‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 39 sur 65 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

nement la faisait sienne. Il exécutait, par un simple décret, ce que les partis avancés eux-mêmes n'avaient cru pouvoir demander qu'à une loi : il enlevait l'édifice au culte. Le lendemain, dès l'ouverture de la séance, M. de Mua s'élança à la tribune : il montra facilement l'illégalité flagrante de la mesure ; il rappela que la construction de l'église qu'on allait profaner n'avait été que l'exécution

d'un vœu de Louis XV. Le roi malade avait promis à Dieu, s'il guérissait, d'élever un temple à la patronne de Paris. Ce temple devait remplacer le monument modeste où, depuis douze siècles, la foule des pèlerins venait vénérer les reliques de la pauvre et sainte fille, qui avait sauvé la ville des fureurs d'Attila. Par sa destination primitive le Panthéon est donc bien un édifice sacré ; il est d'ailleurs bâti en forme de croix ; et c'est un signe éclatant qu'aucun décret rie saurait effacer : les pierres parlent d'elles-mêmes. Passant alors de la violation du droit légal méconnu à celle du droit des consciences outragées, l'orateur s'écria :

Vous les avez blessées sans excuse, sans autre raison que la passion des violences extérieures... (Applaudissements adroite), quand tout, dans la circonstance, et le respect des vieilles traditions de la foi parisienne et le soin même de la gloire que vous prétendiez honorer, aurait dû vous détourner d'un pareil attentat ; et votre offense a déjà retenti d'un bout à l'autre du pays. (Nouveaux applaudissements à droite.)

M. de Baudry d'Asson. C'est le commencement de la fermeture de toutes les églises ! .

M. le comte "Albert de Mun. Ce n'était pas assez d'avoir condamné à la pompe toute païenne que vous préparez les restes de celui qui fut le chantre inspiré de la prière pour tous et de la douleur consolée parles immortelles espérances, de celui qui est mort en écrivant pour sa dernière pensée : Je crois en Dieu... (Vifs applaudissements à droite. \

Ce n'était pas assez d'avoir infligé à la France chrétienne le spectacle de ces funérailles que vqus appelez nationales, et dont vous bannissez une partie de la nation : il a fallu que, pour obéir aux passions et aux menaces, vous fissiez d'un convoi funèbre l'occasion d'une profanation impie et du triomphe brutal de la libre pensée sur la religion. (Bravos et applaudissements répétés à droite.)

Vous allez chasser de l'église où elle était vénérée la sainte la plus populaire de l'histoire nationale, celle aux pieds de qui, pendant les souffrances du grand siège, la population parisienne, fidèle à ses traditions, se rendait en foule pour l'invoquer et lui demander sa délivrance. (Nouveaux bravos et applaudissements sur les mêmes bancs,)

Mais ce n'est pas encore assez ! Vous allez chasser de sou temple Dieu lui-même, pour installer à sa place la dépouille d'un homme ! comme si l'immortalité de la gloire pouvait être protégée par la négation de ce qui est éternel ! (Applaudissements sur les mômes bancs.)

Y avez-vous bien pense? Y avez-vous bien réfléchi? Ces funérailles athées, vous ne pouvez pas sans un intolérable outrage les conduire devant nos autels et les abriter sous la croix. {Mouvements.) Il faudra donc que la profanation soit entière ! Demain, aujourd'hui peut-être, à l'heure où je vous parle, vous allez arracher de Sainte-Geneviève les autels et les tabernacles ; et de ce dôme, qui domine Paris, vous allez précipiter la croix de notre Dieu ! (Applaudissements prolongés à droite.)

M. de Baudry d'Asson. C'est une infamie !

M. le comte Albert de Mun. Eh bien ! la France entière entendra e bruit de sa chute, elle la relèvera contre vous. (Nouveaux applaudissements à droite.)

M. Roque de Fillol. C'est une nouvelle croisade dont vous nous menacez ? •

M. le comte Albert de Mun. Voilà le spectacle que vous allez "donner à la France, et l'armée qui n'a . plus le droit d'accompagner ses vieux chefs jusqu'à l'église, quand ils meurent en chrétiens, sera réduite à escorter ce convoi païen jusqu'au seuil du temple sans Dieu. (Bravos et applaudissements à droite)...

C'est Victor Hugo qui, dans un de ses écrits, appelait la translation des restes de Voltaire au Panthéon, « une saturnale funèbre » ; il a juge lui-même le sort que vous lui destiniez. (Bravos à droite.)

Désormais il n'est plus question de Victor Hugo, il n'est plus question de la gloire, il n'est plus question de funérailles nationales. Ce que vous montrerez lundi à Paris et à la France, ce ne sera plus qu'une saturnale funèbre. (Applaudissements prolongés et répétés à droite. — L'orateur est entouré et félicité par ses amis.)

L'orateur avait deviné juste. Si vif que parût le mot, l'événement prouva qu'il était mérité. On se rappellera longtemps, à Paris, ce défilé carnavalesque de sociétés de gymnatique et des grands corps de l'État, cette cohue où le club grotesque des Béni-Bouffe-toujours fraternisait avec la Cour de Cassation, et qui sous les yeux irrespectueux d'une foule gouailleuse, accourue pour jouir de cette exhibition nouvelle, s'en allait comme une noce de village

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en goguette, promenant un malheureux cadavre pour le jeter comme un défi à la face de Dieu !

Le gouvernement patronna, il organisa, il imposa aux contribuables cette procession macabre et sacrilège.

Quelque temps après, il faisait fusiller des ouvrières», dont tout le crime était de se réunir pour prier dans la chapelle de leur usine.

Le 8 avril 1886, sur un télégramme de M. Goblet, ministre des cultes, le préfet de l'Isère avait envoyé six gendarmes pour fermer la chapelle privée, ouverte depuis quarante-trois ans dans l'usine de Chateauvillain. Cette petite troupe était escortée d'un serrurier, armé d'une pince comme les voleurs, et commandée par le souspréfet de l'arrondissement, avec un commissaire de police comme chef d'état-major. Les assaillants pénétrèrent avec effraction dans l'usine, quoiqu'ell-e fût une propriété privée. En voyant enfoncer la porte du domicile dont il avait la garde, le directeur fit feu, sans atteindre personne. Un gendarme le saisit alors à bras le corps, pendant qu'un autre, appuyant son revolver sur le visage du malheureux, lui fracassait la mâchoire. Une ouvrière vole au secours de son maître.

— « Que faites-vous là? lui crie un gendarme.

— Je vais sauver mon maître que vous assassinez. » Une balle l'étend raide morte. Tout le monde prend la

fuite. Mais les réprésentants du pouvoir s'acharnent sur ces femmes qui se sauvent en courant : une enfant de seize ans tombe à son tour, blessée par une balle. C'est alors seulement que le sous-préfet, chef de l'expédition, voulu! bien ordonner de cesser le feu.

Ces événements excitèrent en France une émotion considérable ; et M. de Mun en demanda compte au ministère, dans une séance du Parlement. Il rappela aux membres de la majorité la consultation célèbre, signée autrefois par les hommes les plus éminents de leur parti, dans une affaire où le domicile avait été violé aussi par les agents de l'autorité publique. Il est vrai qu'ils n'étaient pas alors au pouvoir. Ils disaient donc que « la violation du domicile constitue un cas de légitime défense, qui emporte comme conséquence le droit de repousser la force par la force. C'est contre les coups d'autorité que le droit naturel, le droit de légitime défense reprend tout son empire. »

Réveiller devant ces députés violents, aux instincts tyranniques, ce souvenir cle l'époque lointaine, où ils se donnaient pour les apôtres de la liberté, c'était une tactique habile, qui les rendait leurs propres accusateurs. Ils en étaient gênés visiblement. Et comme ils essayaient de déplacer les responsabilités dans ces événements tragiques, pour en faire retomber le poids sur le directeur et les ouvrières : « Les faits ont répondu, s'écria l'orateur. J'ai fait le compte des morts et des blessés; vous le ferez aussi. Où sont les vôtres? »

Appuyant ses paroles, la droite lança alors à la gauche cette éloquente apostrophe : « Vous saluerez les assassins, si vous voulez ; nous, nous saluerons les victimes. »

Et en effet, M. cle Mun salua sympathiquement les victimes, puis se tournant vers la majorité, il finit par ces fières paroles : « Il y avait entre vous et nous la croix renversée... (Interruptions à gauche.) Il y avait entre vous

et nous la croix que vous avez renversée : il y a maintenant le sang des femmes chrétiennes : cela ne s'oubliera pas, et cela finira par se payer. »

Malheureusement pour nous qui passons si vite, la justice de Dieu, ayant l'Éternité pour elle, est lente à exiger certaines dettes. Mais elle ne les oublie pas; tout s'expie. Lady Macbeth a beau laver ses mains souillées de sang ; la tache reste et Dieu la voit toujours !

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