LE DÉPUTÉ
oj&j^est le 20 février 1876 qu'il entra dans la vie publi- \\fë^ que. Les électeurs de Pontivy lui avaient spontané- §Lte2 ment offert la candidature : ils en firent leur député. Mais la majorité sectaire, qui venait de conquérir le Palais-Bourbon, ne lui permit pas d'exercer son mandat. Elle vota l'enquête contre son élection et l'invalida. Il fat réélu au mois d'août suivant. Après le 16 Mai, nommé de nouveau par sa fidèle circonscription, il fut de nouveau soumis à l'enquête et de nouveau invalidé. C'était en 1878; les haines antireligieuses de la Chambre poursuivaient en lui, avec obstination, le champion des Catholiques, et aussi l'orateur éloquent dont la belle parole pouvait servir la cause ennemie. Elles l'écartèrent donc de la tribune, pendant trois ans, au mépris de tous les droits. Mais il rentra au Parlement en 1881, et, depuis lors, il y a constamment siégé, sauf une courte interruption, après son ralliement à la République, en 1893.
Pendant ce temps, il ne se désintéressa certes pas de son œuvre de prédilection, l'organisation des cercles. Il y travailla même avec ardeur. Mais elle n'absorba plus désormais ses efforts. Il se trouva mêlé à toutes les luttes, que le parti, maître du pouvoir, engagea contre la religion de la France ; et si sa parole n'arrêta pas les coups de la
force, elle les dénonça du moins à l'indignation publique, et vengea ceux qu'elle ne pouvait défendre.
Rappelons son rôle dans quelques circonstances célèbres. C'est dans l'organisation de l'enseignement, on le sait, que les passions sectaires s'exercèrent avec le plus d'audace. Ce qu'on voulait, c'était arracher à Jésus-Christ le pays, ce vieux pays que les évêques ont fait, suivant un mot fameux, comme les abeilles font leur ruche, et où la foi a opéré tant de merveilles. Pour cette œuvre de déchristianisation générale, on ne crut pas trouver de moyen plus sûr que de déchristianiser l'enseignement. C'est ce qu'on appelait le Laïciser.
En attendant la législation tyrannique que M. Ferry préparait et qui devait rendre cette laïcisation obligatoire dans toutes les écoles primaires, sous l'impulsion des préfets les municipalités, qui s'inspiraient de leur pensée, chassèrent brutalement les maîtres congréganistes. C'étaient comme des escarmouches avant l'assaut général. M. Albert.de Mun ne put flétrir cette odieuse campagne devant la Chambre. Car elle eut lieu justement à l'époque où l'invalidation l'avait expulsé de son siège. Mais un meeting de protestation fut organisé, à Paris, au Cirque d'hiver ; et là, devant plus de quatre mille personnes, le vaillant .orateur fit entendre le cri de sa foi indignée.
Il ôta d'abord le masque dont les ennemis de Dieu couvraient leurs hypocrites desseins.
Qu'est-ce que l'enseignement laïque ? s'écria-t-il. Le mot est sujet à confusion et plus d'un peut s'y la;sser prendre. On y compte bien d'ailleurs, pour celui-là comme pour bien d'autres avec lesquels on
trompe le public, qui ne sait pas toujours ce qui se cache derrière ces formules révolutionnaires.
Une école laïque? Ceia veut-il dire une école tenue par un maître n'ayant pas fait profession de vie religieuse ? Assurément non ; s'il ne s'agissait que de cela, on ne nous verrait pas si émus...
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Quand on nous parle de renseignement laïque, ce que l'on veut dire c'est renseignement sans Dieu, l'enseignement sans instruction religieuse...
Plus d'instruction religieuse, c'est à dire l'école sans Dieu, et je dis que le vrai mot c'est l'école contre Dieu. (Double salve d'applaudissements.)
Ah ! je sais bien qu'on se récrie, qu'on proteste et qu'on nous dit : « Nous ne demandons pas qu'on enseigne à ne pas croire en Dieu, nous demandons seulement qu'on n'en parle pas (Ah ! ah!) ; nous ne l'attaquons pas, nous l'ignorons. (Vive hilarité.) Et d'ailleurs, si vous voulez apprendre une religion à vos enfants, vous serez libres de le faire dans la famille. » Messieurs, pour ce qui est de cette liberté, elle ne mérite qu'un nom : c'est une mauvaise plaisanterie. Faire le catéchisme aux enfants dans la famille? mais comment, et à quelle heure ? Les gens qui ont dit cela ont donc bien du temps disponible, et ils croient sans doute que les familles d'ouvriers sont comme eux, et que le père ou la mère peuvent prélever sur le travail ou sur les soins du ménage les loisirs nécessaires pour donner des leçons. Ou bien croientils, comme M. Jules Ferry, que tout le monde peut avoir le luxe d'un précepteur? (Applaudissements répètes.) La liberté du catéchisme à domicile pour les ouvriers, la liberté du précepteur pour les bourgeois, voilà ce qu'on nous laisse. Encore une fois, c'est une plaisanterie, et (.'lie est hors de mise dans les sujets aussi graves. Qu'on nous fasse la guerre, mais qu'on ne se moque pas de nous. (Salve de bravos.)
Pas d'instruction religieuse à l'école, cela veut dire forcément pas d'instruction religieuse du tout, et je répète que cela veut dire l'école athée. Religion ou irréligion, il n'y a pas de milieu. La preuve, elle est dans les paroles mêmes de ceux: qui, depuis plus de dix ans, préparent avec un zélé infatigable la conjuration qui éclate aujourd'hui.»
Bientôt l'éloquence de l'orateur s'élève. Il montre que c'est un crime d'enlever Dieu à l'âme des entants. Sans doute l'instruction est un bienfait, mais c'est à condition qu'elle marche de pair avec l'éducation ; c'est à condition qu'on élèvera l'enfant en môme temps qu'on l'instruira.
On l'élèvera; Messieurs je répète ce mot qui correspond si bien, à la pensée qu'il exprime : élever c'est-à-dire grandir, détourner de ce
qui est lias et vulgaire., et faire monter vers ce qui est grand, noble et généreux : voilà le rôle admirable de l'éducation. (Vive sensation et applaudissements répétés.)
11 y a longtemps, dit M. Gréard dans son Rapport sur l'enseignement primaire en 1878, il y a longtemps qu'un des maîtres de la morale antique l'a dit : «L'esprit des enfants n'est pas un vase que nous « avons à remplir, c'est un foyer qu'il faut échauffer. » (Bravos.) Mais, dites-moi, Messieurs, où donc ira-t-on chercher la flamme, où donc ira-t-on demander le secret de ce qui est grand et de ce qui élève, si Ce n'est à la religion ?
Qui pourra parler à un enfant de dévouement, de respect, de devoir, d'abnégation et de sacrifice, sans lui parler de Dieu et sans chercher, ailleurs que sur la terre, des perspectives qui attirent son cœur et qui décident son courage J? (Salve de bravos.) Quelle raison lui donner, quelle puissance invoquer pour courber son âme au joug de ces grandes vérités, si on ne commence d'abord par la plier à l'autorité de la foi, et quelle croyance pourrait-on mettre dans ce jeune cœur, s'il est d'abord déshérité de toute croyance surnaturelle ?
« La religion ! la religion ! c'est la vie de l'humanité en tous lieux, sauf quelques jours de crise terrible et de décadence honteuse. La, religion pour contenir ou combler l'ambition humaine, la religion pour nous soutenir ou nous apaiser dans nos douleurs, celles de notre condition ou celles de notre âme ! Plus le mouvement social sera vif et étendu, moins la politiqué-suffirâ à diriger l'humanité ébranlée. Il y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des perspectives plus longues que celles de la vie. Il y faut Dieu et l'éternité. » (Vifs applaudissements . )
C'est M. Guizot qui a dit ces magnifiques paroles. Je le cite à dessein, parce qu'il était protestant.
M. Cousin, qu'on ne prendra pas non plus pour un clérical, M. Cousin, après avoir étudié l'organisation de l'enseignement à l'étranger, et particulièrement en Allemagne, écrivait à M. de Montalivet, alors ministre de l'instruction publique :
« La religion est à nos yeux la base la meilleure, et peut-être même la base unique de l'instruction populaire. »
Eh bien ! qu'est-ce qu'on nous offre à la place de cette éducation religieuse que tant de grands esprits ont proclamée nécessaire ? On a mis à la place, comme toujours, un mot sonore, retentisant, un de ces
mots dont M. Thiers voulait parler quand il disait dans l'enquête parlementaire sur le 4 septembre:
«Il y a des moments dans notre pays où tout le monde dit une chose, la répète, finit par y croire, et, tous les sots se mettant de la partie, 'la foule suivant, il n'y a plus moyen de résister. »