suspendues aux branches d'un arbre, ces toiles aériennes dans lesquelles se jouent les rayons du soleil? Au milieu se tapit un animal velu qu'à son immobilité on croirait mort. Mais qu'un insecte imprudent vienne heurter les fils qu'il a tendus, aussitôt l'araignée se dresse sur ses pattes et de ses deux gros yeux regarde s'il n'y a pas une proie à manger. Voilà la fausse dévote ! Araignée de la maison de Dieu, elle y tend ses fils imperceptibles. Si par mégarde ou de propos délibéré, vous avez offensé dans vos vêtements la simplicité chrétienne, s'il vous échappe une parole ou un regard indiscret, si vous n'avez pas la modestie et la pieuse réserve qui conviennent au saint lieu, et que sais-je encore ? elle en est avertie, fussiez-vous à la porte et elle au sanctuaire. »
Quel exquis portrait et quelle jolie boutade !
Digne successeur de nos grands sermonnaires, le P. Monsabré occupera une belle place parmi les prédicateurs dont s'honore le plus l'Église ; la grandeur imposante de son œuvre, la beauté sévère de son style, la sûreté de sa doctrine, après avoir conquis à l'orateur la reconnaissance de ses contemporains, lui assureront l'admiration et les sympathies de la postérité.
ans l'éloquence d'une vie sainte, la paroie la plus lyrique reste stérile. Au prédicateur de l'Évangile, il faut l'abnégation et la piété ; il faut l'union de l'âme tout entière à Dieu ; non-seulement par l'intelligence qui reconnaît et admire ses droits souverains et ses bontés ineffables, mais aussi par l'amour qui y adhère. Seul, le prédicateur imprégné du divin exhale ces cris qui sortent de l'âme et remuent les âmes ; en l'écoutant, on sent en lui l'homme de Dieu et on frémit avec lui. Moine fermement attaché à ses devoirs, et prêtre dévoré du « zèle de la maison de Dieu », le P. Monsabré, en prêchant l'Évangile, n'obéit pas simplement à l'injonction de ses supérieurs, mais aux incoercibles élans de son cœur apostolique.
« 0 Dieu, s'écrie-t-il au début d'une de ses conférences, Dieu qui aimez les âmes et qui m'avez touché d'un trait de ce saint amour, je m'abandonne à vous dans la tâche sublime et salutaire que j'ai entreprise. »
Sans soulever le voile discret qui couvre la vie religieuse de l'orateur de Notre-Dame, sans énumérer les pratiques qu'il affectionne, on peut juger par mille traits dans les œuvres du P. Monsabré, que la plus ardente piété nourrit et féconde son ministère. Par elle, il n'est pas seulement un traducteur heureux, mais aussi un champion passionné de la doctrine de saint Thomas ; par elle, il parvient à cette onction qui fait pénétrer la vérité au fond des âmes; par
LE R. P. MONSABRE
elle, il possède ce qui élève les grands talents à la hauteur des maîtres de la chaire chrétienne : l'enthousiasme !
La page suivante, tracée le lendemain de la mort de Lacordaire, nous initie aux nobles sentiments qui animent cette âme chevaleresque :
« Sachant bien qu'aucune parole n'est bonne aux âmes si elle n'est l'instrument de la grâce de ; H Dieu, je veux être effacé sous une autre
protection. J'implore pour chacune des lignes qui passeront sous les yeux du lecteur la particulière assistance de Celle dont le chaste sein a répandu sur le monde la lumière éternelle, Marie, mère du Verbe incarné, ma mère bien-aimée.
Je croirais oublier les bienfaits dont elle a comblé ma vie et celle de mon illustre et saint Ordre, si je ne lui consacrais ces premiers essais de ma plume. Qu'elle en corrige les aridités en les pénétrant de la merveilleuse onction de la grâce dont elle est remplie pour elle-même et suremplie pour nous, comme dit saint Bernard : Plena sibi, superplena nobis...
« Actions de grâces à mon Maître. Sa chère parole a été constamment présente à ma mémoire pendant le cours de ces conférences et sa doctrine m'a servi, comme on le verra, de règle inflexible. Je le recommande à tous ceux qui veulent prendre des leçons de philosophie et de théologie. Il est fort, lumineux, adorable, divin. Il demeure au ciel, mais ses œuvres sont restées entre nos mains. L'Église
l'appelle Thomas d'Aquin, louange et gloire des Frères- Prêcheurs, professeur de la sainte lumière, et lui demande d'élever jusqu'au cieux nos faibles esprits. O Thomas, laus et gloria Predicatorum Ordinis, nos transfer ad cœlestia, prof essor sacri luminis.
« Et vous enfin, qui dormez sous les dalles de Sorèze votre dernier sommeil, Père vénéré, vous vivez dans notre respectueuse et éternelle affection. Si la mort ne vous eût trop tôt ravi à cette terre encore tout émue et embaumée du souvenir de votre éloquence et de vos vertus, je vous eusse dédié ces discours. Acceptez-en l'hommage et bénissez-les. Du séjour bienheureux où vous contemplez la lumière dans la lumière môme, vous le pouvez mieux qu'en cette triste vallée. Ceux qui me liront, voyant combien je suis petit, comprendront combien vous êtes grand, et j'aurai eu le bonheur de travailler à votre gloire en travaillant à la gloire de notre commun Père et Maître des cieux. »
oj&©'est à ce zèle apostolique, c'est à cette nette simpli- U Irî c*té' cest ^ ce resPect profond, ou plutôt à ce culte 2ÛÊË2 filial qu'il a toujours professé dans son enseignement pour la doctrine de l'Église, que le Père Monsabré doit ce tribut de sympathie et ce témoignage d'affection dont l'a gratifié l'auditoire de Notre-Dame. Au moment où l'orateur descendait pour la dernière fois de la chaire de la métropole, l'un des auditeurs les plus assidus des Conférences, M. Bonjean, par une dérogation inusitée, mais que tout justifiait dans le cas présent, adressait à l'orateur ces paroles, que nous nous reprocherions de ne pas reproduire :
« Mon Très Révérend Père,
« Au moment où votre voix puissante vient de retentir pour la dernière fois dans la chaire de Notre-Dame, en l'honneur de la divine Eucharistie, permettez à la confrérie du Saint-Sacrement de l'Église métropolitaine de vous offrir un gage durable de sa gratitude et de sa vénération. (1)
« Nous vousprions mon Révérend Père, de recevoir cette image de Notre Rédempteur qui vous rappellera, dans la pieuse retraite où s'exile votre talent toujours plus admiré, la glorieuse carrière que vous avez poursuivie, depuis vingt années.
(1) Le crucifix offert au R. P. Monsabré; est en ivoire et la croix en ébène. Le Christ, dû au ciseau de Julien, est fort beau et l'expression du visage saisissante. La croix porte, gravée sur une plaque d'argent, l'inscription suivante -.'{Au T. R. P. Monsabré, la Confrérie du Très Saint Sacrement de l Éylise métropolitaine de Notre-Dame. — Pâques 1890. — Conférences, de Notre-Dame de Paru, 1872-1890.
« Et maintenant, mon Très Révérend Père, vous pouvez dire comme le grand Apôtre : « J'ai combattu le bon « combat, j'ai accompli ma course, j'ai conservé ma foi. » « Mais, en attendant la couronne de gloire que vous promet la suite du texte sacré, souffrez que votre fidèle auditoire se groupe encore une fois au pied de cette illustre chaire, afin de pousser à son tour un retentissant Amen.
« Amen de la foi, que vous avez développée et affermie dans nos âmes.
« Amen de la piété, dont votre éloquence a fécondé le germe dans nos cœurs.
« Amen de la pensée, préservée par votre dialectique puissante des erreurs contemporaines.
« Amen des actes, qui se résument d'une manière si éclatante dans cette magnifique communion pascale.
« Amen enfin de la reconnaissance et de l'admiration, en présence de tant de services rendus et de tant d'efforts dépensés, pour la gloire de Dieu, le salut des. âmes, et l'honneur de la patrie ! »
A ces paroles, qui interprétaient si bien les sentiments de tous, le P. Monsabré répondit :
« Messieurs,
« On dit que l'amour est aveugle, je serai tenté de le croire en entendant le bien que vous dites de moi, mais il me paraît tout à fait clairvoyant dans le choix du souvenir que vous m'offrez. Vous ne pouviez rien me donner qui fût plus doux à mon cœur. Le crucifix, ainsi que je vous le disais cesjours derniers, est un livre plein d'enseignements. Je lirai, sur celui que vous m'offrez, la mystérieuse