PENDANT LE SIÈGE
JP^F) a pauvre maison de la rue Folie-Méricourt n'avait ilIrS? P^us clue Peu d'habitants. La situation étant grave, eSÉSro les enfants avaient été rendus à leurs familles ; il ne restait que ceux qui étaient orphelins, et à qui les deux jeunes prêtres servaient de pères.
Ce n'était pas assez pour l'activité de l'abbé d'Huist. Il se mit donc au service de la Société de Genève. On avait organisé une grande ambulance au palais de l'Industrie. Quatre prêtres s'étaient entendus pour y aller passer la nuit, deux par deux, à tour de rôle. Ils ne s'occupaient pas des blessés en traitement, qui restaient confiés aux aumôniers ordinaires. Ils étaient seulement à la disposition des
autorités militaires, dans le cas où une attaque aurait rendu leurs services utiles au dehors, sur le champ de bataille. L'abbé d'Huist faisait partie de cette colonne volante ; et aussi longtemps que le palais de l'Industrie demeura le centre des services auxiliaires, il s'y rendit à son tour, dormant — ou veillant — sur un canapé, prêt à s'élancer à la première alerte. Au début surtout, on s'attendait sans cesse à de graves affaires. On se représentait un siège comme une série de combats continuels, entre deux armées placées face à face et que leur ardeur devait pousser l'une contre l'autre dans clés rencontres sanglantes. Le matin qui suivit sa première veille, après une nuit agitée, fiévreuse, l'abbé d'Huist partit avec une voiture d'infirmiers, à la recherche des malheureux qui avaient été blessés sans doute pendant la nuit. Justement on avait entendu gronder le canon du côté du nord. On se hâte, on arrive aux remparts. Mais là, impossible d'avancer : les gardes nationaux de service refusent de laisser passer les portes. En vain l'abbé d'Huist leur montrait toutes les pièces qui pouvaient établir son identité, sa carte d'électeur, sa nomination d'aumônier militaire au corps du général Lebrun, sa carte du palais de l'Industrie avec la croix rouge. Atout cela l'officier faisait des objections, peu intelligibles et d'autant plus irréfutables, quand touà coup il vint à l'aumônier la pensée singulière de lui présenter son celebret. Le lieutenant prit la pièce, qui était en latin suivant l'usage, essaya de la lire, n'y comprit rien, et se déclara cette fois satisfait. (1)
(1) Le celebret est une pièce délivrée par l'autorité diocésaine et par laquelle l'ecclésiastique, qui en est muni, est déclaré digne de remplir les fonctions du culte.
Cette victoire inespérée avait ouvert le chemin à la petite troupe. Elle avait enfin sa liberté, mais qu'en faire? où aller? où se trouvaient les blessés qu'on devait secou-
rir ? On se rendit d'abord au fort de la Briche ; tout y était tranquille, il ne s'y était pas tiré un coup de fusil ; mais on y apprit qu'un combat avait dû avoir lieu sur la droite. Sur la droite, c'était Saint-Denis. Les soldats y avaient
aussi dormi en paix, mais sur leur droite encore ils déclarèrent avoir entendu le canon. La voiture d'ambulance partit de nouveau, et après d'innombrables détours clans des chemins coupés pour la défense, elle arriva enfin au fort d'Aubervilliers. Cette fois il n'y avait plus de cloute, on était bien sur sur le théâtre de la bataille. L'abbé d'Hulst se fit conduire au commandant. Il le trouva dans sa chambre, occupé à jouer du violon.
— « Mais, mon commandant, c'est pourtant bien ici qu'a eu lieu la canonnade? »
— « En effet, mes soldats sont un peu jeunes, un peu nerveux; ils ont tiré sans savoir pourquoi, et je les ai fait mettre au clou. »
Il était plus de midi, quand on rentra, harassés, au palais de l'industrie. Toute cette fatigue avait été inutile ; il n'y avait pas à s'en plaindre, mais l'expérience tempéra les ardeurs du zèle : désormais on ne sortit plus que sur une convocation officielle. Et l'occasion ne manqua point. L'abbé d'Hulst assista à plusieurs affaires du siège, recueillant les soldats frappés par les projectiles allemands, et leur apportant, sur le champ de bataille où ils mouraient pour leur pays, avec le pardon de leurs fautes, la douceur des éternelles espérances. Il était, le 13 octobre, aux Hautes-Bruyères, où le général Guilhem perdit la vie. Un de ses amis et confrères, l'abbé Gros, lui succéda clans ce ministère et fut tué, au mois de décembre, au bombardement du plateau d'Avron. Un peu auparavant, le 30 novembre, son neveu avait été mortellement blessé à la bataille de Champigny; quelques jours après, il mourait pieusement entre ses bras.
Déjà, le siège faisait sentir ses rigueurs. On les sentait, comme partout, dans la petite communauté de la rue Folie-Méricourt, mais diversement. Les enfants avaient tous le nécessaire. « Rien ne nous faisait défaut, nous écrit l'un d'eux, devenu un homme aujourd'hui. Quant à nos protecteurs, nous voyions bien qu'ils se privaient pour nous. »
Ils firent si bien qu'un jour même ils offrirent un véritable festin à leurs hôtes, — un festin d'assiégés. C'était pour la fête de Noël. Ils étaient arrivés, on ne sait par quel prodige, à se procurer un lapin. C'était un régal de prince, en ce temps-là ! Mais c'était un régal un peu court tout de même. Jugez donc ! un lapin pour trente personnes ! Mais par l'effet d'une art ingénieux et patient, il sembla avoir grossi et s'être multiplié. Chacun en eut sa part, et les bons mots de l'abbé d'Hulst, si parisiens, si gais, si pétillants, servirent de Champagne et achevèrent la fête.
Pourtant, on connut des jours bien noirs. Peu à peu les ressources s'étaient épuisées ; impossible de les renouveler. On en arriva à manquer de pain : au mois de janvier la famille tout entière fit connaissance avec la faim, les enfants et les pères. Mais on souffrait ensemble et avec bonne humeur, et soutenus qu'ils étaient par les bonnes paroles et les exemples de leurs deux grands amis, il semblait aux orphelins, on l'a vu tout à l'heure, qu'ils ne manquaient de rien au milieu de la commune détresse.