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L'ORATEUR

assistais un jour à une séance delà Chambre. Je ne sais quel orateur était à la tribune expliquant je ne sais quoi de je ne sais quelle manière ; car je n'entendais pas un mot, pas un seul mot. . . ni la Chambre non plus. Ce devait être une loi d'affaires : personne n'écoutait. Un bruit confus remplissait la salle. Des tribunes, cette assemblée de législaeurs avait l'air d'une bande de collégiens indisciplinés, qui auraient secoué l'autorité du surveillant. L e mauvais exemple étant contagieux, les spectateurs faisaient comme les députés ; sauf un vieux monsieur, à barbe blanche, assis au banc de la Commission et qui était chargé de répondre, assurait-on, à l'orateur, chacun causait à voix haute avec son voisin, dans un brouhaha universel. Il y a des gens qui ont la superstition de la loi : ils feront bien de ne pas aller voir comment elle se fabrique. Tout à coup le bruit cesse. D'un bout à l'autre delà salle le silence se rétablit, un silence complet. Je relève la tête. Un député montait à la tribune, où il se campa dans une attitude un peu hère et une élégance naturelle, tandis que tous les yeux se tournaient vers lui et que toutes les oreilles se tendaien t pour l'entendre. Le président venait de dire : La parole esta M. de Mun.

C'était lui : il lui avait suffi de paraître pour que l'atten-

tion succédât brusquement au tumulte. Ceux d'entre nous, à qui leurs souvenirs de VÉnéide étaient encore présents, durent se rappeler, ce jour-là, cet homme idéal, dominateur de la foule, que Virgile a représenté : l'assemblée est tumultueuse ; les esprits bouillonnent comme les flots dans la tempête; déjà on en vient aux armes. Mais voilà soudain l'orateur que sa vertu et son talent recommandent : dès qu'on l'aperçoit, tout s'apaise ; le calme renaît, on se tait et l'on écoute.

Il n'y a pas d'applaudissements qui vaillent cet hommage.

La nature a beaucoup fait pour M. le comte Albert de Mun. Il respire à la fois la distinction et la force. Avec sa taille élancée, ses épaules robustes, sa moustache dense et courte, et les pures lignes de son noble visage que des yeux profonds éclairent d'une flamme vive, il offre un rare mélange de beauté fière et de mâle vigueur. C'est bien ainsi que l'imagination se représente, dans un portrait idéal, un gentilhomme soldat. Son discours est commencé avant qu'il ait ouvert la bouche : la sympathie qu'il provoque, dès qu'il paraît, travaille pour lui et fait à sa parole un chemin facile vers les cœurs. La voix est grave, musicale, d'un timbre clair et sonore ; le geste modéré avec de l'ampleur ; le port aristocratique, d'une grâce un peu hautaine, mais sans morgue et sans apprêt.

Il ne parle que pour exprimer les plus nobles pensées et les plus généreux sentiments. Dieu, le peuple, le droit des consciences et celui des malheureux, la charité, la pitié, la justice, voilà les sujets ordinaires de ses discours; c'est dans ces hautes régions que son éloquence aime à pla-

ner. Si elle en descend quelquefois, du moins elle ne s'abaisse jamais. Il n'est pas l'orateur du terre-à-terre. Jusque dans les questions les plus humbles, sa parole est soutenue par des principes, qui la relèvent et la portent, comme des ailes toujours prêtes à s'ouvrir.

Avec cela, un respect constant de son auditoire et de ses contradicteurs. L'injure est une arme qu'il dédaigne : on ne l'a jamais vu s'en servir. Si graves et si chers que soient les intérêts qu'il défend, il ne lui arrive pas de s'oublier à une violence à l'égard de ceux qui les attaquent et les mettent en péril. Son éloquence est toujours sereine : on dirait qu'elle habite au-dessus des orages, comme les oiseaux de haut vol.

Il a dit un jour : « Si j'ai dû déposer l'épée pour garder la parole, j'ai du moins retenu du métier des armes le cœur et la voix d'un soldat. » Le mot n'est juste qu'à demi. Du soldat, il a bien le cœur dévoué, courageux dans la bataille et toujours fidèle au drapeau. Mais il n'en a point la voix, énergique et triviale parfois dans sa familiarité expressive, emportée et âpre bien souvent. C'est plutôt le ton d'un homme du monde, d'une éducation accomplie, et que les émotions de son âme n'empêchent jamais de rester maître de lui. La première fois qu'il parla à la Chambre, M. Gambetta, cédant à l'admiration générale, le compara au comte de Montalembert. C'était tout ensemble lui faire beaucoup d'honneur et le juger avec maladresse. Sans doute, il est éloquent comme Montalembert, mais il l'est d'une autre manière. Quand son devancier disait : « Je suis le premier de mon sang qui n'ai guerroyé qu'avec la plume ; mais qu'elle devienne un glaive à son tour! » il caractérisai

bien ses écrits et surtout sa parole. On sent chez lui le combattant. Il a le souffle, l'ardeur, la flamme, vive, hardie, impétueuse. Le se ntimcnt entraîne tout ; la phrase suit comme elle peut, correcte sans doute, mais avec une belle négligence, que l'art interdirait à l'écrivain s'il la souffre chez l'orateur.

Certes M. de Mun n'est pas incapable d'élan et d'enthousiasme. Il sait être vif, même véhément ; il lui est arrivé de soulever, dans son propre essor, un auditoire difficile à remuer et d'abord rebelle. On en a vu plus jhaut des exemples. (1) J'ajoute que ceux qui l'ont suivi de près

(1) Qu'on se rappelle son discours sur la désaffectation du Panthéon ou sa réponse à M. Ferry, et surtout son discours sur la loi militaire en 1887» dont l'impression fut vraiment extraordinaire. On va le voir par les citations suivantes, empruntées aux journaux de tous les partis. Voici les journaux conservateurs.

Le Monde : « M. de Mun sait ce qu'il veut dire, et il le proclame avec cette superbe éloquence qui fait du député de Pontivy une des gloires de la tribune française. »

La Gazette de France : « Rarement, croyons-nous, l'éloquence humaine a atteint de pareilles hauteurs. »

Le Gaulois : « C'est un des plus beaux discours qui aient, depuis vingt ans, honoré la tribune française. »

Le Figaro : « M. le comte de Mun a honoré la loi militaire d'un de ses plus magnifiques discours, et à plusieurs reprises son éloquence a entraîné toute la Chambre. »

Le Français : « Grande et fière éloquence, où vibrait le patriotisme le plus ardent et qui a provoqué à maintes reprises les applaudissements prolongés d'un auditoire, où, cette fois, toutes les divergences d'opinion s'étaient effacées pour se confondre dans un même témoignage d'admiration. »

Le Moniteur : « M. de-Mun excelle dans ees grands mouvements d'éloquence que scande un geste noble et mesuré, mais rarement il a mieux mérité l'enthousiasme qu'il a fait naître. »

Le Soleil : « Jamais peut-être son admirable talent n'avait paru aussi complet, aussi noble, aussi puissant. »

L'Autorité: « Discours vraiment supeibe où la puissance dé l'argumentation n'a d'égale que la hauteur de l'éloquence, qui prouve autant qu'il ('■meut. »

La Patrie : « Le discours de M. le comte Albert de Mun restera comme un des plus beaux qui aient été prononcés à la tribune française. »

Le Pays : « Pendant une heure, M. de Mun a ébloui, charmé, captivé

dans sa carrière assurent qu'il a souvent cette puissance de l'émotion communicative, qui saisit l'auditeur et semble le prendre d'assaut, quand il s'adresse à une assemblée d'ouvriers dans un discours où il s'abandonne. Mais pour le grand public, c'est là un effet exceptionnel de sa parole. Ce qui la distingue avant tout, ce n'est pas la puissance ; c'est la facilité, qui la fait ressembler à une source toujours pleine, la correction impeccable, l'élégance soutenue et ce bel ordre qui sert la clarté et qui ajoute au plaisir. M. de Mun est un orateur académique. Il l'est spontanément, sans recherche, par le seul penchant de sa noble nature.

son auditoire. Dans les rangs de la droite et dans les rangs de la gauche, nul ne peut avoir la prétention de l'égaler au point de vus oratoire. Pour la première fois nous avons vu l'assemblée entière, radicaux, opportunistes, conservateurs, spectateurs des tribunes, journalistes parlementaires de tous les partis, êe lever et acclamer le puissant orateur, qui, en retraçant les épisodes les plus glorieux de la guerre de 1870, faisait battre à l'unisson tous les cœurs. »

Passons aux journaux républicains :

Le Temps : « L'orateur a t'ait de la vie et des vertus du soldat un tableau d'une éloquence achevée et que toute la Chambre a applaudi. » Le Temps cite ensuit, • le passage sur la charge de Sedan et ajoute : « I* faudrait avoir vu la Chambre à ce moment: elle était comme soulevée d'enthousiasma et de patriotisme, et l'émotion qui avait un moment pâli l'orateur et voilé sa voix étr. ignait toutes les poitrines. »

Le Rappel écrit, à propos du même passage: « Cet hommage éloquent rendu aux soldats tombés a soulevé d'unanimes acclamations. »

Paris: « Il fait éclater, par un magnifique mouvement oratoire, les applaudissements de toute la Chambre. »

Le Matin : « Depuis longtemps la tribune française n'avait pas eu un ^el éclat. »

L'Écho de Paris loue dans l'orateur « l'ordonnance du discours, l'art de la diction, la l'orme très pure et très élevée, les images saisissantes, et ce ton de bonne compagnie qu'on pourrait donner en exemple. »

Le Voltaire: « M. de Mun n'a jamais été plus maître de son talent j qui est certes remarquable. La forme est parfois superbe, et l'on sent qu'on a devant soi un homme convaincu. »

La Lanterne : « Avec infiniment de talent et dans une langue superbe, M. de Mun réédite les attaques contre le projet de loi... Il a su fai e vibrer profondément la fibre patriotique et nous avons vu briller quelques larmes. »

La République Française : « M. le comte de Mun enfin attendait que

Il n'avait pas encore quitté l'Afrique, et ne s'était jamais cru appelé à devenir un orateur, quand un jour, ses camarades, à qui Sun talent n'échappait pas, lui demandèrent de parier, pour le seul plaisir de l'entendre. On était au désert, la nuit venait : que faire ?

« De Mun, lui Cria l'un d'eux, un discours ! » L'idée fit fortune. Tous les autres répétèrent en chœur : « Un discours, de Mun, un discours !» Et voilà le lieutenant obligé de discourir, comme on caracole à la parade. Il monta donc sur une roche qui sortait des lentisques, et il commença. Ce n'était pas certes un spectacle banal que ces officiers de chasseurs rangés en cercle pour écouter une belle parole, un soir d'été, sur le sable du désert

M. le ministre do la guerra eût donné son avis pour donner le sien. Il l'a donc donné, et de haut, de sa grande manière patricienne... Il circule dans son discours un souffle généreux et puissant, par où l'orateur a atteint plus d'une fois à la plus mâle éloquence. Il a en tout cas profondément impre sionné la Chambre tout entière, et en plus d'une occasion a provoqué un enthousiasme unanime. Et cette fois, ce n'est pas seulement par la grâce et la fierté de ses façons, l'aisance altière de son attitude, l'élégance de toute sa personne que M. de Mun a conquis et séduit son auditoire. C'est surtout par la suave, la sincère ('motion patriotique dont s'inspiraient certaines de ses paroles. Son succès a été grand et il a fini par se changer en véritable ovation... Voyez avec quelle noblesse, quel éclat, quelle austère et touchante émotion, après avoir caractérisé à grands traits l'esprit militaire, il a rendu hommage à l'ancienne armée. Un frisson a couru alors dans toute la salle, et quand, d'une voix altérée, tremblante, presque ('teinte, il a évoqué le souvenir grandiose et terrible de cette charge des chasseurs d'Afrique, qui à Sedan, arracha au roi de Prusse ce cri : « Oh ! les braves gens ! » la Chambra tout entière, des sommets de l'extrême gauche à ceux de la droite, a éclaté par deux fois en applaudissements formidables. Ces applaudissements se sont prolongés et ne voulaient pas finir. A la tribune l'orateur attendait, un peu pâle, les liras croisés, et l'on voyait bien qu'il ne pouvait, comme il venait de le dire lui-même, se souvenir de ces choses glorieuses et douloureuses, sans (pie son cœur fût étreint par l'angoisse. M. de Mun lit, on le sait, ses premières armes dans ce régiment héroïque, qui laissa, ce Jour-là, plus de la moitié de son effectif sous la mitraille prussienne. »

(V. Univers, 14 juin 18S7.) Nous avons cité plus haut les passages les plus applaudis de ce discours.

africain, à la lumière de ce ciel immense magnifiquement étoile, tandis que la voix mâle et harmonieuse de leur canin rade retentissait dans le silence de ces solitudes, comme une musique nouvelle et inconnue.

« Je m'en souviens encore, écrivait l'un d'eux plus tard. Il nous lit un discours qui n'en finissait plus, et qui était admirablement divisé et ordonné ! car sa grande qualité était l'ordre, l'ordre partout. A peine avait-on sonné le campement, sa tente était dressée, et tous ses bibelots si, bien arrangés que nous allions en admirer la belle ordonnance. »

Ses discours naissent donc composés avec art, C'est le désordre, ou la négligence, qui lui seraient difficiles. Il ne peut parler autrement qu'avec un goût délicat et une méthode rigoureuse ; et, si long que soit le cortège des phrases ou celui des mots, il n'y a jamais de confusion ni de cohue dans cette foule en mouvement : tout est à sa place et vient à son heure. C'est môme un plaisir particulier, pour quiconque a étudié l'art de parler ou d'écrire, de voir ces périodes étoffées avec opulence se développer et s'étendre; puis, quand on les dirait contraintes de s'arrêter sous peine de gaucherie et de lourdeur, se relever avec aisance et se remettre en marche, sans paraître aucunement embarrassées dans les plis soyeux de leur longue traîne.

Cependant la pensée se déroule logiquement ; de solides preuves l'appuient et la magie des couleurs la met vivement en relief. On sait que la correction est nécessaire à tout et ne suffit à rien. M. de Mua est plus qu'un orateur facile et correct, c'est un orateur brillant. Il em-

prunteà l'histoire et à lalittératuredes traits nombreux, dont il use avec bonheur. Il aime les images. Ses idées en sont comme serties et illuminées. On l'a vu dans les citations déjà faites. Ajoutez celle-ci. Il parlait de la réforme qui donnera au peuple la stabilité et la sécurité du lendemain, et s'adressant aux jeunes gens chrétiens, il leur disait :

Il y faudra du courage, ayez-en, et ne la laissez pas faire sans vous et surtout contre vous ; ne regardez pas passer avec la résignation des vaincus les tranformations de votre siècle : vous y paraîtriez comme ce dernier descendant d'une tribu disparue des Indiens d'Amérique, qu'un voyageur rencontrait assis près des débris de son campement contemplant, d'un regard découragé, le train qui passait à grande vitesse à travers la plaine défrichée. Ne soyez pas cet homme : croyez-moi, montez hardiment dans le convoi, et tâchez de diriger la machine.

Cette forme savante est-elle improvisée dans le feu de l'action, ou soigneusement préparée d'avance par un esprit qui ne livre rien au hasard ? C'est une question embarrassante pour tous ceux qui ont entendu l'orateur. D'une part, sa diction est si pure, si rapide et si coulante, les mots lui arrivent si bien et si vite, qu'ils paraissent sortir de sa mémoire où ils étaient déjà réunis et exactement alignés, comme des soldats sous les armes prêts à bondir au premier appel. D'autre part, il s'exprime avec la môme facilité dans la réplique, et toutes les fois que les circonstances écartent nécessairement l'hypothèse d'une minutieuse préparation.

Que faut-il donc croire ? Apprend-il ses discours, ou compose-t-il le brillant tissu de ses phrases devant son auditoire même et sous l'aiguillon de sa propre parole ?

La vérité, c'est qu'il use aujourd'hui des deux méthodes.

Au début, il se laissait aller à sa nature et ne devait

rien qu'à elle. Il avait déjà obtenu des succès oratoires sous l'uniforme qu'il portait alors, quand il demandait un jour à un ami vénéré, vieilli dans l'expérience de la parole publique : « Dites-moi ; comment fait-on un discours ? »

Émerveillé de la naïveté de cette éloquence, fille de la nature, qui s'ignorait elle-même, son interlocuteur lui répondit : « Mais comment faites-vous donc les vôtres. »

— Oh ! moi, je ne suis aucune règle. Comme mon service me retient pendant la journée, quand je dois parler, je me promène, la nuit qui précède, en fumant des cigarettes, et ça vient. »

Ça n'aurait pas sans doute continué longtemps de bien venir, son éloquence eût fini bientôt par être maigre et vide, si la cigarette l'avait seule alimentée. Heureusement quelqu'un qui aimait le jeune orateur, voyant ses dons merveilleux, lui indiqua une autre manière d'en "entretenir et d'en renouveler la richesse. Il lui conseilla un travail opiniâtre, et —fait assez rare de la part de ces esprits qui trouvent une tentation périlleuse dans leur facilité même, — le conseil fut suivi, et il l'est encore.

M. de Mun pratique cette préparation éloignée que tous les maîtres recommandent à l'orateur ; il étudie, avec un soin extrême, les questions générales sur lesquelles il peut avoir à parler. Il ne se contente pas de lire les ouvrages qui en traitent, il s'enrichit en les dépouillant. Et toutes ces richesses sont cataloguées et appropriées à son usage. Il ne perd rien de ses lectures : c'est un moissonneur qui ne laisse pas tomber un épi.

Doit-il prendre la parole! S'il a le temps, il se livre à une préparation particulière. Il mûrit longuement ses idées, réunit des notes nombreuses, qu'il ordonne ensuite comme des matériaux dans un édifice ; son plan est fait,

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