‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 58 sur 65 · LE COMTE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE COMTE DE PARIS

avait oublié de la rendre. Souvent, dans les commencements surtout, celui-ci était tenté do s'abandonner à ses inspirations au lieu de suivre fidèlement celles d'autrui; il devait recommencer alors une ou deux fois le morceau tout entier. Mgr Guibert se déclarait-il pleinement satisfait, tout n'était pas fini. Il se livrait, avec son secrétaire, à un travail de révision minutieuse : il éliminait du texte toute expression qui portait la marque personnelle du rédacteur, et n'y laissait que les choses et les mots où il croyait pouvoir se retrouver lui-même. Grâce à la merveilleuse souplesse qui caractérise son talent, l'abbé d'Hulst finit par s'adapter avec justesse aux idées eï au style du cardinal ,et la première rédaction devint définitive. Si l'on compare lesécrits parus, àdifférentesépoques,souslasignature de Mgr Guibert, on n'est pas peu surpris de ne remarquer aucune différence sensible entre les mandements de l'ancien archevêque de Tours ou de l'ancien évoque de Viviers et l'œuvre pastorale de l'archevêque de Paris.

Dans ces rapports fréquents entre le jeune secrétaire et le vieil archevêque, une grande et douce intimité prit naissance, faite, d'un côté, d'affection paternelle et de confiance, de l'autre, de reconnaissance et de dévouement ; et ce qui les honore l'un et l'autre, elle alla en se resserrant, jusqu'à la mort du saint cardinal, qui seule brisa ces liens à la fois puissants et doux.

Mais l'estime même dont il était honoré contribua à jeter l'abbé d'Hulst hors de la voie où il voulait diriger sa vie. L'archevêque avait eu d'abord l'intention et lui avait fait formellement la promesse de ne pas absorber, dans les soins de l'administration, un temps et des aptitudes qui

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pouvaient être utilisés ailleurs, au profit et à l'honneur de l'Église. Il manqua à ses projets et à sa parole. Son jeune auxiliaire lui parut si précieux qu'il le nomma successivement à tous les emplois devenus vacants autour de sa personne. Promoteur en 1873, vicaire général honoraire chargé des œuvres, en 1874, l'abbé d'Hulst devint, Tannée suivante, vicaire général titulaire et archidiacre de Saint-Denis. Il l'est resté jusqu'en 1880. Son âge ne répondait pas à de si importantes fonctions : il avait trente-quatre ans.

Peut-être faut-il regretter que ces honneurs soient venus le chercher si vite et disperser, dans une activité mal dirigée, les belles années durant lesquelles l'homme atteint sa pleine maturité. D'autres auraient pu faire ce qu'il fît, lui seul pouvait faire ce qu'il ne fit pas. Mais ces hautes âmes, qui paraissent rigides et hères, sont souvent ainsi : c'est du fer, mais du fer en fusion, malléable aux circonstances qui les façonnent à leur gré.

L'abbé d'Hulst n'a peut-être jamais fait exactement ce qu'il a voulu : mille choses, indépendantes de luimême, lui ont perpétuellement forcé la main.

Il lui eût fallu d'ailleurs une fermeté froide et un peu insensible, pour résister aux désirs du chef vénéré qui l'honorait de son affectueuse confiance. En échange d'une telle affection, il s'était donné tout entier, en donnant lui même son cœur.

La première fois que l'auteur de ces lignes eut le plaisir de l'entendre, c'était l'année de la mort de Mgr Guibert le jour de l'ouverture solennelle des cours à l'Institut catholique, devant un nombreux et imposant auditoire,

dont trente prélats, évoques, archevêques et cardinaux. L'orateur rappela le deuil qui avait frappé l'Église de Paris. Je le vois encore : l'émotion lui serra tout à coup la gorge, sa voix s'éteignit un moment, et son visage se couvrit de larmes. L'auditoire tressaillit avec lui, car on sentait que ces larmes lui étaient montées aux yeux des sources mômes du cœur.

Quelques années après, il était appelé à succéder au P. Monsabré dans la chaire de Notre-Dame. Dès qu'il y parla, ce fut pour rendre hommage à la chère mémoire de son vieux protecteur. Il venait de nommer le vicaire de Jésus-Christ, qui envoie les évoques, lesquels envoient à leur tour ceux qui enseignent dans l'Église,

Vous étiez désigné à son choix, dit-il alors au cardinal Richard, par la confiance de celui qu'avec nous vous nommiez votre Père el

dont nous sentons revivre en votre personne la sollicitude affectueuse, la fermeté douce, l'infatigable dévouement. Ah ! permettez que, me souvenant de ce qu'il fut pour moi, j'évoque ici son image vénérée ! Comme il aimait ces réunions de Notre-Dame ! Avec quelle fierté paternelle il promenait son beau regard de cet immense auditoire à l'orateur qui continuait dans cette chaire les glorieuses traditions des Frères prêcheurs ! Mes yeux le cherchent et mon cœur le trouve aujourd'hui à côté de vous. Son indulgente tendresse vous pardonne d'avoir confié à ma faiblesse cette œuvre de haut enseignement sacré. Tout à l'heure il m'a semblé que sa main, avec la vôtre, se levait pour me bénir.

Il faut saluer cette fidélité d'un pieux souvenir, qui, dans un jour de triomphe, va chercher celui qui l'a préparé de loin, à travers plusieurs années et jusque dans le silence et l'oubli de la mort.

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