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LE RECTEUR

^.n^^oila bientôt 15 ans qu'il s'occupe de cette grande QlW œuvre ! Il y a mis toute son âme. Nul n'a. plaidé ,22^fe) avec plus de chaleur et de raison la cause, souvent trop peu comprise, de la régénération de la société chrétienne par la science ; de la science chrétienne par le haut enseignement, du haut enseignement lui-même par

la concurrence et la liberté. C'est la thèse où se résume la pensée maîtresse de toute sa vie. Il suffit de parcourir dans le second volume de ses mélanges oratoires, la série de ses discours de rentrée, pour voir avec quelle ardeur de conviction il l'a défendue. Son zèle infatigable l'a présentée sous toutes les faces. Il a parcouru la France et donné des conférences sur le même sujet dans plus de vingt-cinq villes. Il en a fait le fond ou l'objet accessoire de beaucoup de ses prédications. Sa plume s'y est dévouée comme sa parole : il a publié de nombreux opuscules de propagande, entre autres une petite brochure pleine de vie, parue après la promulgation des lois Ferry sous ce titre : Que vont devenir les Facultés libres ? plaidoyer décisif pour la liberté de l'enseignement supérieur. Point de démarches qu'il n'ait faites, point de travaux devant lesquels il ait reculé.

On l'a entendu dans les congrès, dans les retraites ecclésiastiques, dans les collèges, partout enfin, développant éternellement une thèse, qu'on eût pu croire usée désormais sur ses lèvres, mais que son esprit souple, et qui en est ardemment épris, réussit toujours à rajeunir.

Il faut l'entendre revendiquer pour les chrétiens le droit, que l'impiété leur conteste, de devenir des savants. Son intelligence, si vive et si bien aiguisé?, pénètre dans l'objection, comme un ciseau d'acier, et la fait éclater de toutes parts. (1)

(1) Lisez, pour vous en convaincre, les pages qui suivent. Cette citation très étendue vous fera d'ailleurs bien connaître le caractère de son talent. On lui objecte <jne la loi et la science s'excluent, pai ce que la science vit d'indépendance et la loi d'assujettissement. Il se retourne alors et reprend :

« La science vit d'indépendance? Peut-on laisser passer cet aphorisme.

Il est l'avocat infatigable de la science chrétienne ; il la défend avec amour contre les sophismes intéressés de ceux qu'elle embarrasse.

Et naturellement il ne met pas moins de vigueur à plaider la cause des Facultés catholiques qui la préparent

Beaucoup l'accepteraient de confiance. Et pourtant il repose sur une équivoque.

L'indépendance, qu'est-ce donc? C'est l'immunité de toute sujétion. Or est-il vrai que la science ne soit point sujette ? Mais elle l'est tout au moins de la vérité. En droit, toute vérité domine la science. En fait, la science obéit à la vérité, comme elle reçoit d'elle sa détermination, sa forme, son être même. Qu'est-ce que l'évidence? C'est l'impossibilité de douter. C'est donc une obligation d'admettre, c'est par suite une dépendance pour l'eprit. Et quel est l'effort de la science, sinon de produire l'évidence, c'est-à-dire de se constituer elle-même dans cette dépendance heureuse qui fait son honneur et sa force?...

Sans doute il y a une indépendance qui est propre à la science : c'est celle qui l'affranchit du préjugé. Admettre ce qui n'est pas évident, l'admettre sans raison ou sur la foi d'autrui, sans discuter la valeur du témoignage, voilà ce qui est contraire aux droits et à la nature de la science.

En d'autres termes, la science humaine, comme l'homme lui-même, ne peut pas vivre sans maître ; mais elle choisit son maitre, le seul maître qu'elle puisse honorablement servir, c'est la vérité.

Que serait , Messieurs, l'absolue indépendance de l'esprit? Ce serait l'absolue incertitude ; l'état étrange et désordonné d'une pensée qu'aucune évidence n'éclaire, qu'aucun principe ne fixe, qu'aucune démonstration ne retient, qui réserve un même accueil aux deux contradictoires et ne fait jamais bon visage à l'affirmative sans accorder une œillade à la négative. Voilà le portrait d'un esprit « indépendant ». Si vous craigne/ que je force le tableau, laissez parler un de ceux qui se glo;ifîent de cette indépendance: «Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. » (Renan, Prière sur l'Acropole).

Ainsi, Messieurs, ce n'est pas la science qui vit d'indépendance, c'est le doute ; et si l'on veut maintenir l'aphorisme qu'on nous oppose, il faut aller jusqu'à dire que la science et le doute, c'est la même chose ; que savoir, c'est hésiter entre deux ignorances...

Que vaut un tel système, Messieurs? Ce n'est pas ici le lieu de le dire Libre au sceptique de s'y complaire, comme c'est notre droit d'y signaler une ivresse de l'esprit plus dangereuse que celle de l'opium. Mais ce que je déclare impossible, c'est de concilier un tel criticisme avec la science, surtout avec cette science de la nature qui attire et retient aujourd'hui tous les hommages. Est-ce que la science est sceptique dans son domaine ? Elle

et la distribuent. Avec quelle logique il a montré cent fois aux familles catholiques la folle imprudence que l'on commet, quand on a fait élever ses fils chrétiennement dans un collège libre, de les envoyer passer leurs années les plus dangereuses dans une Faculté officielle, où ils sont

n'aime pas le préjugé, soit; mais je ne sache pas qu'elle fasse fi de la certitude. Sans doute il y a des savants sceptiques ; mais, remarquez-le, c'est toujours clans un ordre de connaissances qui leur est peu familier. Le mathématicien doute de l'histoire, le physicien se donne des airs mutins devant la métaphysique; le physiologiste prend en pitié le psychologue; le chimiste donnerait pour peu de chose les conceptions du moraliste. Qu'estce que cela prouve, Messieurs? C'est que les savants ne savent pas tout, et qu'ils doutent de ce qu'ils ignorent ; c'est qu'ils se défient des méthodes qu'ils n'ont pas appliquées, des résultats qu'ils n'ont pas vérifiés.

Mais allez donc porter vos doutes dans leur jardin, vous serez bien reçus ! Allez donc dire à M. de Laplace que la mécanique céleste est un beau rêve, à M. Tyndall (pie les lois de la lumière sont des à peu près, à M. Berthelot que les alchimistes avaient raison sur Lavoisier, à M. Paul Hert que les cellules n'ont pas de vie propre dans les tissus, mais seulement dans son imagination ! J'ai choisi, vous l'avouerez, des savants qui ne sont pas dévots. Mais leur réponse indignée dépassera en vigueur «l'affirma: ion le dogmatisme des plus purs croyants. Pourquoi? Parce que, en dépit de certains mystiques qui font leur prière à Minerve sur le s >mmet de l'Acropole, savoir et douter ce n'est pas la même chose : le savant ne s'épuise pas à poursuivre un songe ; le pain que réclame le génie affamé du chercheur, ce n'est pas le doute, c'est la vérité.

La science ne vit pas seulement d'indépendance. Est-il plus vrai de dire que la foi vit d'assujettissement? La même ambiguïté pèse sur ce second membre de la formule. Comme le savant a ses chaînes, le croyant a ses libertés. Toute la différence logique entre savoir et croire, c'est qu'on sait par soi-même et qu'on croit sur la parole d'autrui. Et l'on a raison de croire quand la parole qui nous instruit est recevable. L'historien croit au passé sur la parole de l'homme ; le chrétien croit à l'invisible sur la parole de Dieu. E\iste-t-il pour Dieu une façon de parler à l'homme, pour l'homme un moyen de discerner le divin langage? Là est toute Ja question, et il nous semble que la poser en ces termes clairs, c'est déjà en avancer la soluti m. A cette opération logique d'une intelligence qui reconnaît dans un î affirmation les caractères d'un enseignement divin, joignez l'action intime et vitale de l'Esprit de Dieu sur l'âme humaine, et vous avez l'acte de foi ; parce qu'il est une adhésion volontaire; raisonnable, parce qu'il estime adhésion motivée ; fait, lui aussi, d'indépendance et de soumission, puisqu'il affranchit l'homme du préjugé pour l'assujettir à la vérité.

Et c'est un tel acte intellectuel qu'on déclarerait incompatible avec la science? Avec le scepticisme, oui sans doute; mais faut-il répéter (pie ce n'est pas la même chose ?

exposés à perdre, en peu de temps, tous les fruits d'une longue et laborieuse éducation ! N'est-ce pas démolir à plaisir son propre ouvrage? Et il n'y a pas à s'y tromper : quel que soit l'objet de son enseignement, un professeur peut trouver toujours l'occasion de traiter en ami ou en

Je vais plus loin, Messieurs, et je dis que l'état d'esprit du croyant esc plus favorable que l'état contraire au développement delà science.

La condition du progrès pour la science, c'est de chercher sa route d'abord, mais, quand elle l'a trouvée, de ne jamais revenir en arrière.»

L'orateur montre alors la fécondité des sciences physiques et naturelles dont les découvertes, depuis cent ans, ont changé la face du monde, et la stérilité des sciences morales qui en sont arrivées à un véritable chaos. là il ajoute :

« Comment expliquer, Messieurs, cette marche en sens contraire des sciences morales et des sciences physiques dans notre temps, les unes s'acheminant vers une vérité toujours plus large et plus ferme, les autres* s'enfonçant dans l'incertitude et l'anarchie de la pensée ? Cest que les sciences physiques ont de quoi défendre elles-mêmes les principes qui les fondent ; un regard jeté sur les phénomènes suffit à raffermir la confiance que ces lois inspirent. Tout autre est la condition des sciences morales : leurs axiomes fondamentaux relèvent de l'observation intérieure, opération délicate, où les sens ne sont plus des instruments mais des obstacles, où lame solitaire discerne malaisément la réalité, du rêve et voit parfois ses meilleures assurances s'évanouir dans le crépuscule où dansent les fantômes.

Comparons, en cette heure de crise, la situation d'esprit de deux philosophes, l'un chrétien, l'autre incroyant. Tous deux poursuivent la vérité, tous deux sentent qu'elle leur échappe ; tous deux auraient besoin d'un élément stable pour fixer leur pensée qui s'enfuit. Où le libre penseur cherchera-t-il ce point d'arrêt? En lui-même ? Mais c'est de lui-même qu'il se délie. Dans l'autorité des philosophes ? Mais ce qui le frappe tait d'abord c'est la contradiction de leurs systèmes ; et d'ailleurs les philosophes n'enseignent pas, ils racontent ce qu'ils pensent ; pourquoi la pensé ■ d'autrui aurait-elle pour moi plus de réalité que la mienne propre? L'incroyant se sent donc abandonne dans sa détresse : il glissera sur la. pente du doute, il roulera jusqu'à l'abîme du scepticisme.

Voyons maintenant à l'œuvre le philosophe chrétien. Je ne le suppose pas à l'abri de l'épreuve. Mais, à l'heure où lui aussi cherche son point d'arrêt, il se ressouvient de sa foi. Oh ! comme elle le laissait libre tout à l'heure dans sa recherche scientifique ! La foi n'est pas, quoi qu'on en dise, un étau pour la pensée; elle s'accommode de bien des systèmes et vit en paix avec les théories les plus dive ses. Mais il y a des vérités dont elle a la. garde et qu'elle ne livre jamais : Dieu, sa perfection, sa réalité, sa personnalité; l'homme, sa double nature, sa liberté morale, avec h' corollaire du devoir et celui de la destinée. Voilà les points fixes. Pour passer outre

adversaire la religion et ses doctrines. Et puis, il y a l'influence des camarades, et, pour ainsi dire, cet air malsain que l'âme respire et dont elle vit.

Et comme on objecte parfois les besoins des écoles libres, pour se dispenser de subvenir à ceux de l'enseignement supérieur, il répond :

A vrai dire, Messieurs, il n'y a pas plusieurs œuvres de l'enseignement chrétien ; il n'y en a qu'une : elle est grande et sainte ù tous les degrés-. xYu degré inférieur, oui sans doute, parce que là il s'agit de

à ces limites, pour s'aventurer dans les rêveries panlhéistiques, pour s'abandonner aux sophismes de la morale déterministe, il faudrait tout d'abord consommer une double apostasie. Au dedans il faudrait rompre avec cette conscience religieuse si ferme, si précise, si impérieuse ; il faudrait* braver cette crainte des sanctions d'outre tombe, qui est dans l'âme chrétienne comme une seconde nature; il faudrait faire pis encore : déchirer pour toujours ce pacte d'amitié conclu avec l'hôte invisible aux jours où l'homme se sentait le meilleur, et tarir en soi du même coup la source des plus pures joies et des plus profondes qui puissent abreuver lame humaine. Et quand on aurait accumulé en soi tant de ruines, au dehors il faudrait briser encore bien d'autres liens, se séparer de l'Église, c'est-à-dire affliger une mère, tourner le dos à des frères, et vivre désormais en étranger parmi ceux (pion aime. Faire tout cela, non pour le devoir, mais pour le rêve, non sous la dictée austère de la conscience, mais sous l'étreinte du doute? Non, non, c'est trop grave. Le chrétien s'arrêtera, il priera, il laissera passer le nuage ; sa foi lui permettra d'attendre que, sa raison se réveille, et quand son esprit rasséréné reverra la lumière, il pourra dire que la croyance en lui a sauvé la science.

Oui, Messieurs, la foi est utile au savoir, parce qu'elle ne souffre pas qu'à chaque génération, à chaque moment de la pensée, tout recommence ; que les vérités acquises reviennent à l'état de problèmes, et que l'esprit de l'homme s'éternise, dans un bégaiement sans fin, à épeler les premiers principes. Reprenez, si vous le voulez, sous forme de vérification les bases des choses ; mais ne passez pas votre vie à reconstruire ce qui était solide avant vous. Ainsi parle la religion, et ce langage, nen déplaise au savant, profite à la science.

Cela dit, Messieurs, je ne vois pas ce qui peut empêcher les chrétiens de se maintenir sur les positions élevées du savoir. On voulait les en débusquer, eu leur disant: Vos principes vous interdisent ce séjour. Nous répondrons que nous nous y sentons fort à Taise. Ni la science ne se ci m. fond avec la liberté, ni la foi avec l'esclavage. L'homma qui croit peut connaître toutes les hardiesses de la pensée ; il n'en connaît pas toutes les défaillances »

Mélanges oratoires, t. 11 p. 267 et suiv. Discours ds rentrée, 1884.

sauver l'âme d'un peuple. Au degré secondaire, oui encore, car il s'agit là de préparer par une culture forte et saine, l'avenir des classes dirigeantes; mais n'oubliez pas, je vous prie, le degré supérieur, car il se traite là des principes qui décident du sort des sociétés ; car la question est de savoir si l'impiété aura le dernier mot dans ces hautes régions de la pensée d'où dérivent toutes les forces qui meuvent le monde. Si vous laissez l'erreur triompher là-haut, que vous servira de la combattre dans la plaine ? Elle descendra malgré vous, et envahira l'humanité...

La vérité, Messieurs, c'est qu'il faut défendre l'enseignement chrétien sous toutes ses foraies, et lui prodiguer le secours partout où il le réclame. Au degré secondaire, il se suffit quant à L'argent ; mais vous avez vu tout à l'heure qu'il relève de l'enseignement supérieur pour la formation et le recrutement de ses maîtres. Au degré primaire et supérieur, il ne peut vivre que d'aumônes. Donc il faut confondre ces deux formes de l'enseignement chrétien dans nos largesses... .

Les Facultés coûtent davantage, mais elles sont en petit nombre , les écoles coûtent moins ; mais elles couvrent le sol de France, et leurs besoins sont immenses. Et pourquoi donc opposer entre elles deux œuvres qui n'en fout qu'une? (\)

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