‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 38 sur 65 · VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

VICTOR COUSIN

On a dit : Nous donnerons une éducation nationale.

Qu'est-ce que c'est, Messieurs, qu'une éducation nationale ? Il faut aller au fond des choses et déshabiller les mots : il y a dans la langue révolutionnaire des clichés dont il ne faut pas se lasser de faire justice. L'éducation nationale est un de ceux-là. C'est un mot qui brille, qui fascine, qui étourdit... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Pour le savoir, le mieux, c'est de le demander à ceux qui l'ont inventé.

M. Albert de M un rappelle alors les projets burlesques que le système de l'éducation nationale inspira aux hommes de la Révolution. Et il ajoute :

Voilà l'éducation nationale, et Danton en donne la formule un peu plus tard quand il s'écrie à la tri hune : « Les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents. » {Exclamations déverses.)

Formule odieuse, mais précieuse en même temps, qui démasque les rhéteurs, qui résume nettement les déclamations, et qui exprime en quatre mots ce que M. Spuller met aujourd'hui cent pages à dire moins bien. {Bravos.) Le droit de l'Etat, le droit du gouvernement, le droit du préfet, le droit du conseil municipal, tout cela, c'est la même théorie, et les lauriers de Danton doivent empêcher M. Ferry et M. Hérold de dormir : ils n'ont jamais rien trouvé d'aussi bien que cela : « Les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents. » {Non! non! Applaudissements.)

Maintenant, pères de famille, vous savez ce que c'est que l'éducation nationale.

Pour moi, c'est le plus odieux des despotismes ; et quand j'entends appeler national un pareil système d'oppression morale, quand j'entends prostituer ainsi ce mot qui éveille toutes les nobles,- toutes les généreuses pensées, qui évoque tous les grands souvenirs et qui appelle tous les dévouements, je suis saisi d'une profonde indignation ! {Salve d'applaudissements . )

Nationale, et à quel titre ? Je croyais, moi, Messieurs, que le sentiment national était celui qui embrasse dans un même culte toutes les traditions d'un pays, qui s'enorgueillit de toutes ses grandeurs, qui, passionné pour sa gloire, ne consent pas plus à la rabaisser dans le passé qu'à la compromettre dans le présent et à en désespérer dans l'avenir {Mouvement prolongé. — Bravos enthousiastes), et qui enfin, survivant à toutes les transformations sociales, plus fort que toutes les discordes civiles, renoue sans cesse, entre les générations et les hommes, la chaîne interrompue du patriotisme. (Bravos.) Est-ce là ce qu'on nous offre ? (Applaudissements prolongés.)

Oh ! non certes : ce n'est pas là ce qu'on offrait ! Sous le nom d'éducation nationale, ce que les passions antireligieuses cherchaient à introduire, ce qu'elles ont, hélas ! introduit, c'est une éducation nouvelle, inconnue, inouïe,

qui rompt violemment avec toutes les traditions de la France ; elles ont rêvé d'acclimater l'athéisme dans un pays très chrétien. Et voilà pourquoi on les voyait déjà commencer l'œuvre, qu'elles ont achevée depuis : elles expulsaient, comme des indignes, de nos écoles publiques ces humbles religieux dont l'habit seul rappelait aux enfants qu'il existe un Dieu, puisqu'il y a des hommes qui se consacrent à son service et se dévouent à enseigner les petits pour son amour. L'orateur saluait éloquemment, parmi tous les autres, les Frères des Ecoles chrétiennes, et cet admirable Jean-Baptiste de la Salle qui fut le général et le créateur de cette armée de la religion et de la charité.

Messieurs, dit-il, vous n'attendes pas que je fasse- ici son panégyrique ; il n'y on a pas do plus éloquent que l'assemblée qui m'écoute et qui proteste en faveur de ses fils. (Salve d'applaudissements.) iDepuis deux cents ans, il se survit à lui-même, ot chaque t'ois que vous voyez passer un de ces hommes vêtus de ce costume qui a t'ait le tour du monde, avec sa grossière chaussures-son rabat, son manteau et sa robe fermée par des agrafes de fer, saluez-le ! c'est l'ignorantin qui faisait trembler Voltaire. (Acclamations et bravos.)

Il est partout et partout le même, dans mille écoles de France, où d répète dans L'humilité la leçon de dévouement que la Salle donnait au xvnc siècle ; dans l'Europe entière, et jusque dans l'extrême Orient, où H fait à la Franc;' un renom de grandeur et de popularité qui survit à toutes les défaites (Mouvement) ; au Canada, où il entretient pieusement ta souvenir et la langue qui furent ceux de la mère patrie (Applaudissements) ; dans toute l'Amérique, qui l'appelle au secours de sa civilisation naissante, et dans ces iles d'Afrique où il fait aimer à la fois l'Eglise et la France !

Vous l'avez vu, tel qu'Horace Vernel a peint le frère Philippe, assis dans une humble cellule, sur une chaise de paille et près d'une table ie bois, avec un seul ornement près de lui, ce Christ qui pend au mur, qui résume tout, le principe et la fin, qui explique touj et qui est toute a récompensé'! (Bravos prolonges.) Il est partout, Messieurs, à la peine pour lui-même, à l'honneur pour ses élèves, et, quand vient Kheure tragique où la patrie lui demande un suprême sacrifice, il est

■encore là, le dernier sur le champ de bataille où l'ennemi le contemple avec admiration, ajoutant à sagloire une palme inattendue que l'Académie lui donnera, pour saluer dans son dévouement le plus bel acte de patriotisme don! la France s'honore dans ces tristes jours ! {Vifs applaudissements.)

Voilà un magnifique hommage ! Heureux tout ensemble ceux qui le méritent, et celai à qui son cœur l'inspire et dont le talent sait le faire ainsi resplendir !

Le discours fini, des salves réitérées d'applaudissements retentirent; tout l'auditoire poussa des acclamations, d'enthousiasme.

C'était justice. L'orateur avait le droit d'être fier de son triomphe. Il n'y vit qu'un encouragement de plus à ne reculer devant aucune fatigue pour la défense de la même grande cause. Il parcourut les provinces, qui frémirent aussi à sa parole. Il visita Moulins, Saint-Etienne, Lyon, Chambéry, Marseille, Montpellier, Bordeaux, Montmorillon, Vannes, Caen, Lille, Le Mans, presque toutes les grandes villes de France. Partout des meetings s'organisèrent, les lois Ferry furent maudites avant d'être nées, et M. de Mun eut l'honneur d'être la voix de la protestation universelle.

Sans doute la force l'a emporté. Elle prime le droit pour tous les despotes, qu'ils soient des individus ou des assemblées. Mais le droit est éternel, et Dieu lui donne des revanches. Ce qui importe, c'est de ne pas le laisser s'alanguir dans l'indifférence publique et s'effacer peu à peu dans l'oubli. Au demeurant, on ne le violente pas en vain, et tôt ou tard il a son jour.

A la Chambre même, l'orateur catholique eut souvent l'occasion de dénoncer les attentats dont la religion était victime.

On se rappelle, par exemple, comment à la mort de Victor Hugo, l'extrême gauche proposa de désaffecter l'église Sainte-Geneviève, qu'on appelle aussi le Panthéon, pour transporter le corps du poète. La Chambre refusa de discuter la proposition. Mais trois jours après, le gouver-

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