LE GENERAL DE CHARETTE
il n'arrivait pas. Le banquet commença sans lui. Il vint enfin et l'on sut ce qui l'avait retenu. Élu député de Marseille, le général de Charette était venu le voir le matin même. Il lui avait dit : « Député, ce n'est pas mon affaire ; je démissionne. Voulez-vous mon siège? Avec mon appui,
26i FIGURES CATHOLIQUES
vous êtes sûr de passer. » En effet, le succès n'était pas douteux. M. de Mun le savait. Mais il pensait aussi que sa place n'était pas parmi les parlementaires. Cependant il prit conseil. On lui conseilla d'accepter, mais sans parvenir à vaincre ses répugnances : il refusa.
Ce ne fut point d'ailleurs la seule fois. Il ne songeait à rien moins alors qu'à occuper une place à la Chambre. Il n'y consentit, nous a dit quelqu'un qui le connaît bien, « que lorsque la question sociale étant devenue, sous la poussée de son œuvre, une clés préoccupations publiques, plaça elle-même l'escalier qui devait le mener à la tribune. »
Il avait alors trente-cinq ans. Jusque-là, sauf sur le champ de bataille, en face de l'ennemi, il n'avait jamais combattu sous un autre drapeau que la croix. Il se tenait en dehors et au-dessus des partis. En réalité, c'est là que son goût l'incline. Regardez-le de près : combattre l'œuvre de la Révolution, dont le double crime est d'avoir proclamé pour la première fois, comme base de la constitution publique, la séparation absolue entre la loi humaine, désormais indépendante, et la loi divine, désormais méconnue, et créé un ordre social où le droit des faibles est aussi violé que celui de Dieu, voilà sa politique fondamentale, celle qu'il aime avant toute autre et qu'il pratique pour elle-même (1) C'est dire que sa
(1) Voir ses discours du 11 novembre 1838, et du 21 juin 1889. Il ne nie point ce qu'il y a de généreux dans les idées d'affranchissement universel, d'égalité et de fraternité ; mais ces idées, la Révolution les a prises au christianisme; c'est le manteau brillant dont elle s'est longtemps couverte mais qui, rejeté de ses épaules depuis qu'elle a pris sans réserve possession du pouvoir, Laisse voir maintenant, avec évidence « le néant de ses promesses et la nudité de son origine. »
politique se confond avec ce que nous avons nommé son apostolat: en entrant à la Chambre, il est resté ce qu'il était, et il l'est encore ; à ce point de vue il n'a jamais changé. C'est le soldat du peuple et le soldat de Dieu.
Telle est chez lui l'idée maîtresse, celle qui, avec l'amour de la France, inspire vraiment ses actes publics et gouverne souverainement sa vie. Les autres restent subordonnées à celle-là. Elles sont moins à l'intérieur de l'âme qu'à la surface. Elles ressemblent à ce grain dont a parlé l'Évangile, qui au lieu de pénétrer dans la profondeur des sillons, est tombé sur la route, où le pied des voyageursie disperse et où les oiseaux du ciel, qui passent, le dévorent.
La grande idée est demeurée la môme toujours chez M. de Mun, si les opinions secondaires ont varié. Celles-ci n'étaient que des moyens ; celle-là seule est le but. Il y a donc un centre dans ses doctrines et ses actes politiques, un centre d'où tout rayonne et où tout converge. Cela suffirait pour l'unité, d'une œuvre d'art ; pourquoi serait-ce insuffisant pour l'unité d'une vie publique?
Voilà ce que ne devraient pas oublier ceux qui reprochent à l'orateur catholique d'avoir changé d'avis, — par exemple, sur la forme du gouvernement.
Nul ne pense à le nier : il n'a pas accepté toujours la constitution qui nous régit; disons plus — car il n'est pas de ceux sur qui on ait besoin de ne pas tout dire — il a cru longtemps que le principe républicain était incapable d'assurer, chez nous, le bien de la religion et celui du pays. Relisez son fameux discours de Vannes, en 1881 : il n'y a pas plus à s'y méprendre qu'à le taire.
Si nous laissons les générations qui grandissent entre les mains de la République, disait-il, elle tuera eu elles l'âme de la France. Hâtons-nous ; le temps presse. Le mal est déjà profond, domain i\ pourrait être sans remède.
Il conviait donc à l'assaut tous « les hommes de foi, d'ordre et de liberté ». Il fallait détruire la République et, sur ses ruines, rétablir la royauté. Pourquoi ?
Je pourrais vous dire que le roi c'est l'incarnation de toutes les vieilles gloires de la France ; mais j'aime mieux vous dire qu'il est quelque chose de plus grand, de plus auguste, de plus fort : il est le droit.
On n'est pas libre à l'égard du droit : on est tenu de le reconnaître et de le servir. Aussi, s'élevait-il vivement contre l'indifférence politique :
Cette erreur pratique, qui s'appliquant à un pays déterminé y tient tous les gouvernements pour également bons... cette insouciance qui les accepte tous par une défaillance coupable, et qui se réfugie dans le chimérique espoir de trouver des expédients pour en tirer parti.
Et quant aux catholiques qui hésitaient à « repousser la République et à acclamer la Monarchie... dans la crainte de... donner un prétexte à nos adversaires pour aggraver la persécution religieuse, » il leur répond qu'ils n'ont pas à se préoccuper de fournir ou non des prétextes à des hommes qui n'en ont aucun besoin, à « des sectaires qui ont entrepris sciemment, volontairement, la guerre religieuse, qui l'ont étudiée comme une science, qui en ont fait le drapeau de leur vie politique et le programme de leur gouvernement. »
A l'égard de tels adversaires, il n'y a d'autre parti que la bataille. Il était donc d'avis qu'il fallait les combattre, drapeaux déployés, avec « ce cri de ralliement qui vaut tout un programme : Dieu et le Roi. »
M. de Mun n'avait jamais varié dans ses convictions royalistes. Ses amis le savaient. Mais jusqu'alors l'occasion ne s'était pas présentée à lui de les faire connaître au public, et il ne l'avait pas cherchée. Les conditions mêmes de la lutte sociale qu'il soutenait l'avaient placé sur le terrain catholique : il y était resté six ans sans en sortir jamais.
Quatre ans après la brillante manifestation de Vannes, en 1885, il fit une tentative pour y revenir. Il essaya de fonder, à la Chambre et dans le pays, un parti politique nouveau, le parti catholique. Mais il ne prétendait point pour cela se séparer absolument de la droite, ni y porter la division. Il ne se brouillait même pas avec l'orateur de Vannes, quoiqu'ils ne s'entendissent pas absolument, peut-être, sur la question de l'indifférence politique. Il sentait bien pourtant lui-même qu'il allait irriter ses amis : quand il signa la lettre qui créait l'organisation nouvelle, un de ses intimes était présent; il lui dit en baissant la tête : « Je courbe le dos sous les verges qui vont s'abattre sur moi. »
Les coups vinrent d'où il ne les attendait pas. Il était alors en Angleterre ; dès le lendemain, un télégramme de la nonciature l'appelait à Paris. Tout en louant l'idée générale qui l'avait inspiré, le Souverain Pontife en trouvait l'application inopportune et le priait d'y renoncer. Il obéit, il signa ce que certains de ses amis appelèrent son abdication.
On se souvient que quelques années après, le général Boulanger devint un sérieux péril pour le parti qui était maître des affaires. Une coalition puissante s'était formée autour de son nom. M. de Mun y prit part et y joua un
rôle ; l'ambitieux général lui avait promis, dit-on, qu'il ne recevrait le pouvoir que pour le remettre au roi légitime. En ce temps-là, l'orateur se montrait peu disposé à la conciliation envers les hommes de la majorité. M. Jules Ferry ayant pris la parole, après quatre années de silence, et proposé aux catholiques une sorte de traité de paix, il repoussa ses avances, que n'accompagnait pas d'ailleurs le repentir, avec une éloquence indignée qui fit sensation. Il lui rappela toutes ses entreprises contre la religion et la liberté, les consciences qu'il avait opprimées, les larmes qu'il avait fait répandre :
On est obligé d'envoyer les enfants à l'école sans Dieu ; les mères en pleurent, et elles savent que c'est à cause de vous.
Il faut que vous sachiez qu'il y a des hommes dans ce pays, — je suis de ceux là, et c'est pourquoi j'en parle avec émotion, — des hommes qui n'ont pu faire donner à leurs enfants l'éducation qu'ils voulaient pour eux, avec les maîtres de leur choix, les doctrines, les principes qu'ils prétendaient leur léguer, qu'en allant demander à l'hospitalité généreuse d'un pays voisin la liberté que vous leur refusiez ! (Applaudissements à droite. — Rumeurs à gauche.)
Et lorsque, trois ou quatre fois par au, il faut laisser ses enfants là-bas, dans l'exil, et que, de la falaise de Douvres, on leur montre dans la bruine cette terre de France, pour laquelle on leur répète tous les jours qu'ils doivent donner toutes leurs foi-ces et jusqu'à la dernière goutte de leur sang, ( Vifs applaudissements adroite) que voulez-vous qu'on leur dise quand ils interrogent et qu'ils demandent pourquoi ils ne grandissent pas dans leur patrie? Que voulez-vous qu'on leur dise si ce n'est votre nom? (Bravos et applaudissements à droite.)
Il montra à la majorité que du centre à l'extrême gauche elle était vouée à la persécution, pour son malheur et celui du pays.
La guerre religieuse a été le ciment de votre union, le grand moyen de votre concentration ; elle reste aujourd'hui la chaîne qui vous rive les uns aux autres, elle est sur vous comme la tunique empoisonnée,
vous ne pouvez pas vous en défaire, elle vous brûle et vous en mourrez. (Vifs applaudissements à droite.)
Un membre à gauche. Vous ne faites pas œuvre de charité.
M. le comte Albert de Mun. Je ne suis pas ici pour faire œuvre de charité, mais, dans la mesure de mes forées, pour faire une œuvre de justice. (Xouveaux applaudissements à droite.)
M. Lyonnais. C'est ainsi que vous parlez de paix.
M. le comte Albert de Mun. Je ne parle pas de paix, Monsieur Lyonnais; on m'en a parlé et j'y ai répondu en la refusant.
Il jeta donc à la face de ces Jacobins, de nuance rouge ou rose, les violences de ce qu'il appelait « leur intolérable dictature », et s'écria : « Si vous oubliez, nous n'oublions pas et nous n'oublierons jamais. » .
Jamais est un mot dangereux toujours pour un homme public ; mais il Test deux fois quand cet homme public est en même temps un orateur. Depuis 1892, M. de Mun n'a certainement pas oublié ; mais on lui a reproché, et parfois bien durement, de n'avoir pas toujours paru se souvenir. Il a semblé à plusieurs désirer l'alliance qu'il avait jadis répoussée avec un éloquent dédain; et l'on sait même que, pour désarmer les persécuteurs, il s'est rallié à la forme cle gouvernement qui leur a donné le pouvoir. Il a déchiré son ancien programme Dieu et le Roi, et il en a sacrifié une moitié pour essayer de sauver l'autre.
Il ne faisait d'ailleurs, en cela, que répondre aux intentions de Léon XIII, que venait de rendre publiques la fameuse encyclique aux Français. En 1885, on l'a vu, il avait renoncé à la formation d'un parti catholique sur une parole du Vatican ; c'est sur une autre parole du Vatican, qu'en 1892 il reprenait le projet abandonné, mais avec un programme singulièrement plus hardi. Il ne se contentait plus de se placer exclusivement sur le terrain religieux*
sans se préoccuper de choisir entre les drapeaux politiques, chacun de ses partisans pouvant garder le sien. Il se rangeait du côté de la Constitution : le royaliste devenait républicain, i* Ce qu'il a recueilli de cet acte héroïque jusqu'à présent, tous ceux qui le connaissait le savent, les autres peuvent le deviner ; ceux qui l'aiment en souffrent avec lui, mais avec lui il sont confiance : l'avenir est à Dieu. »
Vous entendez, clans ces paroles plaintives, l'un des amis les plus chers de M. de Munet les plus écoutés, dont la sympathie lui a été fidèle dans toutes les circonstances de sa vie, et particulièrement dans cet acte d'adhésion au gouvernement établi. On peut donc le croire : le sacrifice a été pénible à faire, et, une fois fait, il Test demeuré. Il est venu pourtant de Rome une compensation qui a dû être très vivement ressentie d'un cœur si profondément chrétien. M. de Mun a eu l'honneur insigne de recevoir de Léon XIII une lettre publique, où son initiative était chaudement louée, et son programme officiellement approuvé.
Mais en France, ses joies, depuis, ont été rares, et combien traversées ! Beaucoup de ceux à côté de qui il avait si longtemps combattu ne lui ont pas pardonné ce qu'ils regardent comme une défection : on lui tient rigueur surtout dans le monde où l'a placé sa naissance et où l'appellent ses relations. Ses électeurs, ses fidèles électeurs de Pontivy, lui ont retiré son mandat, et, par une sorte d'ironie cruelle, ils ont mis à sa place le candidat officiel du régime qu'il leur recommandait d'accepter. Une ligue de propagande catholique et sociale s'était fondée sous