PROUD HON
On lui en a fait bien des fois le reproche et il Ta bien •des fois réfuté.
En 1848, après les journées de Juin, Proud'hon comparaissant en accusé devant le tribunal correctionnel, expliquait aux juges qu'il était allé admirer les sublimes horreurs de la canonnade ; le président l'interrompit et lui dit :
— Je croyais que vous étiez socialiste ?
— Sans doute, Monsieur le Président.
— Mais qu'est-ce donc que le socialisme ?
— C'est tout système ayant pour objet l'amélioration de la société.
— Mais alors nous sommes tous socialistes?
— C'est bien ce que je pense, Monsieur le Président. Proud'hon se moquait agréablement du tribunal. Au
sens où il l'entendait, M. de Mun, qui rapporte l'anecdote, reconnaît être socialiste, comme le président... et comme tout le monde. Il Test môme un peu plus que tout le monde, car il voudrait améliorer, plus que beaucoup d'autres, les conditions sociales des temps où nous vivons. A. ce point de vue, comme il n'y a pas deux hommes qui aient absolument les mêmes idées, quoi que l'on pense on est toujours le socialiste de quelqu'un. M. de Mun l'est d'un plus grand nombre que certains d'entre nous, voilà tout.
Car de le placer vraiment parmi les fauteurs du socialisme authentique, c'est une preuve qu'on n'a même pas lu ses discours. Son œuvre est là, tout entière, sous les yeux du public. Il est facile de connaître les théories qu'il admet et celles qu'il repousse.
A Chartres, en 1878, dans un discours qui a fait quelque bruit et qui a été publié sous ce titre Socialistes et Catholiques, il disait :
Non, non, nous ne sommes pas et nous ne serons jamais des socialistes ! Le socialisme, suivant la parole de P. Félix, c'est la négation de l'autorité de Dieu et nous en sommes l'affirmation ! c'est l'affirmation de l'indépendance absolue de l'homme et nous en sommes la négation : <-: 'est la passion de la possession, et notre doctrine
s'appuie sur le renoncement ! Le socialisme, c'est la révolution logique et nous sommes la (-outre-révolution irréconciliable. Il n'y a rien de commun entre nous.
Un peu plus tard en 1882, il répudiait de nouveau toute assimilation, pour sa doctrine, avec des théories qui préconisent « l'absorption par l'Etat de toutes les initiatives individuelles, et la tyrannique substitution de son droit à tous les autres ». Et il ajoutait,en se répétant à quatre ans d'intervalle : « Non, Messieurs, nous ne sommes pas et nous ne serons jamais des socialistes. Nous voulons une solution de la question sociale, voilà tout ! »
Et c'est en effet bien différent. Car la solution qu'il souhaite, au lieu de se rencontrer avec les utopies de Benoît Malon, en diffère à la fois par le point de départ et parle point d'arrivée. Benoît Malon part, on l'a vu, de l'indépendance absolue de l'homme à l'égard de Dieu et de la négation de l'autre vie, et il aboutit à la suppression du capital privé et à son remplacement par un capital collectif unique. C'est là, suivant le mot qu'il emprunte au docteur Schaeffie, « l'alpha et l'oméga du socialisme »
M. de Mun s'élève de toutes ses forces contre ce système révolutionnaire. Du haut de la tribune du Parlement, il disait en 1883: « C'est la plus dangeureuse des chimères ou l'acheminement vers le pire des despotimes. » (1)
(1) Son ami et collaborateur, M. de la Tour du Pin Charribly, a écrit de son côté, dans l'Association Catholique (15 mai 1886) :
« Je crois le socialisme aussi privé de la vraie notion de la société que Je libéralisme de celle de la liberté... A ceux qui me trouveront bien enclin au socialisme, je répéterai que tout ce «pie j'y ai pu trouver de bon n'était pas de lui et n'était pas nouveau, mais seulement oublié de ceux que cela choque, et que je n'y connais de nouveau rien qui soit bon. »
Mais alors, dit-on, pourquoi insister imprudemment sur les vices de l'organisation sociale ? C'est prêcher en faveur des socialistes, et, sans le vouloir, travailler exclusivement pour eux. Le peuple ne comprend ni les solutions compliquées ni les demi-mesures. Quand vous l'aurez convaincu que la société contemporaine est un édifice mal construit, ses suffrages seront acquis aux architectes intéressés qui viendront lui dire : « Jetons par terre la maison, puisqu'elle est inhabitable. Nous rebâtirons ensuite. Que risquez-vous ? Vous être fort mal, tout le monde en convient. Laissez-nous faire ; vous ne pouvez que gagner à la démolition de cette vieille masure, incommode et branlante. Nous allons vous faire un joli bâtiment neuf, qui n'aura aucun des défauts de l'ancien, et qui, d'ailleurs, ne vous coûtera pas un sou. » Car c'est là la tentation terrible pour la foule : elle ne possède pas, ou si peu ! Ce n'est donc pas avec son argent que sera pavée l'entreprise. On conçoit dès lors qu'elle s'y décide avec facilité.
Je sais bien que vous êtes là pour lui dire en homme sage : « Gardez-vous de détruire, il suffit de réparer. L'organisation sociale qu'on vous propose n'est pas, d'ailleurs, réalisable. C'est le rêve d'esprits, hantés de chimères et en quête de popularité. » J'ai bien peur que cette clairvoyante sagesse soit facilement vaincue, auprès de gens à qui vos adversaires, ne l'oubliez pas, promettent tout sans leur demander rien... que la permission de se mettre à l'œuvre.
Voilà l'objection, qu'on peut opposer et qu'on oppose au zèle admirable que M. de Mun déploie, depuis vingt ans, en faveur des ouvriers.
Soyons de bonne foi ! avouons qu'elle nous touche ! Mais le généreux ami du peuple a le droit de répondre et il répond en effet que ce n'est pas lui qui a posé le problème.
Sans doute, répliquent les autres ; mais vous avez travaillé à le faire entrer dans les esprits par le prestige de votre éloquence et l'autorité qui vous vient de vos croyances et de vos vertus, aussi connues les unes que les autres. De nobles âmes ont subi la contagion de vos exemples. A leur tour, elles se sont dévouées à signaler le mal, parfois même avec l'intempérance de disciples toujours portés, on le sait bien, à exagérer la doctrine du maître. La société a été attaquée ainsi à la fois par ses deux frontières extrêmes : les révolutionnaires ont lancé contre elle les hommes sans principes ; et vous avez mené à l'assaut les croyants. Il en est résulté que l'attaque est devenue générale, et par là même fort périlleuse. On sait bien à qui cette situation profitera : les- socialistes ont trouvé en vous un allié qui les sert en les détestant. L'histoire n'est pas nouvelle : Raton tire les marrons du feu ; mais c'est Bertrand qui les croque.
Ainsi pensent et disent les adversaires de l'œuvre que M. de Mun poursuit avec persévérance. Quant à lui, il croit, au contraire-, que la question sociale devait être posée, y aurait-il eu du péril, si le droit des faibles est actuellement sacrifié, et que de plus, puisqu'elle l'est en réalité, qu'on le regrette ou non, le meilleur moyen de la résoudre et d'échapper aux solutions extrêmes, c'est encore de réparer les iniquités que l'étude du monde nous révèle. C?la revient à ce qui a été dit plus haut : restaurons
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il n'y a rien de mieux à faire pour ôter l'envie de démolir. Quoi que l'on pense de cette tactique, tout le monde doit reconnaître que M. de Mun l'applique avec mesure. S'il y a des agités, il n'en est point. Il sait ce qu'il faut dire, où il faut le dire et avec quelle prudence. On répète tout bas, je le sais bien, qu'après l'avoir entendu, un paysan de l'Ouest disait un jour à un autre : « Je savions bien que nous n'étions pas très heureux ; mais je n'aurions pas cru tout de môme, que nous étions si malheureux ! »
Le mot est piquant, mais il n'a sans doute jamais été prononcé... comme tant de jolis mots. En lisant les discours de M. de Mun on ne voit point qu'ils aient pu y donner lieu. Et ce serait, en vérité, une étrange manière d'aimer le peuple que d'augmenter en lui le sentiment de ses misères. Travailler à le faire souffrir, parle tableau même qu'on lui fait de ses souffrances, c'est le propre de de ceux qui spéculent sur ses colères, filles de ses douleurs. On dit qu'il y a des gens honnêtes qui commettent la même cruauté, sans songer à en tirer profit. En parlant sans cesse, à tout propos et en tout lieu, des misères des classes pauvres et des injustices dont elles sont victimes, ils aiguisent la pointe de leurs maux; ils agrandissent et enveniment leurs blessures, en les fouillant sans discrétion : elles leur doivent d'être plus malheureuses, voilà tout.
M. de Mun ne leur ressemble pas. Il n'imite point ces médecins turbulents et ridicules qui ne rêvent que malades, et qui donneraient volontiers la fièvre à tout le monde pour montrer la supériorité de leur art et la vertu de leur quinine.
Savez-vous où il parle ordinairement des souffrances des pauvres?... Devant des auditoires de riches. En un mot, c'est un esprit grave et mesuré qui connaît la portée et le danger d'une parole : il sait ce qu'il dit.
Ajoutons que tout dévoué qu'il est à ses idées, il ne va pas, pour les défendre, jusqu'à semer la division dans les rangs de l'armée catholique. On ne le voit point attaquer violemment ou sans relâche ceux qui, en combattant sous le même drapeau, différent d'avec lui sur la meilleure manière de le servir. Il cherche, au contraire, les points de rapprochement et de contact : il s'applique à les mettre en relief. (1) D'ailleurs d'affaiblir les forces du parti dévoué à l'Eglise en tirant sur ses compagnons d'armes, il sent bien que ce serait une singulière façon de prendre les intérêts du peuple, dont l'Église est la meilleure amie, et qu'elle seule pourra sauver.
Beau spectacle, au demeurant, que ce gentilhomme de bonne race, qui, doué d'une éloquence élevée, la dépense tout entière au service de ceux qui souffrent, et consacre sa vie à la défense de leurs intérêts ! Officier d'avenir, et quand grondaient dans son cœur les désirs de la revanche, il est sorti de sa carrière, il a brisé son épée. Le sa crifice a été grand. Mais il lui reste, pour se dévouer, la croix et le peuple, cette double faiblesse, ces deux grands amours !
(I) Voir, à ce sujet, un article significatif qu'il a publié clans l'Association catholique (15 janvier 1891) sous ce titre : Quelques mots d'evidixdtion.