A SAINT-AMBROISE
a populeuse paroisse de Saint-Ambroise, à
Paris, avait alors pour curé celui qui est
2 aujourd'hui le cardinal Langénieux. En homme
intelligent et capable d'initiative, M. l'abbé
[a Langénieux n'avait pas voulu se contenter d'être, au milieu de ses paroissiens, un administrateur exact à son cabinet et fidèle à ses heures, quelque chose comme le chef du bureau ecclésiastique du quartier. Il avait fondé des œuvres de toutes parts, et pour y entretenir le mouvement, la flamme et la vie, il attirait des prêtres jeunes, zélés et habiles qui en devenaient l'âme. Tout en leur donnant le titre de vicaires, il leur épargnait le fardeau des besognes matérielles, et réservait à leur ministère, avec leur temps, leur dévouement et leurs forces.
Il y avait alors, parmi ces auxiliaires d'élite, un tout jeune prêtre, qui s'était lié avec l'abbé d'Hulst à Saint- Sulpice, l'abbé François Courtade. Il signala son ami à M. Langénieux, qui le demanda et l'obtint.
L'abbé d'Hulst répondit volontiers à cet appel. Il était heureux de faire ses premières armes au milieu d'une population o uvrière, parmi ces humbles que l'Evangile a préférés ; et puis, c'était un bonheur pour lui, que de vivre à côté de son ancien camarade, resté son meilleur ami.
MONSEIGNEUR D IIULST
Tous deux travaillèrent clone ensemble, associés aux mêmes œuvres et plus unis de cœur que jamais. Leur ami"
LE CARDINAL LANGENIEUX.
tié si profonde est une preuve nouvelle qu'on n'a pas besion de se ressembler pour s'aimer.
Sauf rattachement à leurs devoirs et le zèle au service de Dieu, ils n'avaient à peu près rien de commun. Par sa
naissance et ses instincts démocratiques, l'un était aussi peuple que l'autre était gentilhomme par le sang et par les goûts. Intelligents tous les deux, et à un degré rare, mais d'une tout autre manière : celui-ci, esprit merveilleux par la facilité, la promptitude, et une souplesse extraordinaire qui l'ouvrait à toutes les connaissances, celui-là, fermé à tout ce qui sortait de son domaine propre, mais là, ne le cédant à personne pour l'originalité des vues et la hardiesse des initiatives ; il aurait marqué, s'il eût vécu, parmi les rénovateurs de l'apostolat contemporain. Le patricien avait, dans l'expression de ses pensées, une distinction naturelle et une correction sans défaillance. Le plébéien parlait mal et écrivait plus mal encore. C'était un esprit raboteux, un chêne mal équarri. Ses études étaient restées incomplètes. Mais il avait une âme assez rare pour apprécier la science qui lui manquait, et y pousser son ami qui lui semblait appelé, par ses aptitudes, à y prendre un rang honorable. Et il rachetait d'ailleurs les lacunes de ses connaissances, par le parfait équilibre de ses facultés, et un rare don d'autorité morale, qui faisait de lui un chef, dans toutes les œuvres où le portait son activité dévorante. Malheureusement, ce feu intérieur l'a consumé avant l'âge : il est mort à trentre-quatre ans ; et c'est peut-être son meilleur éloge qu'aujourd'hui encore, après un quart de siècle écoulé, son ami ne puisse prononcer son nom sans être vivement ému par son souvenir.
C'est au service d'une œuvre populaire que ces deux âmes fraternelles mirent en commun toutes les richesses de leur nature. Les jeunes apôtres firent-ils beaucoup de conférences sur la question sociale? Les écrits de l'un d'eux
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ne le montrent point. Ce n'était pas, d'ailleurs, la mode en ce temps-là. Mais s'ils ne prodiguèrent pas leurs paroles, il donnèrent, sans compter, leur temps, leur fortune et leur cœur; et ceci vaut peut-être cela.
t Ils avaient fondé, dans une vieille maison de la rue Folie- 'Méri court, un internat d'apprentis « Le Christianisme a relevé la femme, disait l'abbé Courtade ; c'est une de ses œuvres les plus merveilleuses, mais c'est une œuvre faite ; il est temps qu'il travaille à relever l'homme. »
Ils avaient donc choisi une trentaine d'enfants dans les meilleures familles ouvrières du quartier. Leur ambition c'était de former en eux des hommes de devoir et cle vrais croyants. Plus tard ces enfants iraient porter la vérité et le bon exemple parmi les ouvriers, au milieu desquels ils devaient vivre, et, en se mariant, feraient souche de bons chrétiens. Ils étaient là une trentaine, logés, nourris, vêtus, sur la bourse de l'abbé d'Hulst, qu'aidaient le bon vouloir de quelques âmes généreuses el le modeste travail des enfants. On cherchait pour eux des ateliers convenables. Les patrons envoyaient à leurs protecteurs, devenus leurs pères, des notes hebdomadaires sur leur conduite, leurs heures d'arrivée et de départ. Un livret de gain enregistrait leurs salaires sur lesquels un pécule était prélevé pour leur être remis au sortir du patronage. Des cours du soir complétaient leur instruction ; on les formait avec soin à la pratique de leurs devoirs religieux, et pour que leur religion fût plus solide, on développait chez eux, par des catéchismes, la connaissance de la doctrine chrétienne.
Mais c'était déjà pour eux une prédication éloquente que la charité de ces deux prêtres, pleins d'intelligence et rayonnants de jeunesse, qu'ils retrouvaient à les attendre, le soir, quand ils rentraient de l'atelier, admirable exemple d'un dévouement que leur propre cœur n'aurait jamais soupçonné. Pour l'amour de Dieu et de leurs âmes, ils vivaient là, avec eux, partagant leurs récréations, leurs exercices de piété, et leur table. Ils n'avaient pas de nourriture plus délicate qu'eux, les enfants du peuple, ni de couche plus moelleuse, ni d'habitation plus confortable. Ils logeaient clans une cellule, comme des moines ; et l'un d'eux était un gentilhomme, dont l'enfance s'était passée à jouer avec des fils de roi !
Faut-il tout dire ? Tourmenté par son intelligence, qui aime les sommets et en prend la route dès qu'il la laisse faire, l'abbé d'Hulst ne devait pas se trouver bien à l'aise parmi ses chers apprentis. Il n'est pas né pour être l'apôtre des enfants, et je ne serais pas beaucoup étonné si le jeune âge l'ennuyait. Mais dans la vieille maison de la rue Folie- Môricourt, s'il dépensait sa fortune et sa jeunesse, ce n'était pas pour se donner du plaisir, c'était pour faire du bien aux autres. Tout porte à croire qu'il en coûtait beaucoup à sa haute nature; son zèle n'en a que plus de mérite: partout, le sacrifice double le prix du dévouement.
Les deux amis expliquèrent au public le principe de leur œuvre, dans une brochure qu'ils intitulèrent : De l'action individuelle dans l'éducation chrétienne. Ils y exposaient l'art de reprendre le peuple par l'éducation professionnelle. La publication leur appartenait à tous les
deux : l'un avait fourni ses idées, l'autre sa plume. Cette brochure venait de paraître quand la guerre éclata.