EGLISE SAINT-MERRY
(1) M.\ de Mun a dit un jour éloquemment pourquoi le peuple ne peut S'accomoder du scepticisme ; c'était à laChambre, Je 16 novembre 1892.
m. de mun ... Il y a une chose que je sais parce que j';ii In. prétention • le connaître le peuple aussi bien que mes honorables interrupteurs, c'est qu'il n'est pas, qu'il ne sera jamais, qu'il ne peut pas être un sceptique.
m. MILLERAND. C'est vrai !
m. le comte Albîrt de mun. Il est -l'être éternellement souffrant, et parce qu'il soifffre, il a un perpétuel besoin, pour être soulagé, decroireet d'espérer... C'est par là qu'il est vraiment grand, et qu'à travers toutes ses erreurs, il est digne de tout l'amour et de tout le dévouement de ceux (pie la fortune ou l'éducation ont fait sortir de ses rangs. C'est pour lui qu'a été dite la parole qui a traversé les âges et qui remue encore les cœurs au déclin de ce siècle : J'ai pitié de cette foule!
la répression impitoyable qui « écrasa la plus barbare des révoltes. » Ce jour-là il a compris, mieux que jamais, et il ne se fatigue pas de le redire, que la force ne résout rien. En comprimant un moment les haines, elle les surexcite et les aiguise. Il n'y a qu'un remède : rendez à ce peuple le sentiment du devoir, et la résignation.
La résignation ! Mais ou a arraché de ces demeures l'image de divin Crucifié, qui montrait aux malheureux, abîmés dans la souffrance, son front sanglant et ses membres déchirés comme pour leur dire : J'ai souffert plus que toi et je te garde maintenant, pour prix de les douleurs, une place à mes côtés, au sein de ma gloire éternelle ! (Acclamations et applaudissements répétés. )
Quoi! on a détruit toutes les barrières, renversé toutes les digues, et l'on s'étonnerait de voir la tempête se déchaîner et le flot se précipiter !
On a proclamé la loi de la richesse, ou a t'ait de l'intérêt et de la ouissance le terme de la vie et la règle du travail, et on bétonnerait de voir ceux qui n'ont rien y prétendre à leur tour !
Non ! non ! cela n'est pas permis ; c'est la parole de Mgr Mermillod à Sainte-Clotilde : « Vous m'avez été le ciel et vous m'avez promis la terre. Je veux la posséder! » C'est la logique de la. Révolution.
Désir irréalisable, espoir décevant ! Lancée à la poursuite de cette proie insaisissable, la démocratie s'épuisera par ses efforts mêmes, et, par ses violences, provoquera des réactions où elle perdra sa liberté. Comme Montalembert, à Malines, il y a trente ans, M. de Mun lui prédit qu'elle sera chrétienne ou qu'elle ne sera pas.
C'est ce qu'il répétait récemment encore, dans une page brillante. (1)
« Il y a, dans Hernani, une scène magnifique : don Carlos, celui qui va être Charles-Quint, s'est enfermé, pendant qu'on procède à l'élection de l'empereur, dans le tombeau de Charlemagne, et là, devinant
(1) Discours prononcé à Lille, le 6 juin 1892.
la puissance qui lui vient et le fardeau qu'elle va jeter sur son épaule, sentant, c'est lui qui parle, sous ses pieds,
le monde tressaillir
...vivre, sourdre ei palpiter la terre.
courbé sur le seuil, derrière lequel le grand empereur dort son éternel sommeil, il découvre le trouble de son âme :
Puis, quand j'aurai ce globe entr? mes mains... qu'en faire? Le pourrai-je porter seulement?..
et prosterné, tout ému de sa grandeur et de sa faiblesse, il invoque le mort gigantesque. dont il va saisir l'héritage :
Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau.
Messieurs, je songeais au peuple, en relisant l'autre jour ces vers grandioses.
Le voilà, comme don Carlos, maître du pouvoir suprême ; et sur ce monde vieilli, tout jonché des débris des trônes écroulés, où elle sent, elle aussi, tressaillir et palpiter la terre sous son pas lourd et retentissant, la démocratie se lève, rude et violente, pour prendre possession du sceptre des rois. L'heure est solennelle et troublante.
Peuple, quand tu auras ce globe entre les mains, qu'en feras-tu ? Le pourras-tu porter seulement ?
Va, fais comme Charles-Quint ! suspends un instant ta marche orgueilleuse et, le front penché sur le passé qui s'enfuit, demande à la vieille France, qui devient ton héritage, le secret de sa force et de sa grandeur ; demande-lui, toi aussi, de verser dans ton cœur quelque chose de grand, de sublime et de beau ; et écoute sa réponse : « J'ai été grande, parce que j'ai été chrétienne ! Voilà le secret de ma destinée : c'est pour y rester fidèle que j'ai semé, sur tous les rivages, tant de souvenirs héroïques et que, d'un bout du monde à l'autre, j'ai promené la croix unie à mes étendards. Si tu veux vivre, fais comme moi ! » (Bravos ! Acclamations.)
Voilà le conseil que l'orateur donne, sans se lasser, à la démocratie contemporaine. Mais, en la conseillant, on voit combien il la respecte. Evidemment elle est pour lui la reine des temps nouveaux. Ses hommages ne vont-ils pas jusqu'à l'excès ? Ne fait-il pas cause commune, qu'il le veuille ou non, avec ces amis violents de la foule, qui
rêvent de renverser, à son profit, l'ordre social, et d'édifier, pour elle, un bonheur imaginaire sur les ruines accumulées de tout ce qui est? En un mot, M. le comte de Mun n'est-il pas socialiste ?