CATHEDRALE DE CHARTRES
L'abbé Pie accompagnait le plus souvent Mgr de Chartres dans ses longues et laborieuses tournées épiscopales ; il l'aidait pour tous ses travaux et prenait une grande part à l'administration générale du diocèse. Néanmoins il trouvait le temps de faire de nouvelles études, même en dehors de celles qu'il pouvait juger indispensables aux besoins incessants de son ministère. La bibliothèque publique de Chartres, qui tient au palais épiscopal, avait peu d'hôtes plus assidus. C'était là son cabinet de travail. Il y a certainement médité plus d'un beau livre qu'il ne fera point. Peu de temps après son élévation â l'épiscopat, il parlait de ses chères études dans une réunion de la Société des antiquaires de l'Ouest : « Naguère encore, disait-ilj'étais libre comme vous l'êtes, « et je donnais à mes instants, aussi bien qu'à mes pas, « la direction que je voulais : Cingebas te et ambulabas ubi « volebas. Mais désormais l'itinéraire de ma pensée comme « celui de mes courses diocésaines est tracé par le devoir, « et il me mènera souvent là où mon choix, ma nature ne « m'eussent pas conduit. »
Ces cinq années passées près de Mgr Clausel de Montais furent fécondes. Elles durent être aussi douces que laborieuses, à en juger par le souvenir frais et heureux que l'ôvèque de Poitiers. en a gardé. J'ai eu la bonne fortune de voir en face l'un de l'autre, dans une circonstance assez sérieuse, le vieil évêque de Chartres et son jeune vicaire général. Entre ces deux hommes, qui s'aimaient si justement et si fortement, la nature, l'âge, l'éducation, avaient multiplié les contrastes. A part leur amour pour Dieu et pour l'Église, leur goût littéraire et leur mutuelle
affection, ils n'avaient rien de commun, ils différaient en tout, et c'était par des raisons diverses qu'ils s'admiraient également. Dans sa mâle vieillesse, cruda senectute, comme il disait lui-même, Mgr Clausel de Montais avait toute la rudesse aveyronnaise et toute la façon gaillarde d'un vieux gentilhomme, en môme temps que la bonne et paternelle dignité d'un évoque. Il commandait le respect, il inspirait la confiance. Il avait le secret d'un langage original, coloré, âpre même et souvent impérieux, qui ne semblait jamais prévoir la contradiction et ne perdait jamais l'accent de la bienveillance. Il écrasait sans blesser, de bonne humeur. Quand la contradiction se présentait, il l'accueillait comme une chose invraisemblable, avec une surprise courtoise et narquoise, de manière à la convaincre qu'au moins elle n'avait pas de prise sur lui.
Elle avait prise pourtant, surtout quand c'était l'abbé Pie qui la présentait, et souvent alors elle emportait tout; mais même alors le bon vieillard ne le croyait pas et ne le savait pas. Il était plein de sentences, de maximes des poètes anciens et modernes qu'il plaçait à propos, plein d'anecdoctes qu'il aimait à conter et qu'il contait avec un esprit charmant, plein de soudainetés et d'originalités de son propre fonds qui rendaient sa conversation la plus attrayante du monde ; mais son grand charme était la sincérité et la bonté. A côté de lui l'abbé Pie, dans la rare distinction de sa personne et dans la parfaite modestie de son attitude, était un modèle de déférence ecclésiastique et filiale. Sans se départir de ce beau respect qui est la, gravité de la jeunesse et que le vénérable évêque méritait à tous les titres, il n'abandonnait point celles de ses convictions
qui s'éloignaient des idées formées du vieillard. Il était ouvertement du parti de l'illustre abbé de Solesmes, contre qui l'évèque avait soutenu plus d'une chaude polémique ; il défendait la liturgie romaine, l'art chrétien, d'autres doctrines encore, que Mgr Clause! disait nouvelles et qui n'étaient que renouvelées. Le combat était fréquent pour ne pas dire continuel, et les deux adversaires y faisaient preuve de patience et de largeur d'esprit, chacun à sa façon, l'un ne se fatiguant pas d'être rudoyé, l'autre en ne se lassant jamais d'être contredit. Du reste, toute affaire finissait à l'amiable. Une anecdocte ou une gracieuse et verte saillie terminait la dispute. L'évoque convenait en lui-même que les besoins du temps pouvaient exiger de faire ou de refaire quelque chose; le vicaire général apprenait la raison d'être de beaucoup de choses qui semblaient n'avoir pas de raison, et croissait en expérience. Il recevait de précieuses leçons de piété, de prudence, de courage et d'honneur. On peut dire que l'évèque de Chartres revit tout entier dans l'évèque de Poitiers, mais en deux parts. Ce qui était de l'évèque, le zèle de la cause de Dieu, cela est passé dans son cœur ; ce qui était de l'homme, l'esprit, l'originalité, le riche trésor d'anecdotes, cela est resté dans son esprit, tout brillant de la même grâce et du même feu.
C'est le 23 mai 1849 que l'abbé Pie fut nommé à l'évèché de Poitiers. Comment reçut-il cette nouvelle si grave? Je cite textuellement ici quelques lignes écrites par une personne très bien renseignée : « Il en fut plus surpris que personne, et troublé autant qu'une âme de pareille trempe peut l'être d'une chose que Dieu lui-même voulait. Il y avait pour lui mille raisons de décliner cette charge : son
affection filiale pour l'évoque de Chartres, dont l'âge semblait encore augmenter la tendresse, et dont il augmentait certainement les besoins ; ses relations nombreuses avec tout le pays chartrain et les facilités qu'elles lui donnaient pour mener à bien toutes sortes de bonnes œuvres ; ses goûts pleinement satisfaits par cette vie où l'action et l'étude avaient leur juste place ; sa santé toujours faible et qu'au dire de tous les médecins tout travail excessif devait nécessairement ruiner; son âge surtout: il avait trente-trois ans. Il l'alléguait au vieil évèque. Celui-ci répondit : « Que dites-vous, Monsieur ! (C'était sa manière d'appeler même ses plus chers amis) vous avez trente-trois ans : c'est l'âge où les grands hommes Unissent ; il me semble que vous y pouvez bien commencer. » Ce mot dit assez qu'en présence d'un grand service à rendre ù l'Église, le vieil athlète ne savait plus penser à lui. Cependant la tentation du refus était grande. On fît attendre la réponse deux ou trois jours. Enfin l'évêque et les vrais amis parlant, Dieu surtout et saint Hilaire aidant, l'abbé Pie accepta. Ce fut un deuil public à Chartres.
évêque de Poitiers prit possession de son siège en décembre 1849. Déjà il avait indiqué ce qu'il allait être. Depuis plusieurs années, on connaissait l'orateur, l'écrivain, le prêtre; deux actes venaient de montrer l'évoque : son premier mandement et un discours d'adieu prononcé dans la cathédrale de Chartres. Mgr Pie est là tout entier. Il n'a rien fait depuis lors qui ne soit l'harmonieux et fécond développement de ce magnifique exorde. Que de passages je voudrais citer, mais il faut se borner à quelques lignes. Après deux ou trois phrases très sobres sur son élévation, il prenait possession de son autorité. Il enseignait :
« Nous no sommes pas assez étranger à l'observation des choses pour nous arrêter à quelques surfaces qui peuvent encore éblouir , nous ne saurions méconnaître que la société humaine est en proie à un mal plus intime, plus profond, plus dévorant qu'il n'est possible de le dire. La logique des passions, longtemps suspendue, retardée dans sa marche, a produit enfin les conclusions inévitables des principes qu'avaient posés les siècles précédents. Nous vivons dans la fatale période des conséquences, des conséquences extrêmes. Chaque jour, les dernières espérances s'évanouissent ; les terribles, problèmes un instant écartés reviennent se poser en face; toute solution humaine est désormais impossible. Il ne reste qu'une alternative : se soumettre à Dieu ou périr. »
Le parti des transactions, qui aime à s'appeler le parti de la conciliation, essayait dès lors d'affaiblir la vérité, afin qu'elle consentît à respecter Terreur; car un des progrès
du temps est d'avoir découvert que l'erreur doit être respectée. Mgr Pie indiquait d'autres vues :
« Rien ne sera fait, disait-il, tant que Dieu ne sera pas replacé audessus de toutes les choses humaines, tant que son droit ne sera pas solennellement reconnu et respecté d'une façon sérieuse et pratique. On parle d'un grand parti de Tordre et de la conciliation. Un seul parti pourra sauver le monde, le parti de Dieu. Il n'y -a de salut que là. Abjurer nos rêves d'indépendance à l'égard de l'Être souverain, et nous soumettre à lui ; relever parmi les hommes le drapeau du prince de la milice céleste, avec sa devise : « Qui est comme Dieu ? — Quis est ut Deus? » Lakonciliation? Eh ! oui, sans doute ; mais nous avons plus et mieux à faire que de rapprocher les hommes entre eux ; le grand rapprochement à opérer, c'est de réconcilier la terre avec le ciel. Qu'on ne s'y méprenne pas : la question qui s'agite et qui agite le monde n'est pas de l'homme à l'homme ; elle est de l'homme à Dieu... N'espérons'point, par de secrètes capitulations, ressaisir ce que le ciel luimême nous refuse. Le règne des expédients est fini ; il faut que le règne des principes commence. »
Plus loin, parlant des luttes de Mgr Clausel de Montais, il glorifiait l'évêque combattant, et montrait que lui aussi il saurait combattre :
« O pontife vénéré, en qui notre siècle a reconnu la vigueur apostolique des anciens athlètes de la foi !... De quelque nom historique que l'on doive rapprocher le vôtre, vous appartenez à cette époque héroïque des grands évèques, dont saint Grégoire de Nazianze, leur contemporain, a dit : « Quelque doux et traitables qu'on les connaisse d'ailleurs, « ils ne supportent point de devenir modérés et faciles, quand le silence « et le repos trahiraient la cause de Dieu ; alors ils sont ardents à la « lutte, impétueux dans le combat (car ici le zèle c'est une flammej, et ils « sacrifieraient tout plutôt que d'omettre rien du devoir. »
Ces paroles de saint Grégoire de Nazianze, l'évoque de Poitiers ne les a jamais oubliées. Si doux et traitable qu'on le connaisse d'ailleurs, on l'a toujours vu plein d'ardeur pour la cause de Dieu. Il n'a point cherché la lutte, il ne la désirait point : car si l'évêque lutte, c'est que l'Église
lïlï§^®fF