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L'ORATEUR

gr d'Hulst méritait l'une autant que l'autre. On le vit bien, quand la chaire de Notre- Dame étant devenue vacante, ce fut lui que le cardinal Richard appela à l'occuper.

Les grandes églises de Paris l'avaient déjà bien des fois entendu. Dès les premières années de son ministère, la

(1) Les gens du monde demandent souvent si Mgr d'Hulst est évêque. Il ne l'est point, mais ce n'est pas faute d'avoir été demandé pour l'épiscopat, particulièrement sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon. A la mort de Mgr Plantier, le chapitre de Nîmes députa deux chanoines à Paris pour obtenir sa nomination à Nîmes. Il fut également demandé pour le siège de Viviers. A Versailles, Mgr Mabile, en mourant, avait exprimé le désir de l'avoir pour successeur. Mgr Gay, évêque d'Anthédon, vicaire capitulaire de Poitiers, aurait voulu qu'il fût nommé au siège laisse vacant par la mort du cardinal Pie. Le cardinal Guibert, qui le voyait jeune et ne voulait pas s'en séparer, fît échouer tous ces projets. Le maréchal de Mac- Mahon, ennemi juré du népotisme, trouvait aussi dans les liens de famille, assez éloignés du reste, qui existaient entre lui et l'abbé d'Hulst, un motif de ne pas hâter sa promotion aux honneurs ecclésiastiques. Après la démission du maréchal, la politique prit une direction nouvelle, et les relations du vicaire général de Paris avec les Princes d'Orléans élevèrent entre lui et l'épiscopat une barrière infranchissable.

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prédication a tenu une place importante dans sa vie. Jeune vicaire, il prêchait souvent dans sa paroisse, et de temps en temps, au dehors, dans les chaires les plus renommées. Il ne renonça pas au ministère do la parole, quand il fut attaché à l'administration diocésaine. Son zèle apostolique y trouvait une compensation à l'aridité des fonctions administratives. Ce fut alors qu'il prit part à l'œuvre des missions diocésaines, aujourd'hui concentrée entre les mains déjeunes prêtres, dont le talent égale l'activité. En 187G, il fut chargé par Mgr Dupanloup, un bon juge, de prononcer le panégyrique de Jeanne d'Arc, aux fêtes d'Orléans. Il prêcha un grand nombre de stations de carême et de retraites pascales à Sainte-Clotilde, a la Madeleine, à Saint-Augustin. Réunions d'hommes et réunions de dames, de religieux et de religieuses, de gens du monde et de membres du clergé, il a eu tour à tour les auditoires les plus différents, ne dédaignant pas les plus humbles, mais naturellement à sa place devant les plus brillants et les plus difficiles". (1)

Il montait enfin dans la chaire de Notre-Dame, la première de France et, sans doute, la première du monde. C'était en 1891. Le P. Monsabré venait d'achever la longue carrière qu'il avait parcourue avec tant d'éclat, pendant dix-huit années. Il laissait, dans son exposition du Credo,

(1) Outre les églises particulières dont nous avons parlé, il a prêché des neuvaines à Sainte-Geneviève, des dominicales à Saint-Roch, de nombreux panégyriques à Paris et en province, des retraites de première communion et de persévérance dans les catéchismes et dans les œuvres de Paris, des retraites de dames au Sacré-Cœur et au couvent du Koule, des retraites d'hommes à Saint-Germain l'Auxerrois, et enfin depuis 1881 jusqu'en 1890, d<s retraites ecclésiastiques, à Metz, à Bourges, à Clermont, à Evreux, à Nancy, à Reims, à Soissons, à Chartres, à Resançon, etc.

un monument oratoire et théologique, qui restera comme un trésor de la prédication au XIXe siècle.

Le cardinal Guibert, qui l'avait soutenu de sa confiance et de son affectueuse' estime, n'était plus là pour lui désigner un successeur. Peut-être pourrait-on dire cependant qu'il a nommé Mgr d'Hulst du fond de sa tombe : Mgr Richard, qui le connaissait bien, paraît n'avoir été que l'interprète fidèle de sa pensée. Il lui a permis, pour ainsi dire, de faire, après sa mort, ce qu'il aurait fait, s'il eût vécu. Le vieux cardinal a dû tressaillir de joie, en voyant du ciel à cette place éminente, d'où la parole peut retentir au loin, celui dont il estima si haut le talent, après l'avoir tant de fois mis à l'épreuve.

Son prédécesseur ayant achevé l'exposition du Dogme, le nouveau conférencier crut à propos d'entreprendre celle de la Morale. Le premier avait choisi pour cadre le symbole des apôtres, le second s'attacha au Décalogue.

Il ouvrit la série de ses conférences, au carême de 1891, par une suite d'études sur les fondements de la morale.

Le choix du sujet lui était en quelque sorte imposé. Il était impossible d'entrer dans le détail des devoirs divers qui obligent les hommes, sans avoir établi, contre les moralistes delà nouvelle école, la réalité du devoir en général, son caractère impératif et ses rapports avec la liberté humaine ou l'autorité divine.

Mais si l'esprit métaphysique du prédicateur se trouvait à l'aise dans ces abstractions profondes, s'il se plaisait à confronter l'antique doctrine clu bien vivre avec les audacieuses innovations de la morale évolutionniste, s'il y montrait une connaissance étendue des controverses

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contemporaines, une partie de l'auditoire se sentait quelque peu effrayée par la difficulté du sujet. Elle avait peine à monter, avec l'orateur, dans les hautes régions où il l'invitait à le suivre. Les chemins qui conduisent vers ces sommets ressemblent à des chemins de montagne, raides et nus. Ils mènent loin et haut; mais ce ne sont ni des routes larges et commodes, où la foule avance à l'aise et sans fatigue, ni de jolis sentiers ombreux, où Ton se promène pour le seul plaisir de jouir de la verdure et de respirer le parfum des haies en fleur.

La presse fut médiocrement favorable aux débuts de l'austère conférencier. Le public lui manifesta peu de faveur. Le public ne fut pas, d'ailleurs, plus sympathique, pendant les premières années, à l'égard du P. Félix, qui eut ensuite un si fidèle et si long succès.

Comme le célèbre jésuite, Mgr cl'Hulst dut conquérir son auditoire. Il n'y réussit pleinement que la quatrième année, lorsque ayant achevé, avec le commentaire des trois premiers préceptes du Décalogue, l'exposition de nos devoirs envers Dieu, il développa, à propos du quatrième commandement, la morale de la famille.

Il n'en reste pas moins vrai qu'il n'est pas avant tout un orateur populaire. Donnez-lui une assemblé d'élite qui l'écoute, il paraîtra incomparable (1). Mais il n'a pas toutes ■les qualités qui plaisent à la foule, et la fouie est incapable d'apprécier dignement toutes celles qu'il a.

(1) Quelqu'un ayant fait lire ce qu'il dit du motif esthétique appliqué à la conduite de la vie {Conférences, Ie vol. p. 75-78) à un des romanciers •d'aujourd'hui les plus connus, peut-être le plus goûté, celui-ci fut vivement frappé de ces pages si vraies et si fortes. Il lui parut que personne n'avait jamais si bien parlé sur ce sujet, où il avait lui-même à réformer ses idées Il reçut de cette lecture une impression profonde et féconde.

Ne cherchez pas, chez lui, l'éclat des images qui parlent aux sens, et frappent les yeux, comme des éclairs. Il a peu de ces brillants tableaux qui jettent l'imagination dans l'ivresse et qui font éclater les applaudissements. Même quand il est coloré, sa couleur est sobre ; jusque dans la métaphore, on retrouve le logicien, ami jaloux de la précision. Le développement, dans ses discours, ne ressemble en rien à une plante touffue, où une vie impétueuse déborde de toutes parts en feuillage et en fleurs. Il rappellerait plutôt ces arbres des jardins de Versailles, où une main savante et impitoyable refoule la sève, contient la végétation luxuriante, et, la pliant aux formes arrêtées d'avance, la soumet à l'empire de l'idée, qui seule règne et gouverne.

L'orateur ne cède pas davantage à la chaleur de son âme. Est-il né froid? Il ne paraît point ; car plus d'une fois on l'a entendu, à l'Institut catholique, prononcer des discours rayonnants d'ardeur et de vie. Et puis il est capable de convictions profondes: foyer intime, toujours allumé, d'où il est naturel que la flamme s'élance. Mais les habitudes ont modifié en lui la nature. Accoutumé de bonne heure aux considérations métaphysiques, son esprit en éprouve sans cesse le besoin, j'allais dire la tentation. C'est de ce côté que sont tournées toutes ses forces, c'est là qu'il les concentre : il expose, il démontre et il réfute. Tout le reste le laisse un peu indifférent. On dirait même qu'il le dédaigne. Sa parole a ce caractère de « la vraie éloquence » que signalait Pascal : « elle se moque de l'éloquence ».

Apres une série de conférences d'aspect un peu sévère,

un de ces amis, courageux et peut-être maladroits, qui cherchent l'intérêt de ceux qu'ils aiment ou admirent plutôt que le plaisir égoïste de leur être agréables, disait un jour au conférencier, en souriant: « Monseigneur, votre auditoire vous est fidèle ; et, voudriez-vous me permettre de vous le dire ? il me parait avoir bien en cela quelque mérite.

— « Mais pourquoi donc ?

— « Parce que vous le traitez en convive robuste : vous lui servez des viandes noires, et sans confitures autour.

— « Mon cher ami, répondit-il, j'aime mieux passer pour ennuyeux que pour superficiel. Je me regarde comme investi d'une haute mission d'enseignement. Il me semble que, de près ou de loin, les adversaires de l'Église m'écoutent; et je ne me consolerais pas s'ils pouvaient dire que les défenseurs de la foi en sont réduits à se tirer d'une" difficulté par un mouvement oratoire. »

Voilà certes une haute et généreuse pensée, et qui n'étonnera aucun de ceux qui connaissent le prédicateur. Mais on pourrait répliquer peut-être que s'il en était, parmi les ennemis du christianisme, pour reprocher à un orateur chrétien de s'adresser au cœur en même temps qu'à l'esprit, ils feraient preuve ou d'une bonne foi douteuse ou d'une compétence insuffisante, non seulement en rhétorique mais dans la connaissance des hommes ? Je citais Pascal tout à l'heure et la phrase célèbre où il semble témoigner du dédain à l'art de la parole. Mais c'est pourtant lui qui l'a remarqué aussi : la vérité entre en nous par deux portes, dont l'entendement est la plus naturelle... et la moins fréquentée. Si peu logique que le fait paraisse, dans la solitude du cabinet et surtout au pied d'une

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tribune, la conviction vient en nous, non seulement par la raison mais par l'imagination et par le cœur.

Il semble bien qu'une conclusion s'impose à quiconque nourrit la noble ambition d'arriver jusqu'au sanctuaire profond de l'âme, là où se donne la foi et où se pratique l'adoration : pourquoi dédaigner les divers chemins qui y mènent ? si la raison proteste, laissez-la dire; c'est une jalouse. Il ne s'agit pas d'ailleurs de la négliger ellemême et de lui refuser sa part ; il s'agit de ne pas oublier, pour lui plaire, les facultés qui se partagent avec elle l'empire de l'âme et les hommages dont elles sont dignes.

Tous les auditoires en général sont reconnaissants et touchés de cette distribution équitable ; et quant à la multitude, c'est le seul moyen de la persuader... et de la faire revenir.

Voilà ce qui manque peut-être à cette éloquence trop intellectuelle, qu'explique d'ailleurs l'idée inspiratrice cle l'institution des Conférences ! Elle ne sacrifie pas plus aux grâces que celle de Démosthème, et elle ne demande l'émotion qu'à la plénitude de la conviction et à la puissance de la vérité.

En retour, qu'elle a de mérites, et combien rares ! Ce n'est pas sans doute une assertion hasardée de prétendre que, dans une question de philosophie religieuse, il n'y a, en ce moment, personne en France, ni peut-être ailleurs, qui soit comparable à Mgr d'Hulst; qui voie avec autant de netteté le point difficile, et la réponse qu'il appelle, et qui puisse montrer l'un et l'autre avec une si vive lumière et dans un si puissant relief. Quand on lui expose une opinion, il la saisit dès les premiers mots, avant même

qu'elle ne soit exprimée, et, la pénétrant plus profondément que son interlocuteur, souvent il la lui rend éclaicie et élargie par l'énoncé qu'il en fait à son tour. C'est un esprit d'une pénétration merveilleuse ; et quelle méthode! quelle facilité! quelle souplesse! Il se joue véritablement dans les questions les plus ardues ; il y est à l'aise, comme dans son élément, il semble s'y mouvoir avec volupté. Si obscur, si compliqué, si tortueux que soit le labyrinthe, quand tous les autres ont l'air de s'égarer et de se perdre, il sait toujours trouver le fil qui guide dans les ténèbres et ramène vers le jour.

Dans une séance solennelle, deux personnages considérables discutaient un jour, devant lui, sur une matière épineuse, qu'ils avaient longuement méditée. La séance ayant pris fin, quelqu'un rencontra un auditeur à l'intelligence bien ouverte, et lui demanda son impression.

— « Mon impression? répondit celui-ci. Je vous avoue que je n'ai absolument rien compris, sauf quand Mgr d'Hulst a résumé les débats. Il a mis un rayon de lumière dans l'épaisseur de ces ténèbres. C'est alors seulement que j'ai vu où était le nœud de la difficulté, et où l'on pouvait chercher la solution. » Et il ajoutait : « Quelle intelligence extraordinaire ! prompte, subtile, pénétrante, et si parfaitement lucide ! to

Aussi il faut voir comment l'orateur excelle à présenter le système qu'il va combattre. Il en fait toucher du doigt les idées diverses, avec le lien qui les rattache et le principe dont elles sortent comme de leur source.

Oserons-nous dire toute notre pensée? Il nous semble qu'il abuse même un peu de ces fines analyses. Son esprit,

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qui y triomphe, en saisit peut-être l'occasion avec trop de facilité, ou s'y arrête avec trop de complaisance. L'objection n'est ni rare ni affaiblie sur ses lèvres : elle est plutôt fréquente et fortifiée ou embellie.

Un jour qu'il parlait à la Chambre, cédant à son penchant, il se posa à lui-même une difficulté, et il la formula avec une précision si nette et si vive que ses adversaires éclatèrent en applaudissements ironiques. Ils lui devaient de la reconnaissance : aucun d'eux n'eût dit aussi bien.

La vieille rhétorique, qui a beaucoup d'expérience ayant beaucoup vécu, n'est pas, je crois, pour ce désintéressement héroïque et périlleux. Elle n'a jamais conseillé à l'orateur de présenter la cause qu'il juge mauvaise sous un jour qui la flatte et puisse éveiller d'abord une présomption en sa faveur. D'ailleurs, ce n'est pas manquer de justice à une objection que de ne pas lui donner même toute sa force. Car elle garde, quoi qu'on fasse, comme une compensation qui rétablit l'équilibre, la supériorité que celui qui attaque a toujours, dans les luttes de la parole, sur celui qui est obligé de se défendre. Sur ce champ de bataille, la défensive est une mauvaise condition, sinon pour vaincre, du moins pour en avoir l'air, ce qui est parfois plus difficile devant des esprits mal préparés à bien voir, et ce qui importe cependant, plus que tout le reste, puisque le discours vise à obtenir l'assentiment et à faire naître la persuasion.

Mais en elles-mêmes, ces vues, prises du camp ennemi, sont de petites œuvres d'artiste, comme des camées. Du reste, dans les discours de Mgr d'Hulst tout est ciselé d'un ciseau sûr et ferme, qui ne gauchit jamais. L'orateur et

l'écrivain ont chez lui le même style : correct, précis, clair, distingué. Peut-être plus de laisser-aller et d'abondance ajouterait à l'effet oratoire. Mais quelle belle langue noble, sobre et pure ! Elle ne flotte point autour de la pensée, en des plis soyeux et indécis; elle la serre et la dessine : c'est un justaucorps élégant, fait d'une étoffe de prix. (1)

Et chose étonnante! Mgr d'Hulst parle dans ce style, quand il improvise, aussi bien que s'il a préparé et écrit d'avance son discours. On trouverait peut-être, en ce moment, des improvisateurs plus colorés que lui, plus chauds et plus sonores ; aucun ne le surpasse et il y en a bien peu qui l'égalent — s'il y en a — par la facilité, la correction, la justesse. Sa phrase est impeccable, et personne n'est plus sûr de ses idées et de ses mots : il ne dit que ce qu'il veut, et il dit tout ce qu'il veut. Le terme qui lui arrive et qui, dans ses bons jours, semble accourir sur ses lèvres avant même d'être appelé, s'adapte merveilleusement au sens ; il n'exprime ni moins ni davantage : on dirait qu'il est né avec l'idée et tout exprès pour elle.

Avec cela, dans les réunions intimes où l'orateur s'abandonne, un esprit vif, étourdissant, qui pétille et étincelle, et toujours ce naturel charmant, ennemi de toute recherche, qui, dans le style comme dans les manières

(1) La supériorité de Mgr d'Hulst étant éclatante dans les idées et la méthode, qui est d'une clarté et d'une force remarquables, citer un morceau détaché c'est exposer le lecteur à ne pas juger son talent avec assez de justice, il fi ut lire un discours tout entier. Pourtant au point de vue particulier du style, quelques passages suffisent pour comprendre tout de suite et apprécier le caractère et le mérite du conférencier de Notre-Dame. Indiquons en particulier : vol de 1891 : pages 75-78, 93 96, 195-197 ; vol. de 1892, pages 71-74, 219-221 ; vol. de 1893, pages 85-86, 177-180. Mais il y aurait beaucoup d'autres endroits à signaler, et nous en avons déjà signalé d'à -j très plus haut.

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et le costume, ajoute à l'élégance et est une des grâ ces de la distinction.

C'est enfin la plume et la parole d'un patricien affiné par l'étude, mises au service d'une intelligence supérieure, pour l'expression des plus hautes idées et des plus nobles sentiments.

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