LA SEMAINE SANGLANTE
^=y^OT en réalité, qu'étaient ces épreuves, auprès de celles ïïlli) c^ul a^aient suivre ! Les horreurs de la guerre Q^3c^ civile laissèrent bien loin derrière elles les maux de la guerre étrangère.
Le quartier Saint-Ambroise était proprement le quartier général de l'insurrection. C'était là qu'avait été formé le fameux comité central d'où sortit la Commune. De bonne heure un club révolutionnaire s'était installé clans l'église paroissiale. Que devait faire le clergé? L'archevêque de Paris et les grands vicaires étaient en prison. L'autorité diocésaine n'était plus représentée que par Mgr Buquet, évêque de Parium. L'abbé d'Hulst alla lui demander si l'on pouvait exercer le culte, dans un édifice où le club se réunissait tous les soirs. La réponse fut qu'il ne fallait pas priver les fidèles clés exercices religieux, tant qu'il serait possible cle leur en assurer les consolations, surtout clans de si tristes jours. On ne s'abstint donc pas de célébrer les offices à Saint-Ambroise. Le soir, des forcenés venaient y débiter leurs criminelles sottises.
Cependant l'abbé d'Hulst continuait courageusement son ministère. Il avait laissé pousser sa barbe et prenait des habits laïques pour sortir au loin dans Paris. « Je le vois encore, disait quelqu'un qui vivait alors auprès de lui,
e le vois avec son complet gris, son binocle, sa belle barbe blonde, marchant de son grand pas allongé à travers les rues tumultueuses. » Mais sur le territoire de sa paroisse il n'avait pas cessé de vaquer à ses devoirs, en soutane. Le 22 mai, on apprenait enfin, en s'éveillant, que l'armée de Versailles avait pénétré dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Mais la semaine entière devait s'écouler avant que le quartier Popincourt, où se trouve Saint-Ambroise, fût occupé par les troupes victorieuses; et l'heure, qui, pour les quartiers de l'Ouest, était déjà celle de la délivrance, devenait, pour celui-ci, celle du suprême péril.
Le 23, au matin, l'abbé d'Hulst fut appelé auprès d'un mourant. Les passions révolutionnaires étaient arrivées au paroxysme. Il n'était plus possible à un ecclésiastique cle paraître devant une populace exaltée, ivre cle vin et de fureur. L'abbé d'Hulst se rendit donc chez le malade, en laïque, accompagné du bedeau, ancien soldat et fidèle serviteur. Il fut reçu comme le bon Dieu en personne dans cette famille d'ouvriers, que touchait sa visite en un pareil moment. Ce fut pour lui une de ces heures ineffables, où le prêtre se trouve payé des sacrifices qu'il s'impose et des haines, que parfois il soulève, par b spectacle du bien qu'il fait et du bonheur qu'il apporte.
L'abbé d'Hulst rentrait chez lui, le cœur tout entier à la joie de sa bonne action, quand en chemin il fut reconnu par un groupe de femmes. C'étaient de ces mégères qui formaient le bataillon avancé de la Commune. Un prêtre ! et jeune encore! quelle aubaine! quel butin! Elles cherchèrent immédiatement des soldats de la Commune pour l'arrêter. L'abbé d'Hulst était perdu ; heureusement il ne
se trouva pas de fédérés aux environs, à ce moment môme. Il n'était pas dans son appartement depuis une heure, que le tocsin sonna. L'église et le presbytère venaient d'être envahis par une bande armée, suivie d'une foule en délire. Il n'y avait qu'un vicaire au presbytère ; on en trouva un autre à l'église, où il faisait les funérailles d'un indigent. On se saisit de tous les deux. On les arrêta ainsi que des malfaiteurs. Ils étaient là, dans cette cohue, comme Jésus- Christ au milieu des soldats et des valets du prétoire. On les frappait, on leur crachait au visage, on leur arrachait la barbe, une femme brandissait de loin un couteau de cuisine, par dessus les têtes, criant qu'on lui fît place pour qu'elle « leur sciât leur cou. » (1)
Au milieu de la bagarre, un enfant de huit ans s'écria de sa petite voix douce : « Il y a encore deux curés tout près d'ici ? »
— ■ « Où donc ?
— « Rue de la Folie-Méricourt, n° 4;; je sais où ils demeurent, je vais vous y conduire. »
Et il ajouta dans sa langue des faubourgs : « Ils ont de la galette, ceux-là. »
— « Ils ne la couperont pas » dit un caporal des fédérés ; et il se dirigea vers la maison où il devait trouver sa proie.
Le petit malheureux qui l'avait indiquée, en connaissait bien en effet l'adresse et le chemin, comme il s'en était vanté : c'est là qu'il était venu, durant les longs mois du
(1) De ces deux prêtres l'un, J'abbé Pitholat, conduit à la mairie fut sauvé par un membre de la commune, Verdure, qui lui procura des habits laïques et le fit évader tandis que la foule demandait sa tête; l'autre, l'abbé Delmas, fut conduit à la Roquette, mis au nombre des otages, ci sauvé, le samedi 27, avec ceux qui se barricadèrent dans la prison.
siège, chercher chaque jour du pain et des vivres pour sa mère et pour lui.
Par bonheur, un apprenti se trouvait sur la place et avait tout entendu. Il se fraya un chemin à travers la multitude, houleuse et bruyante comme la mer dans la tempête, et, toujours courant, arriva assez tôt pour prévenir la servante de MM. d'Hulst et Courtade du péril imminent qui menaçait ses maîtres.
Mais comment ceux-ci pouvaient-ils y échapper? Il ne fallait pas songer à fuir; ils seraient tombés dans la foule, avide de sang, qui cherchait des victimes. Une veuve, Mme Chevalier, habitait avec sa fille, au fond de l'arrière-cour. Ils lui demandèrent si elle consentirait à leur donner asile, ne lui cachant pas à quel péril l'exposerait sa charité. L'excellente femme n'hésita pas un instant : elle ouvrit sa porte aux persécutés.
A ce moment même, le caporal se présentait chez eux, avec quatre hommes, pour les arrêter au nom du salut de la Nation. L'énergie et le sang-froid de la bonne le déconcerta. Elle réussit à lui persuader, dans son pittoresque langage de plébéienne, « qu'il ne s'était pas levé assez matin, et que les deux oiseaux étaient envolés. » Le caporal se retira, mais sans renoncer à sa capture. Il laissa un planton à la porte, revint lui-même le soir, puis encore le lendemain ; et les deux amis étaient là, témoins de ses démarches, à deux pas de lui, sous sa main ! Il ne soupçonna pas leur refuge : la Providence lui ferma les yeux. J'ignore ce qu'est devenu le pauvre petit Judas qui trahit ses bienfaiteurs. Quant à son vaillant camarade qui les sauva, sa bonne action lui a porté bonheur. L'apprenti
pauvre est aujourd'hui un des industriels importants de Paris. Et, ce qui vaut mieux encore que la fortune, il s'est acquis l'estime de tous ceux qui le connaissent. La vie lui a été bonne. Tout lui a réussi, sous la bénédiction de Dieu.
C'est dans leur cachette hospitalière que l'abbé Courtade et l'abbé d'Hulst passèrent ce qu'on a appelé la semaine sanglante, depuis le mardi 23, à midi, jusqu'au matin du dimanche. C'est là qu'ils apprirent, parles rapports de leur hôtesse affolée d'épouvante, l'assassinat de Mgr Darboy et des premiers otages, l'incendie de l'Hôtel de Ville, le trans-
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fert de la Commune à la mairie de leur arrondissement. Leur église avait été convertie en un magasin à poudre et à cartouches ; des fils conducteurs la reliaient à des batteries électriques, qui feraient sauter le monument si les troupes Versaillaises approchaient. Ils restèrent cinq longs jours clans l'attente continuelle de cette explosion, qui devait les ensevelir sous une montagne de ruines.
Cependant l'armée française avançait, refoulant devant elle les bataillons de la Commune. Les balles et les obus traversaient, en sifflant, la. maison où étaient les deux amis. 11 leur fallut chercher un abri sous les voûtes de la cave. Ils vécurent là, trois jours et trois nuits, au milieu d'alertes incessantes, menacés à la fois par les projectiles qui passaient sur leurs tètes, par le désespoir des fédérés, décidés à tout faire sauter autour d'eux avant de se rendre, et par les inquisitions de leur haine furieuse, qui cherchait partout des otages nouveaux.
A chaque instant, ils pensaient être découverts et fusillés. Ils s'étaient confessés l'un à l'autre, et regardaient venir la mort avec une paix profonde. Sept mois d'événements violents et tragiques avaient déshabitué les esprits de la sécurité et familiarisé les âmes avec le péril.
Et puis, s'ils étaient massacrés, ne serait-ce pas, sinon pour la foi même, du moins en haine de la religion dont on poursuivait en eux les ministres ? En réalité, ils allaient au martyre, et ils n'avaient pas trente ans ! Or que pouvait-il y avoir de plus beau, pour eux, que d'offrir leur vie à Dieu, en pleine jeunesse, comme un holocauste fait de prémices et de fleurs? S'immoler pour une cause sacrée et chérie, verser, pour elle, un sang dont les années n'ont
pas usé encore les ardeurs, mourir, comme un soldat, enveloppé dans le plis de son drapeau, quoi de plus glorieux tout ensemble, de plus enviable et de plus doux? Ils se rappelaient Polyeucte, et les mâles accents de Corneille :
Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !
L'abbé Courtade, qui avait encore ses parents, espérait que Dieu même les consolerait de la mort de leur fils, si leur fils mourait pour lui. Quant à l'abbé d'Hulst, qui avait perdu récemment les siens, il éprouvait une joie étrange à penser que sa chère mère n'était plus : la balle qui le tuerait lui-même ne ricocherait pas du moins sur ce cœur bién-aimé.
Ils étaient donc prêts, déjà martyrs dans le cœur; Dieu se contenta de se sacrifice ; il ne leur demanda pas leur sang.
La fusillade retentissait, le canon tonnait sans interruption, depuis quatre jours et quatre nuits, quand, le dimanche matin à sept heures, le silence se fit tout à coup ; la barricade, élevée devant la maison, fut évacuée, et, à l'entrée de la cour, les prisonniers aperçurent enfin les pantalons rouges. C'était le salut ; le mauvais rêve était fini; on pouvait de nouveau respirer l'air, et jouir du soleil ; on recommençait à vivre.
Recommencer à vivre c'était, pour l'abbé d'Hulst, reprendre ses œuvres d'apostolat. Les apprentis réintégrèrent la maison de la rue Folie-Méricourt; mais pour la quitter bientôt. Leurs protecteurs leur avaient choisi une autre demeure. Devenu possesseur de son patrimoine, par la mort de son père, l'abbé d'Hulst avait acheté un vaste
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terrain de trois mille mètres, dans le centre ouvrier,sur les hauteurs de Ménilmontant, en face du cimetière du Père Lachaise. A l'œuvre des jeunes apprentis il voulait ajouter des ateliers d'écoles professionnelles, où chacun d'eux serait initié à tous les secrets de son état. Le plan du futur établissement était fait.
Mais en attendant qu'il fût exécuté, les deux amis se transportèrent, à l'automne de 1871, dans une petite et pauvre maison qui se trouvait sur leur terrain. Et ils ne tardèrent pas à comprendre que les circonstances n'étaient plus favorables à l'exécution de leur vaste dessein. La guerre et la Commune avait laissé tant de ruines à réparer qu'il n'était guère possible de réunir les ressources importantes qu'eût exigées l'entreprise. Des jours meilleurs pouvaient venir; mais jusque-là il fallait s'occuper de ce pauvre peuple, trompé par les entrepreneurs de révolutions et qui venait de payer si cher le crime de ses chefs. Sur le terrain vacant, l'abbé d'Hulst fit élever à ses frais une petite chapelle, que les deux amis, toujours de moitié dans les œuvres de leur zèle, dédièrent à Saint- Hippolyte, patron du nouvel archevêque de Paris. L'humble sanctuaire fut rapidement construit, et ils se mirent à le desservir avec une fiévreuse activité, partageant leur temps entre ce ministère considérable, qui en prenait la meilleure part, et le soin des quelques orphelins, qu'ils avaient gardés avec eux dans leur étroite demeure.
"L'abbé d'Hulst se trouvait enfin clans sa voie. Ce fut, pour lui une année vraiment heureuse que celle qui s'écoula d'octobre 1871 à septembre 1872. Il visitait les pauvres, accourait au chevet des malades, distribuait les
sacrements, prêchait presque sans interruption. Car toutes les fois qu'on ouvrait la chapelle, elle se remplissait d'un peuple avide de prier et d'entendre parler de Dieu. C'était comme une mission permanente. Entre temps, il multipliait ses démarches pour venir en aide aux révolutionnaires qui avaient mis ses jours en danger et parfois obtenir leur élargissement. Et le soir, après ces fatigues fécondes, il se retrouvait avec bonheur au milieu de sa famille d'adoption, à côté de son ami, si tendrement aimé, et parmi ces jeunes visages qui lui rafraîchissaient le cœur de leurs sourires.
Plus tard encore, quand la confiance de Mgr Guibert l'eut enlevé à Saint-Ambroise pour l'appeler à Farchevèché, il revenait, le dimanche et parfois dans la semaine, partager avec ses anciens petits amis le frugal repas du soir, et égayer la récréation qui suivait des saillies de son esprit et de son intarissable bonne humeur.
Puis l'abbé Courtade mourut. Tous les projets d'œuvres que ce prêtre admirable avait conçus s'évanouissaient avec lui. A quoi bon garder une propriété, acquise pour des desseins désormais avortés? L'abbé d'Hulst céda aux Pères Rédemptoristes, à peu près gratuitement, son terrain, la chapelle et la maison qu'il venait de construire. C'était continuer par d'autres mains, dans cette population ouvrière, le bien qu'il avait commencé par lui-même. (1)
(1) Plusieurs détails sur cette époque et sur ce ministère à Saint- Ambroise nous ont été fournis par « l'humble prêtre, (c'est lui qui se qualifie de cette manière) qui fut, après la nomination de l'abbé,' d'Hulst à l'archevêché, le dispensateur de ses aumônes et l'héritier de son zèle pour l'évangélisation des classes ouvrières. »